" Dans tous les cas, il ne saurait s'agir exclusivement
de recueillir des objets mais surtout de comprendre
des hommes ; et beaucoup moins d'archiver des
vestiges desséchés comme on le fait dans un herbier,
que de décrire et d'analyser des formes d'existence
auxquelles l'observateur participe de la façon la plus étroite.
 "

Claude Lévi-Strauss, " Anthropologie structurale ",1958.

1- Réflexions préliminaires

Afin de fournir un cadre général, à la fois conceptuel et pragmatique au projet, je reprends un extrait de mon texte d'ouverture présenté au séminaire "Ecole-musée" à Bourg-lès-Valence.

En le rédigeant, je voulais poser les questions qui à mon sens doivent organiser aujourd'hui une muséographie centrée sur l'enfant scolarisé.

Ces quelques considérations me semblent donc utiles comme première approche du projet que je défends.

(...)

" Le travail au musée on le sent bien, on le sait bien est inscrit au coeur d'un double achèvement : achèvement pas toujours perceptible et perçu d'un type d'école, achèvement souvent revendiqué d'un type de musée. L'un et l'autre affrontent de nouvelles réalités, découvrent des missions inédites, vivent des exigences communicationnelles dont la plus notoire est le centrage sur le destinataire.

" Placer l'enfant (et non les contenus) au coeur du ,système éducatif " demande la loi d'orientation de 1989. " Un fait marquant accompagne la rénovation en profondeur de la sphère des musées : la prise en compte des publics " déclare Jacqueline Eidelman, chercheur au CNRS et spécialiste des publics.

Elle poursuit : "Dans cette perspective et visant en premier chef à élucider les conséquences de l'augmentation significative de l'audience et de la fréquentation des musées, quatre principaux thèmes de questionnement sont poursuivis : l'identité du visiteur et ses modes de constitutions; l'évaluation de ses savoirs et de ses compétences d'une part tels qu'ils peuvent contribuer à la définition de ta didactique muséale et d'autre part tels qu'ils sont mobilisés dans le contexte de la visite; enfin l'impact de la mise en place et du développement du partenariat école-musée".(actes du colloque " Musées et recherche " p487, OCIM, 1993)

Dés lors, nos musées sont doublement interpellés.

D'une part, parce qu'ils traitent d'une activité humaine toujours vivante. De ce point de vue, nos problématiques ne peuvent être totalement comparées à un musée de site conservant la mémoire via le patrimoine d'une activité disparue. Notre " matière " est sans cesse contrebattue par les turbulences d'un présent éducatif qui se cherche.

D'autre part, parce qu'en accueillant l'écolier, le collégien, le lycéen, l'étudiant visiteur c'est la raison même de cette activité humaine toujours vivante que nous recevons Visiteurs d'une activité dont ils sont, chacun à leur manière, forcément experts

Les questions que l'on pourrait se poser s'assortissent à l'avertissement d'A. Arendt, " notre héritage n'est précédé d'aucun testament ". Elles vont dans deux directions : du côté de l'émetteur, nous ; du côté du récepteur, eux, écoliers d'aujourd’hui ou écoliers d'hier, devenus grands.

Du côté de l'émetteur : quel patrimoine conserver ? Donc quelle part, de gré ou de force, convient il d'oublier ? Quelle présentation, par le média exposition privilégier ? Quelle recherche mettre en oeuvre dans un travail forcément pluridisciplinaire ? Recherche considérée comme la matière grise générée par l'objet matière première

Du côté du récepteur : Au-delà de la nécessaire préservation identitaire, quel(s) comportement(s), quelle nouvelle conscience voulons nous faire émerger ? Quel sens en un mot voulons nous donner à la visite ?

Sens doublement rapporté à l'histoire de l'école et de l'enfant ainsi qu'à leur présent et leurdevenir.

Mission éthique et culturelle s'il en est, et nous savons bien que l'une ne peut vivre privée de l'autre.

Par les dispositions que nous projetons dans l'espace, nous présentons un certain ordre dans les choses, un certain ordre dans le réel, un certain ordre porteur d'imaginaire dans le réel.

Représenter le monde, nourrir un imaginaire commun, aider à l'appartenance à un corps social : telles sont selon Maurice Crubellier reprenant le sociologue russe Sorokin (L’école républicaine 4870-1940, p7, éd. Christian, 1993) les composantes même de toute culture.

C'est sans doute vers ce musée idéal, ce musée imaginé que nous voulons tendre. C'est en tout cas, si vous en êtes d'accord, sur cette voie difficile mais magnifique que je vous invite à cheminer ces deux jours.

