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Une
condition incontournable
aux promesses des NTIC en apprentissage :
une pédagogie rigoureuse
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Je
voudrais d'abord remercier les organisateurs du congrès de l'AQUOPS
de m'avoir invité à prononcer la conférence d'ouverture de cette
importante rencontre pédagogique. Votre présence en si grand
nombre illustre d'ailleurs le caractère crucial pour l'éducation
des réflexions actuelles portant sur les nouvelles technologies
de l'information et de la communication. Je suis assuré que
nous sommes en train de faire des choix fondamentaux pour
les jeunes d'aujourd'hui et de demain, et je suis heureux
de participer au débat à titre de professionnel préoccupé par
la qualité des enseignements mis en place pour assister la construction
de connaissances et le développement de compétences chez les
jeunes.
Je me sens
toutefois comme un funambule qui marche sur un fil étroit et
passablement élevé. Je me sens ainsi parce que les nouvelles
technologies de l'information et de la communication donnent
lieu à toutes sortes de perceptions et d'opinions. Il y a d'une
part des individus qui estiment que ces technologies offrent
des possibilités inespérées en éducation et dans la société
en général. Bill Gates est certes l'un de ceux-là, et il estime
entre autres que les nouvelles technologies de l'information
et de la communication rassembleront en un même lieu virtuel
"des compétences réparties entre une multitude de professeurs"
(p. 227), pour les mettre à la disposition d'apprenants. D'autre
part, il y a des individus qui conçoivent les nouvelles technologies
de l'information et de la communication comme des bactéries
qui viennent détruire une partie de ce nous avions construit
socialement. Elles "mangent" un grand nombre d'emplois, elles
réduisent les occasions réelles de rencontres interpersonnelles,
elles placent les personnes dans un contexte où il n'est plus
nécessaire de traiter significativement le savoir parce qu'il
peut être étalé devant soi sur demande.
La fréquence de ces opinions extrémistes signale qu'aucune d'entre
elles ne doit être ignorée dans les discussions sur la place
et le rôle des nouvelles technologies de l'information et de
la communication dans l'institution scolaire. Elles doivent
être prises en compte parce que ce n'est pas la première fois
que l'école se fait assaillir par des outils ou des instruments
prometteurs pour ce qui est de l'apprentissage. Et à chaque
fois, il faut le reconnaître humblement, l'école n'en est pas
sortie fort différente sur le plan des pratiques d'enseignement
et de la conception de l'apprentissage.
J'affirmerais
cependant, en déclarant que je fais certainement partie des
optimistes, que les nouvelles technologies de l'information
et de la communication ont déjà changé grandement nos habitudes
de vie en dehors de l'école et qu'elles vont assurément les
changer encore d'une façon radicale. Pour l'institution scolaire,
ces technologies risquent d'avoir des retombées très importantes
parce que, fondamentalement, elles touchent maintenant la relation
que les personnes ont par rapport au savoir. Le savoir, n'est-ce
pas la matière première que l'école met à la disposition des
apprenants?
Dans la
conférence, j'aborderai trois points qui me semblent particulièrement
importants dans la détermination de la place et du rôle des
nouvelles technologies de l'information et de la communication
à l'école. Le premier point a trait aux avantages et aux inconvénients
de ces technologies. Le second point, qui constitue la noyau
central de la conférence, porte sur les conditions pédagogiques
à mettre en place pour que les espoirs fondés sur les nouvelles
technologies de l'information et de la communication puissent
se matérialiser. Le troisième point fait mention de quelques
données de recherche concernant les retombées de ces technologies
en classe.
Avantages
et inconvénients des NTIC en milieu scolaire
Je n'ai
pas la prétention de pouvoir déterminer tous les avantages et
tous les inconvénients des nouvelles technologies de l'information
et de la communication en milieu scolaire. Il faudrait être
un devin pour réaliser une telle entreprise. Je veux surtout
faire ressortir les principaux avantages et les principaux inconvénients
qui sont fréquemment mentionnés et qui constituent des balises
incontournables dans les interrogations quant aux impacts possibles
des nouvelles technologies sur la trajectoire développementale
des jeunes dont nous avons la responsabilité.
