Mémorer Commémorer

Je tiens à vivement remercier Jean-Paul Chamblas d'une part pour son invitation, d'autre part pour l'intitulé heureux qu'il m'a proposé. "Mémorer - Commémorer". Deux verbes d'action qui permettent de " revitaliser " deux substantifs usés par l'usage, ces vingt dernières années, autant dans le champ scientifique, politique que journalistique. En effet, il semble fondamental d'aborder la question de la mémoire dans la perspective du " sujet-se-remémorant " : est défendue ici l'idée que l'appréhension des enjeux fondamentaux relatifs à l'acte de mémoire nécessite de définir ce dernier comme processus constructif et finalisé.

Notre démonstration prendra appui sur l'analyse critique de la commémoration du baptême de Clovis célébrée en septembre 1996. L'objectif est de scruter les définitions de la mémoire et de sa fonction sociale implicitement contenues dans le discours des divers protagonistes impliqués dans cet événement, comme dans la polémique qui l'a accompagné. L'hypothèse est que ces définitions, lacunaires et peut-être dangereuses, participent d'un consensus propre à l'époque contemporaine : impensée comme construction sociale et, par suite, comme pierre angulaire d'un projet d'élaboration du lien social, la mémoire apparaît comme le centre d'actions politiques largement discutables. Conférer à ces actions une pertinence sociale, voire éthique, nécessite alors de reproblématiser la notion de mémoire collective.

LA MEMOIRE COMME " DISCOURS SUR ".

Sens et non-sens de l' " Affaire Clovis ".

Au coeur du tumulte suscité par la commémoration du baptême du roi franc, certains observateurs ont pu noter la résurgence de l'affrontement de deux France : l'une républicaine et laïque , l'autre monarchique et catholique. Cet affrontement, très " XIXème siècle ", résulta de nombreuses ambiguïtés constitutives de la célébration. Programmée par le " Comité pour la commémoration des origines : de la Gaule à la France" , cette commémoration se voulait " nationale ". Dés lors l'organisation de la venue du Pape constituait un premier sujet de discorde : la question de l'engagement de l'État et des fonds publics mobilisés à cette occasion devenait épineuse. Cependant, deux précisions permettent d'apaiser cette querelle. D'une part, la visite officielle du Pape, chef d'État, ne pouvait être prise en charge que par la puissance publique. D'autre part, toutes les cérémonies relatives au domaine du culte furent financées par l'Église et au moyen d'une immense récolte de fonds organisée auprès des particuliers.

Une seconde maladresse résidait dans le choix de la date. Si l'année exacte du baptême demeure inconnue, le jour est cependant indiscutable : Clovis a reçu l'onction un 25 décembre. Dés lors, programmer un tel événement un 22 septembre apparaissait, aux yeux des républicains, comme une évidente provocation : la France républicaine oubliait de célébrer l'anniversaire de la 1ère République... Enfin, l'ambiguïté de la notion d' " origines " utilisée parfois au singulier impliquait l'idée d'une continuité enchantée reliant le baptême chrétien à la France contemporaine, idée qui accrédite la conception d'une permanence, d'un travail obscur du destin indépendamment de tout brassage. Néanmoins, certains organisateurs, dont Jacques Le Goff, n'ont eu de cesse de clarifier ceci en précisant que le baptême constituait, modestement, " l'un des événements fondateurs de la France ".

Pour être complet, il convient d'évoquer la suspicion engendrée par la coloration catholique du début de la présidence de Jacques Chirac qui, lors d'un discours au Vatican le 20 janvier, présentait la France comme " fille aînée de l'Église ". Il répondait en ceci au Pape qui, en 1990 au Bourget, interrogeait : " France, fille aînée de l'Église, es-tu restée fidèle aux promesses de ton baptême? ".

