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La violence entre élèves : état des lieux, regards croisés et perspectives
doc SPSASFE Savoie
auteurs divers - mise en forme M.A. Morel
04/2012

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le document

 

La violence à l'école, guerre de tous contre tous ?
L.Bachler, professeur de philosophie, lycée Vaugelas, Chambéry

 

Enregistrement de l'intervention de L.Bachler (26'50)

 

Enregistrement des questions/réponses à L.Pham, L.Turc et L.Bachler (16'45)

 

 

Texte de L.Bachler

Introduction

On raconte qu’il y a une citation que l’on retrouve souvent dans les copies de philosophie du bac. Plus exactement, la phrase la plus citée au bac est aussi une phrase célèbre : «l’homme est un loup pour l’homme.» Les élèves les plus brillants la citent même parfois en latin : Homo homini lupus. S’ils la citent en latin, avec raison, c’est parce que nous devons cette phrase à un poète latin, Plaute (-254, -184), dans sa pièce Asinaria (La comédie des ânes) dans laquelle un père exige pour prix de son indulgence une nuit d’amour avec sa futur belle-fille. Cette phrase a connu une fortune extraordinaire. Elle sera reprise par de nombreux auteurs pour servir à représenter la nature des relations sociales. On la trouve notamment chez Erasme, chez Rabelais, chez Montaigne, chez Schopenhauer et bien sûr chez Freud (Malaise dans la civilisation).


Mais lorsque nos élèves la citent, ce n’est à aucun de ces auteurs qu’ils pensent. Ils la citent en renvoyant à Thomas Hobbes (1588 - 1679), auteur du Leviathan (1651) et du De Cive (1652). C’est dans ce dernier ouvrage que se trouve cette formule :


« Et certainement il est également vrai, et qu'un homme est un dieu à un autre homme, et qu'un homme est aussi un loup à un autre homme. L'un dans la comparaison des Citoyens les uns avec les autres; et l'autre dans la considération des Républiques; là, par le moyen de la Justice et de la Charité, qui sont les vertus de la paix, on s'approche de la ressemblance de Dieu; et ici, les désordres des méchants contraignent ceux mêmes qui sont les meilleurs de recourir, par le droit d'une légitime défense, à la force et à la tromperie, qui sont les vertus de la guerre, c'est-à-dire à la rapacité des bêtes farouches.» (De Cive, épître dédicatoire à M. le Comte de Devonshire)


Il y a là une idée qui fascine les élèves. Ils la comprennent assez rapidement. Elle les aide vraiment à saisir la réalité et le monde auquel ils appartiennent. Surtout, ils ne la contestent pas. Je me suis donc interrogé sur cette fascination ou tout au moins cet intérêt pour l’idée d’une violence naturelle entre les hommes. Pour comprendre cela, nous proposons de repartir du sens que Hobbes donnait à cette phrase, puisque ce sont finalement ses idées qui résonnent dans l’esprit de nos élèves.


Sécurité et méfiance

Avant d’en venir à Hobbes, que signifie cette formule ? En quoi est-elle une description des relations humaines ? Elle est certes pessimiste. C’est le moins que l’on puisse dire. Mais elle est aussi subtile. Le loup n’est pas un animal solitaire. C’est un animal qui vit avec ses semblables pour être plus fort que ses proies. Mais c’est aussi un animal sans pitié pour les membres les plus faibles de son groupe, qui n’hésitera pas à s’en prendre à d’autres membres de son groupe comme à des proies. Il y a là l’idée d’une certaine réversibilité de la violence. Une violence s’exerce à l’égard des dangers extérieurs au groupe. Mais à certaines occasions, cette même violence peut se retourner contre les membres eux-mêmes du groupe. Le danger ne vient plus de l’extérieur. Il peut aussi venir de l’intérieur. Dans le vocabulaire politique de l’époque, nous dirions qu’à une problématique de la sureté, dans laquelle il s’agissait de se protéger de l’extérieur, s’est substitué peu à peu une problématique de la sécurité, dans laquelle il s’agit non pas d’être violent mais d’être méfiant à l’égard de ceux qui nous sont proches. Comme le remarque Hobbes, c’est l’époque de l’invention des serrures, une manière de dire à nos semblables que nous ne leur faisons pas confiance: l’homme est un loup pour l’homme !

Pourquoi ne peut-on pas faire une confiance aveugle à nos semblables ? Pourquoi être méfiant ? Parce que cette méfiance est profondément ancrée dans la nature humaine.


L’état de nature ou la guerre de tous contre tous.