Le plus
grand avantage, comme le souligne Aubé (1996) dans un excellent
article paru dans Vie pédagogique, c'est l'accès rapide et économique
aux connaissances les plus diversifiées sur un vaste éventail
de domaines et de sujets. Que ce soit à partir de CDROM, à partir
du courrier électronique ou encore en naviguant sur Internet,
il est aisé d'avoir accès rapidement à une multitude d'informations.
On peut d'ailleurs "entrer» dans ces bases de données d'une
façon séquentielle comme dans un livre, mais on peut également
pénétrer dans ces données de la même manière qu'on consulterait
un dictionnaire. Tout usager a par exemple la possibilité d'interroger
une base de données d'une façon thématique, en privilégiant
quelques indicateurs, et obtenir ainsi plusieurs informations
pertinentes en cohérence avec sa question initiale. Selon Gates
(1995), les nouvelles technologies de l'information et de la
communi cation rendent l'information disponible "au bout des
doigts". (p. 19) Dans une classe, un tel avantage n'est pas
négligeable puisque les élèves ont la chance de consulter des
sources d'informations diversifiées et de sélectionner celles
qui répondent le plus adéquatement à leurs intentions et à leurs
questions.
Le fait
que la multitude d'informations disponibles puisse être imprimée
et mise à la disposition de plusieurs apprenants constitue sans
l'ombre d'un doute un autre avantage des nouvelles technologies
de l'information et de la communication. Actuellement, peu importe
le champ disciplinaire, les enseignants font l'achat d'un matériel
publié par une maison d'édition et approuvé par le ministère
de l'Éducation. Les élèves sont alors en interaction avec un
traitement très particulier de la discipline. Il existe d'ailleurs
un grand nombre d'enseignants qui rêvent d'avoir les budgets
nécessaires (dans le contexte actuel, il s'agit d'une utopie)
de sorte qu'ils puissent permettre à leurs élèves d'avoir accès
à des matériels pédagogiques variés. Les nouvelles technologies
de l'information et de la communication garantissent la concrétisation
de ce rêve dans le sens où, en consultant les bases de données,
les enseignants et les élèves peuvent rendre disponibles pour
la classe des informations fort diversifiées et qui abordent
un domaine de connaissance sous différents angles. La considération
d'informa tions sous plusieurs angles en augmente la valeur
et elle contribue au développement de la flexibilité cognitive
chez les élèves.
Un troisième
avantage des nouvelles technologies de l'information et de la
communication réside dans le fait qu'elles constituent des aides
extraordinaires et puissantes dans la production de documents.
Le traitement de texte par exemple offre la possibilité de revenir
plusieurs fois sur sa production pour changer l'organisation
des idées, pour revoir ses marqueurs de relation, pour insérer
des exemples en vue d'assurer un plus haut degré de compréhensibilité
du texte, pour réviser l'orthographe grammaticale et d'usage.
De plus, ces technologies per mettent actuellement de joindre
des graphiques, des illustrations et même des séquences vidéos
dans la production de documents. Les nouvelles technologies
de l'information et de la communication pourraient donc apporter
aux élèves tout le soutien nécessaire pour qu'ils puissent se
préoccuper des interlocuteurs auxquels ils s'adressent dans
leur document.
Au chapitre
des inconvénients, il en est un de taille qu'Aubé (1996) soulève
en faisant réfé rence aux questions épistémologiques. Essentiellement,
c'est l'autre versant de la très grande disponibilité d'une
multitude d'informations variées. Aubé (1996) affirme que les
nouvelles technologies de l'information et de la communication
"accentuent [...] cette idée que les connaissances existent
complètement par elles-mêmes "à l'extérieur" des individus,
comme un paysage à parcourir et à visiter, plutôt que comme
des processus dynamiques à construire dans la tête des apprenants."
Les nouvelles technologies pourraient faire en sorte que les
élèves "surfent" constamment sur les informations sans jamais
les transformer en connaissances personnelles. Ils se comporteraient
comme s'il n'était jamais nécessaire de s'approprier personnellement
des informations parce que justement elles sont toujours disponibles
et que leur consultation est particulièrement aisée et rapide.
Dans ce sens, les nouvelles techno logies de l'information et
de la communication présentent le danger de contribuer au fait
que les élèves ne soient jamais en train de construire des connaissances.
Cognitivement, ils se contenteraient de consulter des bases
de données, lorsque cela est nécessaire. Cette situation soulève
des questions cruciales, entre autres celle portant sur l'idée
que les connaissances antérieures des individus constituent
un filtre de traitement des informations.