Des actions de récupération, parfois spectaculaires, de l'événement furent alors menées par des groupes catholiques traditionalistes. Les slogans s'affichaient sans équivoque : " le baptême de Clovis est celui de la France " ; " le grand combat pour l'occident chrétien continue "... Afin de défendre une République qui, aux yeux de certains, semblait menacée, un " Front laïc " s'est dressé. La réunion des opposants à la commémoration connut son apogée le 22 septembre lors d'une contre - manifestation en marge de la messe papale ordonnée à Reims. Relayée par de nombreux historiens " pro " ou " anti ", cette vaste polémique allait se fixer sur la notion de véracité : contre toute récupération, l'idée était de juger, sur les plateaux TV, la pertinence de la commémoration en se questionnant sur la réalité de la conversion, sur la sincérité du roi barbare...Ainsi, la juste et raisonnable mesure devait, selon les différents locuteurs, se trouver dans l'histoire réelle et objective, qui, par définition, ne ment pas...

En dépit de ce que les différents acteurs défendent, il est fondamental d'affirmer que, d'emblée, nous sommes dans le mythe . Depuis des siècles, Clovis est l'une des icônes de choix de l'imagerie pieuse et, parallèlement, de l'imagerie scolaire. Son épaisseur signifiante résulte d'une extraordinaire sédimentation de discours et d'exégèses. Elle apparaît d'abord dans l' " Histoire des Francs " de Grégoire De Tours, entreprise pédagogique datant du VIème siècle. Les épisodes légendaires du Vase de Soissons, de la conversion et du baptême, ou encore de la bataille de Vouillé prennent forme au cœur de cette œuvre apologétique. Il s'agissait, pour l'ecclésiastique historien, de démontrer comment l'Église s'était fortifiée en s'alliant avec Clovis. Le socle de l'Histoire de France ici posé était promis à un grand destin.

Jusqu'au XVème siècle, le récit sera continuellement épaissi ou élagué, réapproprié dans un processus de légitimation du régime en place : le récit du baptême est, par exemple, incessamment réutilisé et remodelé durant le règne des Carolingiens qui instaurent la cérémonie du sacre royal en l'église de Reims ; le renom du roi franc se vivifie, par ailleurs, durant le règne des Capétiens par le biais du prénom " Louis ", forme romanisée de " Clovis "...

Un nouvel élan se produit au XIXème siècle. Clovis est à nouveau présenté comme roi oint du Seigneur avec la Restauration et, surtout, sous l'impulsion de Charles X qui se fait sacrer à Reims le 29 mai 1825. Parallèlement, de jeunes historiens libéraux tels que Guizot ou Michelet, pétris de Romantisme, enjolivent le primitivisme du personnage, les couleurs vives de son règne, autrement dit sa facette barbare. Ainsi, peu à peu, Clovis devient national et apparaît à la source de l'Histoire républicaine. Surtout, à une époque ou le nationalisme s'enflamme face à l'ennemi germain, il devient parisien et non plus teuton. Continuellement réappropriée, parfois brouillée, l'image polymorphe du roi franc traversera alors le XXème siècle .

Les interminables diatribes sur la véracité historique de l'événement commémoré apparaissent, dès lors, assez peu pertinentes. Tel était pourtant le seul moyen de convaincre l'opposant : si l'événement avait été bien réel, refuser de le célébrer relevait de la malhonnêteté intellectuelle. Dans le même registre, les organisateurs ont tenté d'apaiser la polémique en modérant leur propos. Un consensus s'est alors cristallisé autour de la notion de " patrimoine ". Défendue autant par un Jacques Chirac que par un Mgr Défois, évêque de Reims, cette idée exprimait l'arrière fond commun à tous les protagonistes : être juste c'est être objectif. A travers la notion de patrimoine souffle le rêve d'une mémoire neutre, non polémique car réelle, non récupérée car in-altérée par un quelconque discours. Une image objective sans parole. En conséquence, le mythe de Clovis perd définitivement en signification ce que l'image du roi franc gagne en respectabilité. C'est faire fi de la parole de Jean Cocteau : " Je préfère la mythologie à l'histoire. L'histoire est une suite de vérités qui finit par devenir un mensonge, la mythologie est une suite de mensonges qui finit par devenir une vérité. ". C'est, en outre, par ce retrait du " discours sur ", offrir une invitation bien aguichante au Front National passé maître en prise d'otage des images symboliques de la Nation.

Approche d'une définition de la notion de mémoire collective.

