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Entre souvenirs et Histoire
La réflexion de Charles Magnin a pour cadre l'exposition " Les cahiers
au feu… usages de souvenirs d'école " (Genève, 1990) réalisée, sous les auspices
du Département de l'instruction publique de la République et Canton de Genève
et du Musée d'ethnographie de la ville, par la CRIEE (voir la communication
de Juliette Michaëlis p…). L'exposition avait été voulue comme une sorte de
restitution publique que ses organisateurs considéraient comme un dû aux nombreux
donateurs et prêteurs sollicités lors de leur campagne de collecte de l'automne
1988. C'est l'importance, pas seulement quantitative, de ces micro-fonds familiaux
recueillis par la CRIEE qui a en en quelque sorte fourni le déclencheur du
propos de Charles Magnin.
Curieux voyage que celui que nous avons effectué à travers des milliers de souvenirs d'école et des heures de paroles dites autour de ces souvenirs. Voyage dans des territoires à la fois très connus et secrets, au pays de nos objets-souvenirs et de nos souvenirs tout court.
En préparant cette exposition nous avons souvent été surpris par ce que nous découvrions quant au statut des et du souvenir, des découvertes qui ne sont pas seulement à la mesure de notre naïveté. Nous avons tout d'abord été frappés par l'ampleur du processus de conservation de souvenirs scolaires par les particuliers, et plus encore par le fait qu'il ne s'agit pas là d'une pratique en déclin. Que signifie-t-elle ? Elle apparaît en premier lieu comme un comportement ayant à voir avec notre conscience de la fuite du temps, en dehors de toute considération historique. Se souvenir, ce n'est pas tenter de construire son passé en une histoire. C'est purement et simplement prendre acte de l'existence du temps, en prendre acte très existentielle ment, personnellement, intimement et d'abord en silence. C'est aussi défier cette fuite du temps en affirmant que malgré elle, nous pouvons nous reconnaître à travers le temps et reconnaître beaucoup d'autres auxquels il s'attaque également. Dire tous les noms de ceux qui sont avec soi sur sa photo de classe, n'est-ce pas inconsciemment se faire croire un instant qu'on a vaincu le temps, égratigné son impassibilité. Bataille évidemment émouvante, particulièrement à propos de notre enfance car ils renvoient au temps et par là même à celui qui nous a le plus marqué, en bien ou en mal, le temps de l'enfance. Ces souvenirs sont un tremplin vers ce temps unique et bref qui est aussi tout d'un bloc du moins pour les enfances courantes, un temps dont on ne comprend pas la texture lorsqu'on le vit et encore moins quand on en sort, temps de toute façon cruciale, qu'il ait été doux ou cruel, temps qui est aussi auréolé à jamais du " Laissez venir à moi les petits enfants ", temps de notre innocence et de tous les possibles, temps de la famille rempli pour toujours d'une familiarité unique ou de son absence douloureuse. Temps singulier aussi en ce que l'enfant voudrait qu'il s'accélère, alors qu'un jour soudain, le temps - pourquoi donc ? - se met à filer.
Mais il faut nuancer ce qui précède à cause d'une autre évidence : la nostalgie ne s'applique pas qu'à l'enfance, même si elle en est assurément l'un des moteurs préférés. Notre passion du souvenir et de la conservation est désormais multiforme, pour ne pas dire proliférante. Ce qui pose d'autres questions : nos sociétés massivement vieillissante et dont une partie de la jeunesse affectionne particulièrement le noir - par quoi elle entend dire qu'elle ne voit pas de futur - ces sociétés, nos sociétés, n'ont-elles pas peur de l'avenir, à un degré qui apparaît d'ailleurs parfois proche de la panique ? dans ce contexte, se souvenir de tout, ce serait tout arrêter en l'état, au bord du précipice, au bord extérieur du paradis perdu de la société dite de consommation née au début des années cinquante et à laquelle la crise économique de 1973 et le premier choc pétrolier ont mis fin, en ouvrant toutes grandes et pour longtemps les vannes du chômage de la jeunesse.
On peut voir les choses dans une lumière moins sombre. On peut se dire que le culte du souvenir où nous sommes entrés, et qui paraît s'étendre sans cesse à de nouveaux champs de la vie quotidienne, est un formidable cri au bord du précipice, un appel au secours de tout un chacun signalant à tous que la modernisation de nos sociétés n'est pas allée sans pertes qui exigent qu'on s'arrête pour réfléchir. Dans cette perspective optimiste, le culte des souvenirs exprimerait alors pour beaucoup le désir multiple et farouche de voir naître dans nos sociétés une définition nouvelle des relations entre le passé, le présent et l'avenir. En caricaturant les choses, on pourrait dire que, dès les années cinquante, la prospérité a été fille d'un rejet de l'histoire, rejet vu comme d'autant plus indispensable que l'histoire des décennies précédentes était atroce. C'est ainsi qu'au coeur de la prospérité nouvelle, dans bon nombre de villes, des quartiers anciens furent plus ou moins détruits, alors qu 'en Mai 68, autre versant d'une même négation de l'histoire, beaucoup d'étudiants adhérèrent à ces deux slogans emblématiques : " Du passé, faisons table rase ", " Cours camarade, le vieux monde est derrière toi . " Tandis qu'aujourd'hui, on sait sans doute mieux que jamais, et dans des cercles de plus en plus nombreux, espérons-le, qu'on ne plus se contenter de penser à court terme, ainsi que le démontre par exemple avec force la question des déchets nucléaires. Symétriquement, tout ne se passe-t-il pas - soyons décidément optimistes - comme s'il fallait maintenant se retourner sur le passé pour saisir pourquoi nous avons détruit si allègrement tant de choses, tant d'équilibres majeurs et séculaires ? " Donner du temps au temps ", en arrière de nous aussi bien, pour mieux entrer dans l'avenir, et à cela à une époque où, dans tant de domaines, la vitesse de décision et d'exécution est désormais un impératif majeur.