Un second
inconvénient des nouvelles technologies de l'information et
de la communication concerne la perception que le savoir est
essentiellement quelque chose de fonctionnel, quelque chose
d'utilitaire. On pourrait faire référence ici à la célèbre phrase
"just in time". Bien qu'il soit extrêmement important que les
connaissances que les élèves construisent à l'école soient viables
dans le sens où elles leur permettent de mieux comprendre les
phénomènes réels et d'agir sur eux, il serait déplorable que
les institutions scolaires n'exercent pas d'influence sur le
développement culturel des élèves. Parce qu'elles se prêtent
facilement à la réponse judicieuse, au bon moment et dans le
bon contexte, les nouvelles technologies présentent effectivement
le danger de concourir à ce que l'apprentissage soit fortement,
voire exclusivement orienté vers le développement de connaissances
utiles maintenant. Dans une certaine mesure, si nous ne sommes
pas attentifs à cet inconvénient, les nouvelles techno lo gies
de l'information et de la communication pourraient appauvrir
l'univers culturel des jeunes.
Le dernier
inconvénient sur lequel je voudrais mettre l'accent a trait
au fait que les nouvelles technologies peuvent être perçues
comme des outils magiques. Par rapport à la calculatrice par
exemple, des jeunes pourraient estimer que, grâce à cet instrument,
il n'est plus nécessaire de consommer du temps en classe pour
comprendre le nombre et ses valeurs de position. Dans le même
esprit, il est vraisemblable qu'ils concluent que les logiciels
de traitement de texte rendent caduc le temps passé en classe
sur l'orthographe d'usage et les règles grammaticales. Le dictionnaire
intégré aux logiciels de traitement de texte va prendre la responsabilité
de ces composantes "fatiguantes" de la production écrite. Il
est impossible de nier les apports fantastiques des outils que
je viens de mentionner et la grande problématique qui est actuellement
à la porte de l'école touche leur intégration judicieuse dans
le développement des compétences des jeunes. Il serait cependant
dramatique de nier leur existence et leurs apports éventuels.
Les
conditions pédagogiques à mettre en place
La discussion
des conditions pédagogiques à mettre en place pour une intégration
harmonieuse et significative des nouvelles technologies de l'information
et de la communication en classe peut prendre plusieurs orientations.
Personnellement, je me refuse toujours à déterminer des conditions
pédagogiques ou de préciser des environnements pédagogiques
sans faire explicitement référence à la dynamique de l'apprentissage
signifiant. "Comment les jeunes apprennent-ils?" constitue la
question qui doit orienter les choix pédagogiques. De plus,
puisque j'ai la conviction que l'intégration en classe des nouvelles
technologies de l'information et de la communication va changer
considérablement les pratiques pédagogiques, les conclusions
sur lesquelles je vais insister s'éloignent à l'occasion de
la réalité actuelle. Cet écart ne cause pas problème dans la
mesure où il contribue à proposer des avenues vraisemblables.
La première
condition pédagogique, une condition incontournable en vue de
susciter des apprentissages signifiants chez les jeunes, touche
l'intentionnalité. Il est capital que les démarches d'apprentissage
des élèves soient inscrites explicitement dans une intention
développementale. L'apprentissage est une activité constructive
et cette construction résulte fondamentalement de l'angle privilégié
dans le traitement des informations. Par exemple, il est possible
pour un élève de traiter des informations relatives aux roches
dans le but d'apprendre qu'il y a des roches métamorphiques,
des roches ignées et des roches sédimentaires. Un autre pourrait
toutefois considérer les mêmes informations afin de comprendre
les origines de ces diverses catégories de roches, alors qu'un
troisième pourrait poursuivre l'intention de comprendre la composition
du bouclier canadien. À partir d'informations semblables, ces
trois élèves réalisent des apprentissages fort différents étant
donné leur intention initiale. C'est la force, malheureusement
pas suffisamment exploitée en classe, de l'intentionnalité en
apprentissage.