Derrière l'idée de patrimoine se profile la volonté d'exposer un symbole sans que l'acte d'exposer apparaisse dans le champ de vision. Le rêve que traduit ceci est celui, pétri d'objectivisme et de scientisme, d'un rapport de neutralité au passé, d'un lien de transparence où l'acte de commémorer est évacué en tant que tel : s'il est décrit avec justesse, l'événement passé s'impose au présent. Contre ceci , redonner sens à la mémoire nécessite de s'interroger sur l'acte de création d'un lien entre passé et présent.

Contre l'intuition d'un passé objectif qui s'imposerait au présent, il convient de souligner la dimension fictionnelle de la mémoire. Telle est la pierre angulaire de la thèse de Maurice Halbwachs qui transpose à l'analyse de la mémoire l'idée que la façon de parler le monde structure la perception de celui-ci : la mémoire résulte d'un travail perpétuel de reconstruction du passé opéré au moyen d'un outillage culturel . Dans le sillon de cette thèse Lucien Febvre, l'une des grandes figures de l'École des Annales, affirme : " L'homme ne se souvient pas du passé, il le reconstruit toujours. II part du présent et c'est à travers lui toujours qu'il connaît, qu'il interprète le passé ". La perspective modeste de l'historiographie contemporaine proche des travaux de Pierre Nora résulte de ce même souci de définir la mémoire comme construction, et non comme un donné " déjà là " . Le présent, non pas héritier du passé, se définit alors comme son usager.

Fondamentalement, la mémoire apparaît prospective. Réécriture au présent, elle s'inscrit implicitement dans un projet. Dans cette optique, Maurice Halbwachs définit la mémoire comme un temps miroir modelé par une communauté de sorte qu'il lui renvoie l'image de ce qu'elle est et de ce qu'elle projette de devenir. Référence à un ailleurs pour mieux diagnostiquer l'ici, le travail de mémoire est une écriture finalisée dans un à-venir. Raymond Aron évoque ceci en affirmant que " les interprétations du passé sont liées à des volontés tendues vers l'avenir. ". Cette perspective ouvre finalement sur la dimension socio-politique de l'étude de la mémoire collective : s'il existe potentiellement autant de récits sur le passé que de regards susceptibles de se poser sur celui-ci, alors l'unification symbolique de plusieurs regards résulte d'une lutte de domination symbolique à l'issue de laquelle un récit est essentialisé. Récit légitime, il participe du réel-vrai. L'Histoire avec un grand " H " se définit alors comme mémoire légitime. Dans ce sens l'analyse de Suzanne Citron de l'Histoire républicaine est éloquente . En outre, l'auteur démontre toute l'épaisseur du projet nourrissant la construction des grandes scènes de l'épopée républicaine. Loin de s'apparenter à une observation neutre et " scientifique ", le travail d'un Lavisse apparaît comme une entreprise nationaliste et patriotique qui, bien entendu, se méconnaît comme telle.

LA MEMOIRE COMME MATRICE DE L'UNITE SYMBOLIQUE.

Dans notre perspective, la validité du récit n'est pas conférée par son adéquation à un réel vrai, par sa pertinence dite " scientifique ". Dès lors, le positionnement critique à l'égard du travail de mémoire ne peut faire l'économie d'un questionnement éthique : il s'agit de juger le récit en tant que projet social. La commémoration du baptême de Clovis peut se comprendre comme une réponse à un besoin de projet collectif. Ceci apparaît avec clarté lorsque nous resituons cet événement dans le contexte de la " poussée mémorielle " propre à ces vingt dernières années. Par ailleurs, cette célébration partage avec cette " poussée mémorielle " une même dynamique nostalgique. Elle ne relève donc pas du travail de création, du travail pédagogique d'inscription d'une collectivité dans un destin commun, mais du réflexe sécuritaire en réaction à un futur obscurci.

La célébration de l' " Année Clovis " : un avatar de l' " acharnement commémoratif ".

