Du temps proche au temps de l'Histoire :
émergence d'une notion par les objets.

 

Il s'agit ici de reprendre à grands traits une animation pédagogique présentée dans le cadre de la formation continue des instituteurs.

Chez les jeunes enfants, en maternelle, on travaille sur le temps proche : le déroulement d'une journée, les jours de la semaines, les mois , les saisons...Chez les plus grands " on fait de l'histoire " (surtout d'ailleurs de la Préhistoire) abordant trop vite " des savoirs savants ". Entre les deux, peu de choses mises sont en place.

Alors qu'en Sciences la manipulation l'emporte (flotte/coule, divers états de l'eau, etc.) sur la conceptualisation - en tout cas la précède - en Histoire on entre par les contenu, faisant souvent beaucoup appel à la mémoire Il s'agit donc d'illustrer, par l'activité décrite, un exemple d'aide à l'entrée en Histoire des enfants. Il m'a semblé qu'une telle animation pourrait avoir sa place dans ce séminaire en ce qu'elle illustre une facile réciprocité prélude à un partenariat. Dans cette mesure elle peut être de quelque utilité dans un tel séminaire en ce qu'elle illustre une facile possibilité de transaction afin que soit constitué un réel partenariat. Comme l'écrit Raymond Citerrio, " il faut sortir de la situation de l'offre programmée du musée rencontrant la demande consommatrice de l'école pour entrer dans l'ère de la réciprocité. Former peut-être aussi les intervenants du musée à la prise en compte des contraintes et objectifs de l'éducation et à la recherche des formes d'accès plus adaptées "1. L'école peut y aider.

Quand Duncan Cameron déclare2 que le musée doit faire " ce qu'il sait faire le mieux, c'est à dire présenter des concepts au moyen de réalités judicieusement sélectionnées, au moyen de vraies choses ", il énonce bien là un enjeu majeur de l'école : conceptualiser, aider à l'émergence de notions (même si de tels mots peuvent sembler ambitieux pour des jeunes enfants) après manipulation, appropriation.

1 - Premier exemple avec de jeunes enfants du Cycle II (5-8 ans)

L'objectif est de faire émerger la notion d'AUTREFOIS. A partir d'une comparaison de deux cartables : celui d'aujourd'hui et un cartable d'autrefois ( le nôtre est en bois et date de la fin du XIXé s.), on procède à une correspondance terme à terme du contenant et du contenu

Aujourd'hui
Vers 1900*
cartable en plastique
trousse plastique
stylo bille
stylo feutre
Manuels : nombreux, abondamment illustrés
règle en plastique
cahiers, classeurs, pochette plastique
tamagoschi
photo de classe couleurs

cartable en bois
plumier en bois
porte-plume en bois
crayon à papier, quelques crayons de couleur
manuels peu illustrés et en N et B, petits formats
règle en bois
Cahier
toupie en bois
photo de classe N et B

Ces premières différences constatées par l'enfant installent la notion d'autrefois, notion particulièrement " accueillante " chez lui puisque Napoléon 1er tout comme " mamie " appartiennent à autrefois.

On peut remarquer au passage des exploitations connexes en Histoire (la non-mixité des classes par exemple) mais aussi en Sciences. Par exemple des réflexions sur les " matières " appréhendées comme plus naturelles dans l'autrefois (bois, carton, cuir...) et souvent reliées à l'idée de pauvreté.

Il s'agit dans un deuxième temps d'affiner la notion d'autrefois. Les enfants le disent eux-mêmes " il y a plus autrefois qu'autrefois ". A partir d'un corpus d'objets on demande aux enfants de les classer, les répartir, les ordonner en ensembles.

On observe qu'un premier tri aujourd'hui/autrefois est assez vite mis en œuvre. Ensuite l'ensemble "autrefois" sera lui-même distribué en deux sous-ensembles. Les enfants diront eux-mêmes qu' "il y a plus autrefois qu'autrefois". A noter que quelques objets datés serviront dans le corpus à intituler les ensembles.

1910-1920
1950-1960
1998
un disque épais 78 tours
un fer à repasser en fonte
photo de classe datée

une lampe à pétrole
une montre gousset


un 33 tours vynil
un fer électrique
photo de classe datée
une lampe de chevet
Une montre bracelet à remontoir


un compact disque
un fer électrique vapeur
photo de classe datée

un halogène
une montre à quartz

On se situe dans l'introduction d'une première chronologie que les enfants superposent à une chronologie familiale moi / maman / mamie. Connaissant le principe chronologique de cette généalogie, ils ont pu disposer les colonnes dans l'ordre pertinent.

2 - Deuxième expérience avec les enfants de Cycle III (8-11 ans)

Elle vise à initier à la frise chronologique.
On distribue un objet à chaque enfant. Dans un premier temps il l'observe, le décrit et si possible le nomme.
A la question : " comment pourrait-on classer ces objets ? "3, invariablement, alors que le maître se réfère au champ disciplinaire " Histoire " donc au temps et par là même espère une chronologie, c'est une notion d'espace que l'enfant fait émerger. Il distingue les objets de l'espace scolaire de ceux d'un espace domestique. Par exemple, il regroupera d'une part la photo de classe, le livre de prix, le cahier , de l'autre le biberon, la lampe à pétrole, le rabot.