Parce qu'elles
donnent facilement accès à des bases de données variées, les
nouvelles technologies de l'information et de la communication
vont obliger les enseignants à mettre constamment l'accent sur
l'intentionnalité en apprentissage. Si les élèves ne sont pas
en projet et si leur intention de traitement d'informations
n'est pas explicite, il sera logique que le "surfing" dans les
bases de données caractérise les classes de demain. Ackermann
(1994) insiste d'ailleurs sur le fait que l'absence de projet
empêche d'effectuer l'activité constructive nécessaire pour
assimiler les informations. Elle ajoute que "[...] la signification
même de l'"information" nous échappe aussi longtemps que notre
seul engagement ou projet consiste à rechercher cette information
et à la maîtriser." (p. 40) L'apprentissage est une activité
créatrice qui repose fondamentalement sur un projet, sur une
intention. Dans cette optique, les nouvelles technologies de
l'information et de la communication offrent de nombreuses possibilités
de projets personnels cohérents avec les objectifs des programmes.
Après avoir
déterminé cette première condition, que j'ai signalée comme
une condition incontournable, je veux pousuivre ma réflexion
en présentant une figure qui illustre les distinctions entre
un environnement pédagogique axé sur la construction de la connaissance
par rapport à un environnement pédagogique axé sur l'enseignement.
D'entrée de jeu, j'insiste toutefois sur le fait que seul un
environnement orienté vers la construction de connaissances
est susceptible de permettre une intégration significative des
nouvelles technologies de l'information et de la communication
à l'école.
À partir
de la figure 1, on peut constater qu'un environnement axé sur
l'enseignement donne la priorité aux informations à l'état brut,
à l'accumulation de connaissances morcelées, à la mémorisation,
à l'exercisation et à l'évaluation de connaissances isolées.
Dans ce type d'environnement, l'enseignant est le responsable
des informations apportées en classe. Il se perçoit comme un
"entrepôt" de connaissances, et il crée une relation didactique
verticale avec les élèves à partir de chacun des champs disciplinaires
dont il a la responsabilité.
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Accent
mis sur la construction de connaissances
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Accent
mis sur l'enseignement
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Activités
de la classe
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À
partir de l'élève Relations interactives
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À
partir de l'enseignant Relations didactiques
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Rôles
de l'enseignant
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Toujours
un collaborateur Toujours un médiateur Parfois un apprenant
|
Toujours
un expert Toujours un transmetteur d'informations
|
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Rôles
de l'élève
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Un
constructeur actif de connaissances Un collaborateur Parfois
un expert
|
Une
personne qui écoute Toujours un apprenant
|
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Accent
en enseignement
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Création
de relations Réponses à des questions complexes
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Mémorisation
Insistance sur les informations brutes
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Conception
de l'apprentissage
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Transformation
d'informations en connaissances viables
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Accumulation
d'informations
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Preuve
de réussite
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Qualité
de la compréhension et des connaissances construites
|
Quantité
d'informations retenues
|
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Évaluation
|
En
référence aux compétences développées Porte-folios
|
En
référence aux connaissances Tests exigeant des réponses
brèves
|
|
Actions
privilégiées
|
Travail
en coopération À partir de projets ou de situations problématiques
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Fréquence
élevée d'activités d'exercisation
|
Figure
1. Caractéristiques d'environnements pédagogiques axés sur la
construction de connaissances et d'environnements pédagogiques
axés sur l'enseignement.
[Figure traduite et adaptée de Dwyer (1994)]
L'environnement
axé sur la construction de connaissances est fort différent.
Il donne la priorité au traitement des informations en vue de
répondre aux questions cognitives des élèves et afin que certaines
de ces informations soient transformées en connaissances viables.
Dans ce type d'environnement, l'enseignant est préoccupé par
la qualité des connaissances construites par les élèves ainsi
que par les relations créées entre ces diverses connaissances.
Les évaluations portent sur des compétences plutôt que sur des
connaissances. L'enseignant favorise le travail en coopération
entre les élèves, et en classe les relations verticales et horizontales
sont fréquentes. Neil (1995) souligne que les classes qui sont
des communautés orientées vers la construction de connaissances
constituent des lieux idéaux pour les nouvelles technologies,
à la condition cependant que ces classes puissent être gérées
avec cohérence par les enseignants.
En tenant
compte des caractéristiques que j'ai fait ressortir pour ce
qui est de l'environnement pédagogique susceptible de favoriser
l'intégration réussie des nouvelles technologies de l'information
et de la communication en classe, une deuxième condition pédagogique
exige que les élèves soient en projet, en recherche.