Pour comprendre cela, Hobbes part de ce constat caractéristique de l’état social : les hommes acceptent de se soumettre à une autorité extérieure. Mais alors, qu’est-ce qui conduit des hommes à accepter d’obéir à cette autorité extérieure ? Hobbes imagine, comme tous les penseurs de son temps, ce que serait la vie sociale si personne n’acceptait de se soumettre à une autorité extérieure. Les hommes vivraient dans ce que tous les penseurs de l’époque nomme un état de nature.


Pour Hobbes, cet état de nature se caractérise par deux éléments essentiels :

  1. tout d’abord les hommes sont libres, absolument libres de faire ce qu’ils veulent. Cette liberté leur donne le droit de faire tout ce qui contribue à la préservation de leur propre vie. Mais ce droit de vie va se transformer en droit sur toute chose.

  2. La seconde caractéristique est l’égalité naturelle des hommes entre eux. Certes la nature les a fait différent. Mais ces différences ne comptent pour rien car personne n’est assez fort pour être assuré d’être toujours le plus fort. Même l’homme le plus faible peut trouver à s’associer avec un autre pour être plus fort, au moins de manière temporaire à tout autre individu.


Cette situation de liberté et d’égalité crée donc des relations d’insécurité. Ce qui domine à l’état de nature c’est en quelque sorte une insécurité permanente que Hobbes résume d’une formule célèbre : la guerre de tous contre tous.


«Il apparaît clairement par là qu’aussi longtemps que les hommes vivent sans un pouvoir commun qui les tienne tous en respect, ils sont dans cette condition qui se nomme guerre, et cette guerre est guerre de chacun contre chacun. Car la guerre ne consiste pas seulement dans la bataille et dans les combats effectifs ; mais dans un espace de temps où la volonté de s’affronter en des batailles est suffisamment avérée.» (Leviathan, chapitre XIII, trad. Tricaud, p. 123 - 124)


Comment comprendre cette formule ? S’agit-il de ce que nos élèves appellent parfois d’une expression inadéquate «la loi de la jungle» ? S’agit-il de ce que l’on nomme parfois d’une expression tout aussi inadéquate «la loi du plus fort» ? Ces dernières formules visent à décrire un état invivable de luttes et de violences permanentes, dans lequel les hommes vivent en tremblant une vie relativement courte et brutale. Dans un tel état, il s’agit plus de survivre que de vivre. Le tableau que Hobbes va dresser de l’état de nature comme guerre de tous contre tous est en fait plus subtil que cela.

Tout d’abord, l’anglais dit précisément war of everyone against everyone et non war of all against all. Certains commentateurs traduisent donc plutôt par «guerre de chacun contre chacun» pour mieux souligner l’état d’isolement des individus. Ils ne sont alliés qu’un temps et uniquement pour des raisons stratégiques. C’est un état d’isolement, dans lequel il n’y a pas de lien social véritable. Il faut pouvoir se donner d’autres raisons d’être ensemble et de vivre ensemble, selon un projet commun, que simplement notre intérêt bien compris. Cet intérêt bien compris se résumant souvent à la question de la sécurité.

Par ailleurs, l’essentiel tient surtout au fait que cet état de guerre n’est pas un état de luttes et de combats permanents. A la limite, dans cette guerre de chacun contre chacun, on ne se bat jamais. C’est une guerre sans violence en acte. Comment comprendre cela ?

Pour gagner en sécurité, pour survivre dans un tel environnement, il faut donc réussir à faire croire aux autres que nous sommes plus forts, même si nous ne le sommes pas réellement. Il va s’agir de paraître le plus fort. Il s’agit donc d’un jeu de représentation. Il faut bien comprendre cette guerre de tous contre tous. Cette guerre a ceci d’étrange qu’elle n’est absolument pas faite de batailles ou très peu. Au contraire, il s’agit d’éviter l’affrontement physique, de réduire sa probabilité au minimum car son issue est toujours incertaine. D’où l’importance de la réputation, troisième cause après le profit et la sécurité de la guerre de tous contre tous.