Depuis le début des années 80, chaque année comporte son lot de célébrations commémoratives. Cet " acharnement commémoratif " que décrit Pierre Nora s'inscrit dans une conjoncture mémorielle complexe. D'une part, la société contemporaine postindustrielle se caractérise par une crise multiforme de la temporalité historique : la culture contemporaine relève d'une surévaluation du présent corrosive pour la conscience de la durée collectivement vécue . Cette caractéristique fondamentale conduit le sociologue Pierre Veltz à constater que " la donnée structurelle la plus importante de la société française actuelle est la baisse généralisée des engagements dans la durée. " . Parallèlement, dans un mouvement de réaction, se développe un phénomène de profusion de mémoires. Ceci se caractérise par la multiplication de lieux alternatifs d'identification : la nation apparaît comme un horizon identitaire dépassé, notamment en raison de la déliquescence des structures socialisantes de la société française, du désengagement de l'État de sa fonction de création du sentiment d'appartenance commune. Cette réaction se manifeste par exemple, au niveau individuel, par un mouvement massif vers la généalogie, ce besoin obsessionnel de " récupérer son passé englouti (qui) fait de chacun l'historien de soi " . A l'échelle nationale la notion de patrimoine semble particulièrement révélatrice de ce mouvement de réaction : la dimension du futur est réintroduite sur un mode négatif, par le détour du souci de conservation. Cette " patrimonialisation " du passé répond à une volonté de survaloriser l'avoir au détriment du créer... volonté liée à un sentiment de perte. C'est sur ce terreau que germent les pathologies du repli et, en particulier le nationalisme grégaire propre au Front National.

La commémoration du baptême de Clovis apparaît, en fin de comptes, comme symptôme de ce mouvement. Caractérisée par l'agitation d'images désertées par le discours, elle répond à un besoin de mémoire mais dans une dynamique de refuge dans l'identitaire conçu comme patrimoine. La patrimonialisation est symptomatique de la rupture passé-présent. Le passé, en devenant patrimoine, s'autonomise et perd alors sa portée, c'est à dire son rôle actif à l'égard du présent. En ce sens, cette commémoration apparaît comme le fruit de la volonté de retarder l'usure du temps, d'invoquer une mémoire déchirée en souvenirs contradictoires. En ceci, l'image de Clovis propre à la célébration est significative : elle fait référence à un Eden perdu. La première figure de cet Eden est celle de la IIIème République, moment mythique du lien national fort, du projet social vif . En outre, les deux figures de la IIIème République et de l'Église se rejoignent ici dans l'image d'un Clovis rassembleur, unifiant en l'occurrence les mondes germains et gallo-romains. Ainsi, aux yeux de certains défenseurs de la commémoration, il s'agit de réaffirmer que la France exerce " la magistrature de l'universel ". Dans cette optique, il est fait référence in fine à un temps où l'on assimile l'autre, où Clovis convertit les barbares. Ainsi, le futur est réintroduit au moyen d'une imagerie rassurante. Loin de participer de la création d'une mémoire collective fédératrice, vivante, tournée vers un futur collectif inédit, cette célébration constitue un signe supplémentaire de l'incapacité du politique à investir le futur, à assumer sa fonction symbolique.

Le travail de mémoire comme charpente du sentiment d'appartenance commune.

Le travail de mémoire proprement dit consiste à assumer la dimension fictive du récit référent. II s'agit d'un travail d'institution d'une référence dans laquelle apparaissent les signes de reconnaissance de la société dans son ensemble. La mémoire se définit alors comme matrice de l'existence collective. En ceci, elle résulte de deux opérations : l'une créatrice d'une référence structurante, l'autre pédagogique, opération d'enracinement de la référence dans le tissu social.

L'institution d'une référence par le biais de la construction de la mémoire collective s'apparente à un processus de civilisation du temps. Instituer c'est, littéralement, " faire tenir debout ". En ce sens, la mémoire est un montage langagier, un échafaudage de parole qui structure l'existence collective en lui donnant sens. Dès lors, la mémoire collective constitue l'élément fondamental du processus d'identification. Mise à distance temporelle d'une référence, le travail de mémoire consiste en une ouverture d'un espace par le biais duquel la société apparaît extérieure à elle-même, se re-présente. Orchestrer la mémoire revient à maintenir la distance salvatrice, la distance qui permet de donner sens. Il s'agit bien d'une nécessité pour toute existence collective. II s'agit, par ailleurs, d'un processus fondamentalement opposé au mouvement nostalgique qui correspond à un enfermement narcissique abolissant la distance. L'institution d'une référence nous reliant à un passé se caractérise donc par un travail de mise à distance par la parole, de mise en scène. Dès lors, il ne peut être fait l'impasse sur la dimension religieuse de l'expérience collective. Pierre Legendre souligne magnifiquement ceci lorsque, évoquant nos sociétés dites sécularisées, il affirme : " Dieu cohabite avec son propre effacement " .