Un tel remodelage du socle culturel majeur qu'est la définition des relations existant entre le passé, le présent et le futur, est sans doute extrêmement difficile à réussir en raison notamment de la contrainte générale de faire vite qui, fictive ou non, s'est logée au coeur de la modernité. Si bien qu'à chaque instant , sous cette pression, nous sommes menacés de régressions purement nostalgiques par lesquelles nous tentons de sortir du temps pour échapper aux contradictions nées de l'accélération de l'histoire. Souvenirs et histoire peuvent souvent s'enrichir mutuellement, ceux-ci peuvent crier à celle-là ses oublis, lui rappeler le peu de cas qu'elle est capable de faire de nos subjectivités, de nos perceptions subjectives de notre place dans l'univers.
" L'histoire-bataille ", comme histoire des guerres oublieuses des souffrances des hommes, n'est pas morte, elle est seulement agonisante et elle est encore pour beaucoup de gens le souvenir qu'ils ont de l'étude de l'histoire. Or assurément cette histoire ne permet en rien de mieux comprendre notre inhumanité à cause de son inhumanité même. Il ne faut pas pour autant jeter le bébé avec l'eau du bain car se souvenir seulement de ce que nous avons été , et cela dans un individualisme aussi forcené qu'inconscient, nous fait courir à notre perte. Conjurer la fuite du temps par une nostalgie ayant des fables pour trame ne permet pas d'affronter les défis de l'avenir. De nouveaux savoirs seul, résumant et structurant nos passés d'une façon novatrice, nous permettront d'inaugurer de nouveaux rapports entre le passé, le présent et l'avenir. L'histoire peut rappeler entre autre que le consensus n'est pas le mode de fonctionnement normal, naturel et seul positif des sociétés, mais qu'il est bien une conquête faite à partir de la reconnaissance des différences, et plus encore des inégalités existant dans nos sociétés.
Notre époque est à la fois très critique de tout et très a-critique. La part de la pensée critique et de la pensée a-critique en dit long sur l'esprit et l'état d'un temps et d'un Etat. Avec la nostalgie pour mentor et mesure de notre temps, nous critiquons souvent le présent à la lumière du passé, sans comprendre ce présent et en enjolivant ce passé. Le propre du souvenir n'est-il pas d'oublier le contexte dans lequel il est né et de se complaire tout entier dans son vif et furtif éclairage d'une réalité à jamais enfuie à laquelle il tente désespérément de conformer le présent ? Sans nous laisser aller à l'affabulation passéiste et en reconnaissants l'opacité de notre propre présent et du passé en général, nous pouvons devenir réceptifs à d'autres discours sur nous-mêmes dans le temps, sur nous-mêmes avant-hier, hier et aujourd'hui. Car certains savoirs particulièrement subtils peuvent nous restituer notre passé sous d'autres espèces que le souvenir, en lui conférant une familiarité nouvelle incorporant une lucidité et une distance constructive à soi, ouvrant mieux sur l'avenir de tous. Mais l'idéal d'une histoire insérant nos subjectivités dans des communautés et dans le monde sans nous déposséder de nous-mêmes, sans détruire notre singularité, en la stimulant au contraire, n'est peut-être qu'une utopie, dangereuse comme toutes les utopies. Cependant, l'historien, l'ethnologue, le sociologue et le philosophe, pas plus que le pédagogue, ne doivent se laisser à se croire impuissants faute d'être démiurges.
Nos souvenirs et leur intrinsèque opacité ne doivent pas en venir à guider nos vies par l'invocation constante du " bon vieux temps ". La passion pour notre propre passé ne doit pas faire oublier notre insertion dans une longue histoire. Fragmenter sa subjectivité en milliers de séquences discontinues ne risque-t-il pas en effet de faire le jeu de ceux qui entendent fonder des empires à jamais immuables ou à tout le mois millénaire, comme se voulait le Reich hitlérien ? Personne certes ne peut se retrouver tout entier dans les récits des historiens acquis à la culture créative de nos contradictions, à la démocratie comme façon de vivre ensemble, car nous sommes aussi singuliers que pétris de la pâte commune, mais nous pouvons découvrir, dans ces histoires-là, des facettes de nous-mêmes et des mobiles que nous ignorions, ainsi que quelques personnages complètement étrangers aux horizons limités de nos subjectivités spontanément intolérantes et exclusives, englobantes des identités de tous, mais si naïvement. Le souvenir comme la conscience de l'histoire, sont des constructions. Le souvenir est essentiellement individuel, subjectif ; la conscience historique est avant tout sociale et l'école devrait en demeurer l'un des principaux architectes. Ce travail est toujours à reprendre et il doit se faire en acceptant la tension du subjectif et du social pour que ne triomphe pas la tyrannie de l'éphémère ou celle d'un élitisme autoritaire et arrogant.