Dans son cours du 4 février 1976 au collège de France, Michel Foucault analyse ainsi cette grande idée de Hobbes :


«De sorte que ce qui s’affronte ce ne sont pas des poings et des forces déchaînées. Il n’y a pas de sang ni de cadavre dans la guerre primitive de Hobbes. Il y a des représentations, des manifestations, des signes, des expressions rusées et mensongères. Il y a des leurres, des volontés qui sont travesties en leur contraire, des inquiétudes qui sont camouflées en certitude. On est sur le théâtre des représentations échangées. (...) Ce qui caractérise l’état de guerre, c’est une sorte de diplomatie infinie de rivalités qui sont naturellement égalitaires. On n’est pas dans la guerre ; on est dans ce que Hobbes appelle précisément «l’état de guerre.» (Il faut défendre la société, éd. Gallimard - Le Seuil, p. 79-80)


Cette diplomatie infinie peut se décomposer en trois séries d’éléments :

  • Des représentations calculées : je me représente la force de l’autre ; je me représente que l’autre se représente ma force.

  • Des manifestations emphatiques marqués de volonté : on fait apparaître qu’on veut la guerre, qu’on ne renonce pas à la guerre.

  • Des tactiques d’intimidations qui doivent être répétées.


Nous pensons que toute cette description de la guerre de tous contre tous peut nous aider à comprendre la violence entre pairs à l’école, et la violence du harcèlement :

  • Sa spécificité à nos yeux est qu’elle ne prend pas toujours la forme d’un acte violent.

  • Par ailleurs, il est difficile d’identifier son origine à une intention. Cette violence n’est pas toujours portée par une intention individuelle, mais comme dans le cas du harcèlement au travail, cette violence est portée parfois par l’environnement lui-même. Ce qui nous pousse à penser que la première chose à faire pour la victime est de l’extraire de cet environnement. Les spécialistes du harcèlement scolaire parlent parfois de «climat scolaire» pour désigner ce fait que c’est une violence diffuse qui n’est pas forcément portée par un individu plus qu’un autre.

  • Enfin, ce que l’on nomme le cyber-harcèlement est une bonne illustration de cette violence de la représentation dans laquelle l’image compte plus que tout. Il ne faut pas négliger l’importance des apparences, et la guerre d’images que peuvent se livrer les élèves. Ces violences scolaires interviennent à un moment où l’individu se construit et il se construit d’abord une image et par l’image. C’est la première chose qu’il tente de contrôler. Mais cela fait aussi de cette image une faille et une source de souffrance.


L’état de droit et le Léviathan

Cette description assez pessimiste de l’état naturel de l’homme est violente. On l’a souvent reproché à Hobbes. Mais il ne faut pas oublier que tout cela n’a qu’un but : rendre absolument nécessaire la sortie de cet état de nature. Voyons alors comment Hobbes envisage la sortie de cette guerre de tous contre tous. Il n’y a qu’une issue : l’obéissance à une autorité reconnue comme légitime. Comment se construit cette légitimité ? Comment s’institue cette souveraineté ?


Dans la réponse à cette question se dessine une réponse aussi à la violence sourde et muette du jeu des représentations. C’est pourquoi il faut lire précisément le texte de Hobbes. On le réduit souvent à une apologie de l’absolutisme et de l’autoritarisme. Finalement la réponse à la violence serait d’instaurer ou de ré-activer une institution autoritaire forte. N’est-ce pas là une idée qui nous vient vite à l’esprit : l’appel à l’autorité de l’institution. On lit donc parfois la solution de Hobbes comme consistant à donner tous nos droits à une autorité absolue au-dessus de tous et ayant tous les droits sur tous, comme si nous lui déléguions notre force et notre liberté.


Rem 1 : ce n’est pas exactement ce que dit Hobbes. Et nous allons voir dans un instant ce qu’il dit exactement.


Rem 2 : les études philosophiques sur la violence qui cherchent à la caractériser négativement relèvent souvent que l’appel à l’institution peut avoir des effets de renforcement de la violence. En effet, quand les individus agissent dans le cadre de structures autoritaires, comme par exemple la structure militaire, on constate un affaiblissement du sens de la responsabilité envers la violence commise. On ne se sent pas vraiment responsable de cette violence. Elle est en quelque sorte dépersonnalisée. A la dépersonnalisation d’une violence environnementale, liée au «climat», répond une violence tout aussi dépersonnalisée de l’institution. Nous comprenons qu’une partie du problème réside donc dans cette dépersonnalisation.