Les démarches qu'ils réalisent sont dirigées par un problème
complexe, par une étude de cas particuliers ou encore par une
question ouverte. Dans ces contextes, les élèves doivent recourir
à plusieurs sources d'informations, ils doivent les traiter
d'une façon significative, ils doivent sélectionner celles qui
sont les plus susceptibles de fournir des réponses adéquates,
et ils doivent proposer une ou quelques solutions.
Au début
du mois de mars, j'ai vu à la télévision un reportage avec un
groupe de raccrocheurs qui illustre très bien le type d'environnement
pédagogique que je tente de décrire. Il s'agissait d'une classe
de mathématiques au secondaire. Au lieu d'aborder les mathématiques
d'une façon conventionnelle, l'enseignant contextualisait son
enseignement de la façon suivante. Il partait du fait qu'un
jour ces jeunes seraient probablement intéressés à faire l'achat
d'un terrain en vue de construire une maison. En tenant compte
du revenu qu'ils gagneraient à ce moment-là, il demandait aux
élèves de déterminer d'une part le type de terrain qu'ils souhaiteraient
et pourraient effectivement acheter et d'autre part la localisation
du terrain en question. Il leur demandait d'évaluer le périmètre
et l'aire de leur terrain idéal. Je crois que les élèves devaient
aussi faire un croquis de leur éventuelle maison et déterminer
la superficie des pièces. N'est-ce pas une situation pédagogique
"puissante" pour couvrir simultanément plu sieurs objectifs
du programme de mathématiques au secondaire et pour aborder
des objectifs relevant d'autres disciplines.
Les jeunes
interrogés par le journaliste déclaraient qu'ils avaient découvert
la signification des mathématiques dans la "vraie" vie, et que
cette situation les avait conduits à prendre conscience de la
multitude de facteurs qui doivent être pris en compte lors de
l'achat ou de la construction d'une maison. C'est ce type d'environnement
qu'il faut créer pour favoriser l'intégration des nouvelles
technologies de l'information et de la communication. Sans ce
genre de contexte, je crois sincèrement que ces technologies
sont vouées à l'échec après quelques années de vie à l'école.
Une troisième
condition pédagogique touche l'interdisciplinarité. Aubé
(1996) souligne à cet égard qu'"un découpage serré en fonction
d'objectifs étalés de façon linéaire ne pourra conserver une
grande crédibilité devant les nouveaux scénarios rendus possibles
[...]" par les nouvelles technologies de l'information et de
la communication. Cette idée est d'ailleurs reprise fréquemment
dans les écrits sur l'intégration de ces technologies en classe.
Les CDROM et Internet risquent en effet d'entraîner rapidement
la disparition des frontières établies rigidement en milieu
scolaire entre chacun des champs disciplinaires. En dehors de
l'école, l'histoire n'a pas d'existence en soi, pas plus que
la géographie, les mathématiques et le français langue maternelle.
Les questions et les situations problématiques auxquelles les
individus sont confrontés dans la société sont multidisciplinaires.
De plus, non seulement les nouvelles technologies de l'information
et de la communication offrent-elles des possibilités énormes
pour franchir ces barrières disciplinaires, mais les regards
multiples qu'elles permet tent de porter sur divers phénomènes
ou divers événements sont fondamentalement multidisciplinaires.
Dans le
cadre d'une école de raccrocheur de la région sherbrookoise,
quelques personnes ont mis sur pied le projet "Carrefour atomique".
(Ces gens font d'ailleurs une présentation au cours du congrès.)
Dans ce projet, les jeunes sont invités à faire une recherche
documentaire sur un des éléments du tableau périodique, à produire
un document et à le publier sur le réseau Internet. Ils doivent
entre autres personnifier un élément du tableau périodique en
pré cisant son historique, ses propriétés physiques, ses propriétés
chimiques ainsi que ses utilités. En cours de réalisation du
projet, les responsables ont constaté les grandes possibilités
que ce dernier offrait pour intervenir sur la production écrite.
En poussant plus loin la réflexion, on pourrait aussi déterminer
les liens que ce projet serait susceptible d'entretenir avec
le programme de mathématiques et celui de sciences physiques
du secondaire. Aux États-Unis, la National Geographic Society
a mis sur pied le Kids Network dans lequel plus d'un million
d'élèves de l'école primaire et du middle school travaillent
en concertation sur des projets scientifiques authentiques.