Il faut ensuite préciser : " Y a-t-il des objets datés ? " (on a fait en sorte qu'il y en ait un bon nombre). On va ensuite les classer en les posant matériellement en ligne. L'enfant va naturellement commencer par l'objet le plus proche de lui. Son axe chronologique sera donc constitué de la droite vers la gauche.

1894
1908
1920
1947
1954
1990
Carnet de santé
Ex praemio
Carte postale
BT pédagogie Freinet
Carnet de vaccination
CD Rom

On notera que le changement de siècle n'est pas sans poser quelques difficultés aux plus jeunes (18.. est au XIXème siècle). On franchira un autre siècle avec un document de 1774.
A ce moment du travail la moitié de la classe a pu positionner ses objets :

1998 CD Rom
1954 Carnet de vaccination
1947 BT
1925 Je sais lire
1922 Carte postale
1906 Distribution des prix
1904 Carnet de bébé
1894 Le petit français illustré
1892 Cahier d'écriture de Marie Lespinasse
1887 Cachet d'honneur
1774 L'écolier vertueux

L'autre moitié, dont les objets ne sont pas visiblement datés, va devoir émettre des hypothèses. C'est ainsi qu'un paquet de lessive " Persil " à 145 F conduira à une recherche documentaire sur la date de passage aux Nouveaux Francs. Nous ne sommes plus dans la datation mais dans l'appréciation d'un moment dont on ne connaît que la borne finale.

Autre exemple : la forme de chaussure en bois utilisée par le bottier n'a plus cours mais a pu connaître une vie de plusieurs décennies. De même pour le biberon limande ou le boitage artisanal d'un médicament portant le nom du pharmacien.

Peut s'ouvrir ici une discussion et une recherche sur le
thème : "a-t-il disparu ?" " existe-t-il encore ? Sous la même forme ou sous une forme évoluée ? " On pourra également s'interroger avec profit sur les espaces où l'on rencontre ces objets.
Lieux sociaux :
a) commerces : antiquités, brocante, marché aux puces...(travail sur le plan de ville, affiches, pages jaunes d'annuaire...)
b) musées : notion de musées d'histoire, de société, d'ethnologie
c) archives : conservation du patrimoine papier (archives départementales, mairie )
Lieux privés :
caves, grenier, placards

3 - Mise en relation des objets : initiation à la muséographie.


Il s'agit maintenant de mettre en résonance les objets en fonction de leur usage.

un rabot + le cartable en bois + la forme de chaussure + une paire de galoches
renvoient à un artisanat du bois.

le biberon + le carnet de santé + le boitage du pharmacien + le flacon de médicament
renvoient à l'hygiène et à la santé.

le sac de billes en terre + la fronde + le nid d'oiseau + la poupée en chiffon
renvoient à l'univers du jeu.

Apparaîtra alors la formule ainsi résumée :
1 objet + 1 objet + 1 objet = un discours

On pourra chez les plus grands voir émerger la notion de ruralité.
Cette notion fournira le parti pris de départ pour une mise en exposition4 considérée comme la séquence terminale du travail. L'image d'une rue de village ou de bourg fournissant l'axe porteur d'un petit scénario.

Reconnaissons-le, en dépit de beaucoup de bonne volonté, les expositions d'amateurs ont beaucoup de mal à se défaire d'une " présentation affiches " proche du livre mural où l'activité de lecture annihile ce qui fait l'essentiel de l'exposition : une libre déambulation à la découverte d'objets disposés sur un parcours.

On ne saurait trop insister sur la primauté accordée à l'objet, aux " vraies choses " dont parle D. Cameron. C'est à partir de lui que tout l'édifice du sens et du plaisir se construisent Au niveau où nous travaillons, nous pensons qu'en dépit du manque de temps, de moyens matériels, de formation en muséographie, il est possible de réussir ce qui ne craindra pas de s'appeler une exposition, si modeste soit-elle.
C'est aussi pour l'enfant la récompense du travail mené en amont, récompense faite de la joie de communiquer aux autres de manière vivante et originale ses découvertes.

Gageons que lorsqu'il se trouvera au musée, l'enfant à qui la possibilité aura été donnée de manipuler des objets (description / inventaire / classement / documentation / mise en relation et en espace ) sera plus à l'aise devant la démarche du professionnel dont il reconnaîtra les intentions.

En définitive, la modeste expérience proposée devrait s'inscrire de manière plus durable et construite dans ce que Michel Van Praët appelle " la formation à la pédagogie particulière du musée ". Apprendre le musée, comme on apprend à lire ou à écrire reste un objectif essentiel d'ouverture au monde par le biais de ce média complexe mais d'une richesse encore insuffisamment mesurée donc exploitée.

Françoise Chamblas.
Inspectrice de l'Education Nationale

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