L'enracinement de la référence constitue le second moment du travail de mémoire. Après un processus de séparation suit un processus de réunion. En ceci, le travail de mémoire est précisément une opération symbolique . La seconde étape représente l'action pédagogique de formation des croyants. Telle est la portée des rituels civiques. Il s'agit d'organiser l'accès à la mémoire par le biais de mises en scènes où la référence s'actualise dans la pratique, où la mémoire imprègne le corps social. La commémoration nationale constitue un exemple archétypal d'un tel processus magique. Organisée au cœur de lieux sanctifiés, marquée du sceau de l'instance légitime, la commémoration consiste à réitérer symboliquement l'acte fondateur, à jouer au présent le théâtre du passé. Il s'agit d'un processus de consécration du récit légitime et donc du groupe ordonnateur... puisqu'il s'agit d'un rituel de domination symbolique d'essentialisation d'un discours sur l'existence collective. Par ailleurs, cette politique pédagogique d'enracinement de la mémoire implique un processus de reconnaissance. L'identification nécessite un lieu de l'identité partagée, et passe par un dialogue entre l'intime et le collectif. En dernière analyse, ici réside l'ultime critique de la célébration de l'anniversaire du baptême : celle-ci, par défaut de parole, mais aussi par la non-pertinence de la figure proposée, voire, pour beaucoup, son impertinence, a suscité la division.

En conclusion, l'expérience de la commémoration du baptême de Clovis est celle d'un échec. Cet échec s'explique par un double repli : celui du discours par le biais de la mise en avant de la notion de patrimoine, de l'idée d'un héritage objectif s'imposant à nous ; celui de l'audace caractérisé par une célébration incantatoire, par le rappel nostalgique d'un " Âge d'or " de l'unité. Ce double repli a laissé alors vacant l'espace de la dimension prospective d'un tel rituel. Des discours contradictoires et dangereux ont pu alors investir cet espace. L'enseignement d'une telle étude est l'incapacité contemporaine du politique à ce faire le miroir d'une société à inventer. II convient alors de s'interroger sur la nécessité d'une double rupture : l'une avec l'objectivisme, la conception moderne de l'Histoire comme fardeau, de l'identité comme donné " déjà là " ; l'autre avec le rationalisme ultra-moderne qui consiste à concevoir la politique comme une activité de gestion, et non comme l'art de faire partager une vision du monde. En d'autres termes, il s'agit de penser le travail de mémoire comme un moyen d'accéder à un réel à inventer, d'assumer l'idée que faire acte de mémoire c'est n'être pas encore. Tel est la subtilité mise à jour par René Char qui affirme : " Notre héritage n'est précédé d'aucun testament".

Dans cette perspective, il s'agit de ranimer l'imagination politique, de concevoir l'action dans la cité comme une action de civilisation, et non d'adaptation gestionnaire à un réel prétendument déjà là. En ceci, la notion d'identification se comprend comme antinomique de celle d'identité. La première pensée comme processus, comme perpétuelle recréation, s'oppose à la seconde qui évoque la permanence, l'équivalence, le collage à soi, le fondamentalisme. En outre, l'autre est constitutif du processus d'identification de soi. Par analogie, la mémoire collective n'est active, et donc pertinente, que si elle résulte de. la confrontation des multiples regards constitutifs de la société, car dans la référence doit pouvoir se lire une part du discours de chacun. Ainsi, en tant que processus de création d'une part, et dialogique d'autre part, toute politique de la mémoire peut être appréhendée dans sa dimension poétique de création du sens. Alors, contre l'intuition de littéralité, fondement des pensées modernes de l'identité, il s'agit de défendre la notion d'identification, voisine peut être de celle de littérature.

Sébastien Thiéry
Doctorant en Sciences Politiques, Paris I, Panthéon-Sorbonne

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