Autour d'une exposition :
l'école au musée 1937-1997

Dès sa conception, le Musée de la Vie Bourguignonne prend en compte le patrimoine scolaire et s'associe alors à l'Education Nationale qui lance en 1977 une campagne de sensibilisation pour constituer un Musée National d'Histoire de l'Education . Si l'Académie de Dijon s'investit dans cette opération, elle entend, dans la mesure de ses moyens, conserver ce Patrimoine soit au Centre Régional de Documentation Pédagogique, soit au Musée de la Vie Bourguignonne.

Ainsi en 1979, le mobilier de l'école de Drée, village de 25 habitants situé à quelques kilomètres de Sombernon, est mis en dépôt au musée : un ensemble de quatre-vingt-sept objets qui va des longues tables d'écolier avec l'ardoise incrustée dans le pupitre au flacon de chlorhydrate d'ammoniaque ou au moulage de coquille Saint-Jacques en calcaire oolithique.

Mais avant d'entrer dans les réserves du musée, la salle de classe est reconstituée à l'occasion de la rentrée scolaire dans un grand magasin dijonnais. Aussitôt, le journal local célèbre l'événement et le courrier des lecteurs publie la réaction d'un visiteur, vibrant aux échos d'une mémoire retrouvée, qui profite de l'occasion pour écrire une page d'histoire sur la loi Guizot et l'enseignement primaire.

Commence alors l'errance de ce mobilier. En effet, des communes, soucieuses de commémorer la création de leur école, empruntent régulièrement ce matériel : la reconstitution de la salle de classe remporte toujours un vif succès ! Mais ce mobilier, datant de 1842, demeure fragile et souffre de ces manipulations répétées. Finalement, il n'est plus question de prêter cette "dernière classe", alors mise en réserves, au grand dam des inconditionnels du souvenir qui pourront désormais se rendre à l'école de Champagny, située à 3 kilomètres de Saint Seine l'Abbaye, transformée, grâce au dynamisme d'une association, en musée .

Un objet de curiosité

Par la suite, lors des collectes, le musée ne privilégie guère le patrimoine scolaire qui entre timidement dans les collections aux hasard des donations.

Or, en 1990, j'apprends que la mairie de Molesme conserve dans son grenier, la maquette d'une cathédrale, fabriquée à partir des pages de cahiers d'écolier usagées, roulées puis collées ; les rouleaux, de différents diamètres, sont assemblés en faisceaux pour devenir piliers ou colonnes. L'originalité d'un tel travail, réalisé lors des séances de travaux manuels des années 1935-1936 / 1936-1937 par des élèves de l'école communale, aiguise ma curiosité. Aussi s'engagent des négociations pour faire entrer cet objet dans les collections. La maquette est acquise pour une somme de 5 000 francs ,l'argent devant servir à envoyer les enfants de l'école en voyage à Venise.

Extirpée de son grenier, la maquette se révèle dans un état pitoyable car, au fil des années, l'édifice s'est couvert de poussière. Par ailleurs, ses dimensions -2 m de longueur, 60 cm de largueur au transept, 90 cm de hauteur- en font un objet encombrant qui a été déplacé à plusieurs reprises sans ménagement : manipulations d'autant plus téméraires que les matériaux utilisés étaient des réemplois de matières fragiles et surtout non traitées contre la corrosion. Ce stockage de quelque cinquante années dans des locaux de fortune s'est avéré désastreux : l'humidité a provoqué le décollement des rouleaux de papier et la rouille des fils de fer qui se rompent ; les insectes xylophages se sont attaqués au bois de la structure qui se disloque.

Une importante restauration est entreprise en 1996 par l'atelier LP3 Conservation de Semur-en-Auxois, ce qui a permis l'autopsie de l'édifice et donc la découverte des techniques employées pour réaliser ce "chefs-d'oeuvre". Une fois restaurée, la maquette devait être présentée au public, mais il restait encore à connaître le contexte qui a présidé à sa construction.

Ma première préoccupation est d'effectuer des enquêtes dans le village. Deux documents sortent alors des albums de familles :

Autour de ces trois objets -maquette, carte postale, photographie de classe- s'articulera l'exposition.

La seconde tâche est de retrouver l'architecte et les ouvriers de ce chantier. Chaque enfant est identifié, retrouvé, lui ou sa famille, interrogé pour qu'il fasse un récit de cette aventure. Après de nombreux errements, l'instituteur Jean Délas est enfin retrouvé à Beaune ; invité au musée, il insiste sur les vertus pédagogiques d'une telle réalisation, qu'il a d'ailleurs expérimenté une seconde fois dans une autre école communale en 1940 .

Enfin, dans ce travail d'archéologie de la mémoire, s'impose très vite la nécessité de montrer cette maquette à leurs auteurs, car "ils ne se souviennent plus très bien..."!

Une muséographie ou service de la mémoire

L'exposition "Quand les élèves de la communale étaient bâtisseurs de cathédrale" ouvre au public, le 5 juillet 1997.

Dans une première salle, le tableau noir annonce l'exercice du jour : travaux manuels. La carte postale montre, sous vitrine, l'exercice accompli : la cathédrale. Enfin la photographie de la classe, dans son modeste format, restitue discrètement les visages des enfants et de l'instituteur.