Dans ce projet également, on a fait ressortir les possibilités
interdisciplinaires. Les responsables du projet ont même déterminé
les standards que ce dernier permet de rencontrer dans divers
champs disciplinaires.
Une quatrième
condition pédagogique a trait à l'organisation et à la structuration
des connaissances. Le fait de consulter, avec des intentions
d'apprentissage précises, de nom breuses sources d'informations
dans le cadre de projets qui touchent plus d'une discipline
peut provoquer la "noyade cognitive" ou l'"engorgement cognitif"
chez les élèves. En effet, ce contexte d'apprentissage ne leur
permet pas d'objectiver facilement les connaissances qu'ils
abordent, ni celles qu'ils privilégient dans la conduite de
leur projet. Il est crucial qu'il y ait des moments, dirigés
par l'enseignant, où les connaissances sont prises en considération
hors contexte, où les connaissances sont rendues explicites.
Dans ce cas, des auteurs parlent d'une situation de décontextualisation.
Il ne suffit toutefois pas de placer le "zoom" sur des connaissances
isolées pour que les élèves les intègrent d'une façon significative
en mémoire. Il est capital d'intervenir sur l'organisation des
connaissances, sur les liens qu'elles entretiennent avec les
connaissances antérieures ainsi que sur les relations possibles
des mêmes connaissances d'un champ disciplinaire à l'autre.
Les enseignants eux-mêmes doivent fournir des modèles d'organisation
de connaissances et de structuration aux élèves. À ce sujet,
Aubé (1996) laisse entendre que l'organisation des connaissances
chez les élèves ne "pourra se faire qu'en fournissant des modèles
d'adultes eux-mêmes solidement structurés, cultivés, curieux
et nuancés."
La cinquième
et dernière condition pédagogique sur laquelle je veux insister
porte sur la littératie relativement aux médias et aux
nouvelles technologies. La littératie est un mot fréquemment
utilisé pour déterminer par exemple les exigences d'un poste
de travail quant à la lecture et à l'écriture. À l'occasion,
ce mot est utilisé dans d'autres contextes et on fait ainsi
référence à la littératie pour ce qui est des exigences mathématiques
d'un emploi. Au regard des nouvelles technologies de l'information
et de la communication, la littératie impose des interventions
diversifiées de la part des enseignants. Il faut d'abord que
les élèves aient les capacités d'entrer en interaction avec
les outils technologiques eux-mêmes. Il ne s'agit cependant
pas de l'aspect le plus complexe puisque de plus en plus de
jeunes ont appris en dehors de l'école à maîtriser plusieurs
outils et que ces derniers leur sont de moins en moins étran
gers. Le point le plus complexe qui incombe à l'école et aux
enseignants relativement à la littératie a trait à la valeur
des informations traitées et des documents consultés. Il faut
que les jeunes développent un sens critique devant les informations
auxquelles ils ont accès. Il faut qu'ils apprennent à vérifier
la même information à partir de plus d'une source documentaire.
Enfin, la littératie par rapport aux nouvelles technologies
de l'information et de la communication exige aussi que les
élèves puissent distinguer clairement entre des données factuelles,
des opinions, des arguments d'autorité, des analyses rigoureuses,
des conclusions scientifiques, etc. Comme pour ce qui est de
l'organisation et de la structuration des connaissances, les
enseignants doivent fournir des modèles de consultation critique
et de détermination de la valeur des documents.
Quelques
données de recherche sur les retombées des NTIC en classe
Les recherches
réalisées dans des environnements pédagogiques axés sur la construction
de connaissances ne sont pas très nombreuses. Il y a cependant
plusieurs recherches qui ont été conduites afin d'évaluer les
retombées des nouvelles technologies de l'information et de
la communication dans le cadre d'environnements axés sur l'enseignement.
Je ne m'attarderai pas à cette dernière catégorie de recherches,
mais je vous invite à lire deux excellents articles. Le premier,
de Miller et Olson (1994), s'intitule Putting the Computer
in Its Place: A Study of Teaching with Technology et il
a paru dans The Journal of Curriculum Studies. Dans cet
article, les auteurs rapportent les conclusions de leurs observations
d'enseignants qui recourent aux nouvelles technologies dans
leur classe. Le grand intérêt de cette recherche tient au fait
que les chercheurs ont observé les enseignants en question sur
une longue période de temps, parfois trois ans. Leurs conclusions
soulignent entre autres que les pratiques pédagogiques antérieures
à l'intégration des nouvelles technologies en classe constituent
un facteur plus déterminant pour ce qui est de leur utilisation
que les technologies elles-mêmes.