Le Musée

* Le Musée est une institution à la rencontre de trois missions

* Il n'y a donc pas équivalence entre Musée et Exposition

* Des trois missions, c'est celle de la communication qui se développe -à juste titre- le plus

* Si 1+3 appartiennent à toutes les sociétés humaines, collecter en vue de conserver est propre aux sociétés occidentales (15ème siècle) qui vont exporter par la voie coloniale cette activité certainement liée à une civilisation de l'écrit.

2. Quatre idées directrices

Lorsqu'en 1992, j'ai décidé de coucher sur le papier les idées qui devaient me servir de guide pour orienter mon projet, quatre sont apparues immédiatement. Je les reprends ici après quelques modifications.

1- Ce lieu serait établi en zone urbaine dans un bâtiment dont les qualités, la situation, la prégnance sur l'environnement mériteraient qu'on le réhabilitât.

Une certaine méfiance est née par rapport à un bâtiment scolaire désaffecté. L'expérience prouve que les musées de site qui s'ensuivent sont trop souvent prisonniers de ces lieux qu'ils investissent sans transposition muséographique : la salle de classe redevient salle de classe, l'appartement, la cour retrouvent leurs fonctions originelles. Le conservateur ou l'animateur " jouant à l'instituteur ". Dès lors, on a le plus grand mal à se défaire de pratiques commémoratives , purement affectives que le lieu semble imposer de lui-même.

2. La mise en place ne saurait se faire sans l'avis, l'accord, le partenariat du maire et de son Conseil. La volonté de créer un établissement public est nette - qu'elle qu'en soit par ailleurs la ou les tutelles. Cela sous entend que ce lieu à vocation culturelle et touristique, ouvert à tous, serait soumis à l'aval sinon à la sagacité des collectivités territoriales et aux ministères concernés.(Partenaires)

3. Ce lieu fonctionnerait " en addition " et pour mieux dire en réseau avec ce qui existe déjà dans le paysage muséographique, culturel ou plus largement touristique, au plan local ,régional et national. (Le séminaire cité plus haut a nettement mis en évidence cette volonté de travailler davantage ensemble dans, des projets de formation et de co-production d'expositions ou de publications notamment.)

4. Ce lieu serait un musée dans la mesure où il déclinerait nettement ses trois fonctions traditionnelles :

a) conserver b) produire des connaissances c) communiquer.

Ce quatrième point développé dans les feuillets suivants constituera en quelque sorte l'esquisse du projet culturel et muséographique du musée

l. Acquérir et conserver.

Définir des ensembles cohérents : productions écrites des élèves, manuels scolaires, objets culturels de la petite enfance ( les jeux et jouets en papier par exemple)

La liasse documentaire concernant notre collection (annexée au dossier) donnera la mesure de l'extension du champ, de sa polyvalence.

Ne pas perdre de vue que la conservation du passé commence par des productions du présent. Une équipe constituée d'enseignants, de chercheurs, de grands élèves pourrait se réunir annuellement afin de sélectionner ce qui mérite d'être gardé, selon des critères à définir ensemble. On pense ici aux productions des élèves, aux outils scolaires diffusés par les éditeurs (livres, CD Rom, logiciels...), aux publicités, aux objets emblématiques d'un moment.

La constitution des fonds se fera par la voie des dons, legs ou prêts à durée déterminée.

Cette phase de constitution des réserves est si essentielle qu'elle appelle un développement particulier.

a) La personne qui donne ou qui prête un objet, un document familial significatif par exemple, sait qu'elle pérennise en quelque sorte un morceau de son patrimoine privé, elle sait aussi qu'en le transmettant à un organisme public elle en fait un bien commun. Il y a dans ce geste ( et ce moment) quelque chose qui me semble insuffisamment pris en compte. Une certaine solennité doit l'accompagner ( remise d'un reçu des dons inventoriés, d'une carte de membre donateur, mention publique de son nom -sauf avis contraire de sa part-, droit permanent d'entrée).

b) Le don ou le prêt peuvent venir de collectivités voire d'autres musées. Pour s'en tenir aux dons, deux pistes :

- les anciennes Ecoles Normales (aujourd'hui IUFM) possèdent encore beaucoup d'objets ou documents. Certaines me dit-on en sont encombrées. Nous pouvons être le lieu capable de les conserver et d'en faire bon usage. Même remarque pour les établissements scolaires.

- certains musées d'éducation possèdent des objets en double ou triples exemplaires. Si un conservateur normalement constitué ne voudra pas se défaire de doublons, il acceptera, pour peu qu'il n'y ait pas eu enregistrement, de se défaire de ses triples.

2. Rechercher et Publier.

Rechercher. Constitution d'un centre de documentation en histoire de l'école et de l'éducation, avec ouverture des collections aux chercheurs. Une collaboration doit ici être envisagée avec l'Université. Une recherche comparative doit se mettre en place au plan européen. les travaux à cette échelle sont encore très réduits.