Dans une seconde salle, la photographie de la classe est agrandie aux dimensions du mur ; grandeur nature, les élèves sont là comme lors de la séance de photographie, avec le banc et l'ardoise sur laquelle est inscrit à la craie : "Molesme 1936". Tout autour de la pièce, chaque frimousse, encadrée dans un parfait ovale, émerge de l'ombre ; ainsi est restituée l'expression des regards tandis qu'un cartel rappelle l'identité de l'enfant, son âge, son parcours de vie. Alignés dans leur auréole de lumière, ils sont toujours sous le regard attentif du maître, tandis qu'un photomontage juxtapose leurs mains agiles, habiles, industrieuses.

Dans l'enfilade de la galerie, comme une vision lointaine qui intrigue, se profilent ces mêmes visages. Les enfants sont alors installés derrière leur pupitre; chaque élève est à sa place dans un halo de lumière. Tout autour, se devinent, dans la pénombre, mobilier et équipement de la salle de classe : l'estrade et le bureau du maître, les manuels ouverts sur les pupitres, le poêle gardé par son grillage . Ainsi, comme par une indiscrétion, le visiteur plonge le regard dans la classe, scrute chaque objet... et après une minutieuse et longue observation, en se retournant pour poursuivre sa visite, il découvre la cathédrale illuminée dans sa bulle de verre.

Cette présentation se voulait être en résonance avec le travail de Christian Boltanski. Or ce même été, cet artiste réalise une installation "Derniers jours" au château de Plieux (Gers) "... Il n'est pas nécessaire de savoir que l'école communale de Plieux... a fermé récemment ses portes. Elle a vécu au début de l'été ses dernières classes" .

Or cette muséographie induit un comportement : à Dijon, le visiteur se dirige d'emblée vers la reconstitution de la salle de classe. Ainsi, Germain Mignard, aujourd'hui septuagénaire, ayant lu dans le journal l'annonce de cette exposition, s'aventure au musée pour revoir "sa cathédrale". Et c'est devant la classe qu'il s'arrête, frappé de stupeur, et marmonne, en scandant ses mots et frappant le sol de sa canne :

"Vingt dieux, vingt dieux, en me levant ce matin, je ne pensais pas me retrouver sur les bancs de l'école à côté de mon camarade de communion !" et cette phrase, mainte fois répétée, fait émerger des souvenirs oubliés. Alors deux heures durant, il s'est mis à raconter ses exploits d'enfant terrible.

Pour recueillir cette mémoire première qui jaillit spontanément, le visiteur est alors invité à se glisser sur le banc d'une table d'écolier. Là, des cahiers sont à sa disposition afin qu'il puisse écrire lui-même ses souvenirs. Un musée d'ethnographie ne doit-il pas être une caisse de résonance aux échos de la mémoire ? La muséographie se doit donc d être au service de cette mémoire, c'est-à-dire l'éveiller, voire en provoquer le déblocage pour susciter un récit. Ainsi, soixante ans après, le 5 août 1997, les bâtisseurs sont tous revenus voir "leur cathédrale" et retrouver leur maître. Ils ont a nouveau posé devant le photographe... six places étaient alors inoccupées.

Quand les objets prennent la parole

Mais si la mémoire est une valeur ajoutée, comment la restituer dans l'espace muséal ? Comment cette culture immatérielle, qui fait partie intégrante du patrimoine ethnographique, avec ses récits de vie, ses paroles contées, doit être présente au même titre qu'un objet dans une vitrine ? Comment conjurer le silence des objets ? Comment les "habiller" de l'étoffe de la mémoire ?

Tout doit être mis en oeuvre pour inciter le visiteur à solliciter sa mémoire et donc le prédisposer à transformer son regard du "déjà-vu" en "peut-être vécu". Si 92% du public réclame une information par l'écriture, celle-ci se concrétise dans les vitrines par des cartels. Or élaborer un récit, le fragmenter et disposer ces mots à des endroits dont l'observation est nécessaire à la compréhension de l'objet, sont des possibles qui exigent des solutions plastiques car la matérialité du cartel ne doit pas être en concurrence avec celle de l'objet.

Pour cela, l'écriture se fait sur rhodoïd ou plexiglas en lettre calligraphiées à l'encre blanche à densité variable : ainsi les mots volent autour des objets comme des paroles contées. Les accidents du lettrage sont aussi langage car ils renvoient aux hésitations de l'informateur faisant l'archéologie de sa mémoire : le texte devient récit et non savoir officiel imposé par un lettrage normalisé. La consistance du cartel et/ou sa forme s'inspire de la fonction, de l'esthétique ou de la symbolique de l'objet, voire le complète en lui restituant visuellement sa dimension initiale. Tout est langage. Quand Paul Eluard fait comprendre à François Di Dio la physique de la poésie, il explique alors : "dans le langage courant les mots désignent les choses... dans le langage authentiquement poétique ce sont les choses, les objets qui génèrent les mots". Quant au récit que suggère le cortège des âges de la vie, il s'inscrit sur le verre de la vitrine et devient le phylactère qui se déroule sur tout le parcours. Puis brusquement, le fil de la vie s'interrompt, se rompt...et les mots deviennent souvenir .

Si, comme le dit Marcel Mauss, "Les collections d'un musée restent le seul moyen d'écrire l'histoire", l'Histoire ne peut ignorer la mémoire, et la mémoire ne peut remplacer l'histoire. Et ce "décalage" subtil entre l'histoire et mémoire est peut-être l'espace privilégié ou se glisse un silence qui s'emplit alors des échos d'un vécu où peut s'exprimer aussi une identité.

Madeleine Blondel
Conservateur en Chef du Patrimoine
Chargée du Musée de la Vie Bourguignonne
Perrin de Puycousin Dijon

Retour