Le second
article est de Van Dusen et Worthen (1995). Il s'intitule "Can
Integrated Instructional Technology Transform the Classroom?"
et il a été publié dans la revue Educational Leadership.
Les auteurs rapportent les conclusions de cinq années d'étude
portant sur l'implantation du computer-based integrated system
(ILS). Ce système s'intègre très bien aux environnements
axés sur l'enseignement, et il tient rigoureusement compte des
objectifs disciplinaires. Les chercheurs concluent entre autres
que l'intégration de ce système en classe a permis d'augmenter
le temps que les élèves consacrent effectivement à l'apprentissage;
cette augmentation est de l'ordre de 20 %. Ils soulignent également
que le système ILS favorisent davantage l'enseignement individualisé,
et qu'il garantit un meilleur suivi des apprentissages réalisés
par les élèves.
Pour ce
qui est des retombées des environnements axés sur la construction
de connaissances, je rapporterai les données de la recherche
longitudinale de Dwyer (1994). Cette recherche s'étend sur une
période de huit ans, et elle a été réalisée dans le cadre du
projet ACOT (Apple Classrooms of Tomorrow). Ce projet a débuté
en 1986 dans sept classes du primaire et du secondaire. Après
deux années, Dwyer (1994) observe que les élèves engagés dans
le projet obtiennent des résultats semblables à ceux qu'ils
obtenaient sans le recours aux nouvelles technologies. Quelques
élèves sont toutefois plus performants. Il tire aussi les conclusions
suivantes:
- les enseignants
s'approprient rapidement les nouvelles technologies et ils
personnalisent leur usage;
- les élèves
demeurent interactifs sur le plan social;
- l'intérêt
et l'engagement des élèves sont stables après deux ans;
- les élèves,
même les plus jeunes, ne considèrent pas le clavier comme
un obstacle;
- les ressources
parfois limitées quant aux didacticiels et aux logiciels ne
constituent pas une limite pour les élèves;
- la productivité
des élèves augmente, ils écrivent plus fréquemment et plus
efficacement.
Au cours
de la troisième année, les enseignants ont commencé à mettre
sur pied des activités ambitieuses qui débordaient le cadre
des disciplines. Les enseignants de divers champs disciplinaires
se sont mis à travailler ensemble sur des activités communes
et, dans certains cas, ils ont demandé que l'horaire soit modifié.
Des périodes de 45 ou de 60 minutes ne convenaient plus à leur
nouveau contexte pédagogique. À la fin de la quatrième année,
les enseignants se sont heurtés à la problématique de l'évaluation
des apprentissages parce que les modes conventionnels d'évaluation
n'étaient plus adaptés aux types d'apprentissage réalisés par
les élèves.
Après huit
années, Dwyer (1994) conclut que, dans le cadre du projet ACOT,
les nouvelles technologies de l'information et de la communication
:
- encouragent
des interactions dynamiques différentes entre les élèves eux-mêmes
et entre les élèves et l'enseignant;
- conduisent
les élèves à plus de réflexion et à recourir plus systématiquement
à des stratégies cognitives et métacognitives;
- incitent
les enseignants à se questionner sur leur conception de l'apprentissage
et de l'enseignement.
Deux conclusions
importantes méritent d'être soulignées d'une façon plus explicite.
Selon Dwyer (1994), les classes qui suscitent le plus de progrès
chez les élèves sont celles où les enseignants établissent un
équilibre délicat entre les interventions directes sur les stratégies
des élèves, les travaux en coopération et la construction personnelle
de connaissances à partir de projets collectifs. Dans ces classes,
les élèves sont guidés par des intentions précises et explicites,
ils sont perçus par les enseignants comme des experts pour ce
qui est de la consultation des ressources et ils travaillent
à partir de problèmes complexes. La deuxième conclusion porte
sur le fait que l'évaluation des apprentissages constitue l'obstacle
le plus difficile à franchir pour les enseignants engagés dans
le projet ACOT.
Conclusion
L'intégration
des nouvelles technologies de l'information et de la communication
en classe constitue une entreprise de taille que les dirigeants,
qu'ils soient locaux, régionaux ou provinciaux, ne doivent pas
pendre à la légère. Il ne s'agit pas d'une cargaison qui arrive
au port et qu'il suffit de ranger paisiblement sur le quai.