Il est essentiel de souligner ici l'importance de la recherche pour un musée. Pour connaître déjà les collections de manière approfondie, en être l'expert qui saura le moment de l'exposition venu puiser à bon escient dans des corpus d'objets documentés.

Pour produire de la connaissance " exportable " ensuite. Recherche plus fondamentale conjuguant les ressources des sciences humaines.

Publier. Bulletin régulier d'informations et d'activités (offres pédagogiques programmées par exemple).
Publications plus lourdes : catalogues, monographies, rééditions de textes ou documents introuvables (on songe ici , avec envie, au Dictionnaire pédagogique de F.Buisson ou plus près de nous, tel mémoire fourni à l'inspection de Crest en 1876 par l'instituteur de Beaufort/Gervanne, Lucien Liotard. Travail remarquable, véritable synthèse du métier d'enseignant rural il y a cent ans.).

Editions de fiches musées à l'exemple des excellents "Citédoc" de la CSI de la Villette.

3. Exposer.

C’est dans cette fonction essentielle que le musée contemporain a le plus innové et sans doute aussi par elle qu'il s'est rénové.

En considérant avant tout l'exposition comme un média; média complexe résultant de la combinatoire de signes différents, l'attention est aujourd'hui portée sur le visiteur, présent dans l'esprit des concepteurs dès la phase première de la " transaction ".

La plupart des musées ont opté pour un double programme : exposition permanente pour 5 ou 6 ans, exposition temporaire, parfois itinérante de quelques semaines à deux ans.

Il nous semble préférable d'opter pour des expositions temporaires d'une année maximum.

L'exposition permanente fige le musée sur une longue période. Le visiteur de proximité a le sentiment que " c'est toujours un peu pareil " et fréquentera donc moins souvent ce lieu. Par ailleurs, beaucoup de conservateurs le disent : une exposition permanente est peu modifiable en cours exploitation, elle coûte cher, elle peut vieillir prématurément et lasser ceux-la même qui doivent la faire vivre.

Faire le choix d'un programme d'expositions temporaires s'il crée souplesse et adaptabilité (on ne met pas tous ses oeufs dans le même panier en quelque sorte) crée toutefois d'autres obligations :

a) Etablir avec les partenaires sociaux du musée un programme cohérent d’action culturelle dont trois ou quatre expositions prévues sur 4 ou 5 ans seraient les contributions fortes à la réalisation des objectifs du programme. Travailler en profondeur le projet culturel qui pourra être révisable, adaptable à de nouvelles données.

b) L'exposition doit être le centre de propositions rayonnantes, en quelque sorte l'aboutissement d'actions menées en amont et en aval, avant et pendant la visite.

Parmi ces actions citons les conférences, les contacts permanents avec les écoles dont les projets doivent être accueillis ou relayés, les ateliers, la visite des réserves, la recherche quel qu’en soit le niveau.

On doit pouvoir trouver une occupation enrichissante au musée en dehors de la visite de l'expo.

4. Former.

A l'analyse formelle de l'exposition et à l'analyse systémique de l'objet. Cette formation concrète doit mener à la confection d'outils appropriés d'aide à la visite des élèves. Outils performants d'évaluation également. Cet aspect concernant au premier chef les enseignants.

On peut considérer également le musée et l'exposition comme lieux d'apprentissages de connaissances en Histoire de l'éducation. Cette aspect nous semble fondamental à l'heure où les repères culturels s'estompent.

Néanmoins, le musée, acteur social, ne doit pas perdre de vue son horizon : le patrimoine qu'il recueille, préserve et met en valeur n'est rien s'il n'interfère pas dans le présent. Si pour prendre un exemple, l'histoire de l'école ne se frotte pas aux sciences de l'éducation, aux politiques éducatives (et pas seulement hexagonales). Le musée doit se positionner au coeur de débats de société dont l'importance dès qu'il s'agit des enfants et de l'éducation n'est pas à démontrer.

5. Un lieu d'accueil

Accueil du visiteur- enfant : prise en compte de sa taille, de son degré de compréhension, de sa psychologie. Apprendre le musée à l'enfant sans nécessairement tomber dans la démagogie du " tout ludique " et du zapping.

Accueil des classes : visites préparées en cogestion enseignant-musée; visites guidées, semi-guidées ; choix de parcours. travail sur place.

Accueil de projets de classes : initiation à la recherche; travail sur l’objet à partir de valises-musée contenant des objets et documents réels; classe musée sur une ou deux journées.

Accueil du public en général : Horaires souples. Tarifs attractifs (billet familial, jour gratuit), soirées à thèmes développées dans un programme culturel trimestriel (films, conférences, débat...)

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