Lisons maintenant Hobbes. Pour sortir de cet état de guerre, il faut instituer une forme de souveraineté. Et Hobbes envisage d’abord une souveraineté d’institution lorsque les deux parties qui s’affrontent se mettent d’accord pour cesser la violence, car il n’y a pas d’autres issues à la violence que l’accord des parties en présence. Cet accord consiste effectivement à instituer une autorité souveraine supérieure aux deux parties. Mais il ne s’agit pas de lui déléguer notre force, notre pouvoir ou nos droits. Les parties décident d’accorder à quelqu’un - qui peut-être aussi bien plusieurs ou une assemblée - le droit de les représenter, totalement et intégralement. Il ne s’agit pas de céder quelque chose appartenant aux individus, mais d’une représentation des individus eux-mêmes. La sortie de la violence suppose que l’on accepte d’obéir à une autorité qui nous représente, et non pas une autorité plus forte que nous.


Par ailleurs, cette délégation de représentation institue quelque chose de nouveau, un Etat, dit Hobbes, mais cette chose est en fait une personne. La souveraineté ainsi constituée assume la personnalité de tous. L’Etat n’est pas un monstre froid. Certes Hobbes choisit de le nommer un Léviathan, en référence à un monstre marin évoquée dans la Bible. Mais ce Léviathan est une personne et non pas une structure institutionnelle autoritaire :


«Cela va plus loin que le consensus ou la concorde : il s’agit d’une unité réelle de tous en une seule et même personne, unité réalisée par une convention de chacun avec chacun, passée de telle sorte que c’est comme si chacun disait à chacun : j’autorise cet homme ou cette assemblée, et je lui donne mon droit de me gouverner moi-même, à condition que tu lui abandonnes ton droit et que tu autorises toutes ses actions de la même manières. Cela fait, la multitude ainsi unie en une seule personne est appelée une république, en latin civitas. Telle est la génération de ce grand Léviathan, ou pour en parler avec plus de révérence, de ce dieu mortel.» (Leviathan, chapitre XVII, trad. Tricaud, p. 177 - 178)


Au final, Hobbes envisage trois formes possibles de souveraineté :

  • Soit par un accord mutuel des forces en présence ;

  • Soit par la victoire d’un camp sur l’autre ;

  • Soit comme un enfant obéit à ses parents.

Mais dans tous les cas, ce que remarque Hobbes, c’est que la souveraineté ne se forme pas par en haut. Elle se forme par en bas. La volonté se forme toujours par en dessous, par la volonté de ceux qui ont peur.



Conclusion : Croc Blanc ou l’antinomie de la violence et de la personne

L’école est-elle le lieu d’une guerre de tous contre tous ? Et l’homme est-il au final un loup pour l’homme ?


Les institutrices de ma fille de 10 ans ont choisi de faire lire à toute l’école un roman magnifique de Jack London, Croc Blanc. Or Croc Blanc est l’histoire d’un loup qui comprend vite que pour survivre dans ce que Jack London appelle le Wild, il faut savoir montrer les crocs et ne pas hésiter à tuer pour s’imposer aux autres. Mais l’histoire du livre avance et au dernier chapitre nous découvrons que ce loup s’est peu à peu humanisé. Le dernier chapitre repose sur une idée géniale : London nous décrit un prisonnier dangereux qui s’est évadé. C’est un homme brutal sans foi ni loi. Et la description qu’en donne London le fait ressembler étrangement à une bête. Lorsqu’il pénètre dans la maison pour voler de l’argent, c’est Croc Blanc qui va se battre contre lui pour défendre la maison et protéger les hommes. Nous assistons dans ce chapitre, dans ces ultimes pages à un renversement de l’homme et de la bête. Il arrive que le loup soit un homme pour l’homme.


Cet épisode littéraire nous permet de rappeler les deux points importants de notre propos :

La violence scolaire doit aussi se comprendre à partir du concept de représentation. Les questions de visibilité, de mise en scène, d’image de soi et de l’autre sont au coeur de cette violence caractéristique du harcèlement.

Pour sortir de cette violence, il faut donner une place à la notion de personne, que ce soit un individu, un établissement, une assemblée. Et cela parce que la seule réponse par l’institution ne permet pas de disqualifier la violence.


Nous terminons en proposant une troisième piste de réflexion, qui découle en quelque sorte des deux précédentes :

Lorsque Hobbes reprend cette vision pessimiste de l’homme dans son De Cive, on oublie souvent de citer toute la phrase et toute l’idée. Hobbes pense effectivement que l’homme est un loup pour l’homme, dans l’état de nature. Mais il ajoute qu’à l’état social, l’homme est un dieu pour l’homme. C’est notre dernière idée : puisque cette guerre de tous contre tous est née de la méfiance des hommes vis-à-vis des autres hommes, on ne peut résoudre le problème immense de la violence humaine et de l’agressivité humaine qu’en retrouvant des raison de faire confiance aux hommes.