Je suis assuré que ces technologies vont affecter les pratiques
de l'école, tant pour ce qui est de l'enseignement que de l'évaluation,
et dans ce sens, comme professionnels de l'éducation, il faut
être proactifs. Il faut anticiper les changements à venir et
expérimenter diverses avenues.
Pour garantir
une intégration réussie des nouvelles technologies de l'information
et de la communication en classe, il est nécessaire, en plus
d'un cadre pédagogique rigoureux, de respecter plusieurs conditions
"environnementales". En terminant, je veux insister sur trois
d'entre elles. La première a trait à la disponibilité des outils
eux-mêmes. Ces derniers temps, les journaux et les médias ont
souvent fait des comparaisons entre le Québec et les autres
provinces du Canada et le Québec et les États-Unis pour ce qui
est du ratio élèves-ordinateur. Sans reprendre ces chiffres
qui n'ont rien d'enviable, il me semble utile de reconnaître
à voix haute que la disponibilité des outils est une condition
incontournable de réussite. L'éducation est un investissement
dans l'avenir et non un lieu de coupures budgétaires pour soulager
les erreurs du passé. À titre d'exemple, dans le projet ACOT
auquel j'ai fait référence en présentant des conclusions de
recherche, chaque enseignant et chaque élève disposait d'un
ordinateur personnel. À Londonderry, au Vermont, après avoir
fourni à chaque enseignant un ordinateur portatif qu'il pouvait
utiliser en classe et à la maison, les observations de Buckley
(1995) permettent de conclure qu'il s'agit du facteur le plus
significatif dans la réussite du projet.
La deuxième
condition porte sur la formation continue qu'il faut offrir
aux enseignants. Il est capital de créer des moments et des
lieux qui vont leur permettre non seulement de se familiariser
avec les nouvelles technologies de l'information et de la communication,
mais également de prendre connaissance et de discuter des pratiques
pédagogiques cohérentes avec ces technologies. À ce sujet, Stager
(1995) mentionne que les rencontres centrées sur les scénarios
pédagogiques sont très importantes. Il ajoute toutefois que,
dans le contexte de formation continue qu'il a créé avec des
enseignants australiens, ces derniers déclarent que les rencontres
où ils ont l'occasion d'échanger entre pairs sur leurs essais,
sur leurs réussites et sur leurs problèmes constituent les moments
les plus rentables sur le plan professionnel.
La troisième
condition a trait au soutien régulier que la direction de chaque
école doit offrir aux enseignants dans leur engagement envers
l'intégration des nouvelles technologies de l'information et
de la communication. Van Dusen et Worthen (1995) insistent sur
la nécessité pour les directeurs d'être visionnaires. Darling-Hammond
et McLaughlin (1995) ainsi que Means et Olson (1994) concluent
que la collaboration entre les enseignants et les administrateurs
en vue de résoudre les problèmes rencontrés et de se fournir
un soutien mutuel constitue un facteur très important quant
à l'intégration réussie des nouvelles technologies en classe.
Il ne faudrait jamais que les directeurs d'école et les administrateurs
scolaires ignorent le fait que les enseignants ont une grande
responsabilité éthique pour ce qui est des apprentissages que
les élèves réalisent dans leur classe. Dans ce sens, les enseignants
se voient sans cesse contraints d'anticiper rigoureusement le
degré de succès des changements qu'ils mettent en place.
Il est difficile
de prévoir l'avenir des nouvelles technologies de l'information
et de la communication en milieu scolaire. Personnellement,
je pense qu'il faudra de l'énergie et de la sueur, mais que
nous parviendrons progressivement à améliorer la qualité et
la quantité des apprentissages réalisés en classe grâce à ces
technologies. Je suis assuré que les écoles vir tuelles ne remplaceront
pas les écoles réelles; la médiation de l'enseignant entre l'élève
et le savoir constitue un rôle que les nouvelles technologies
ne peuvent remplir d'une façon significative. Toutefois, dans
la mesure où les utilisations des nouvelles technologies de
l'information et de la communication sont généralisées dans
l'ensemble de la population, qu'elles font partie de la socialisation
des individus, il faut être conscient que l'école ne pourra
pas ignorer ces technologies ou les considérer comme des corps
étrangers.
Références
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