Didactique
et pédagogie s'appliquent toutes deux aux processus d'acquisition
et de transmission des connaissances. Mais la première truite
surtout des contenus du savoir, tandis que la seconde s'intéresse
aux relations entre enseignants et élèves.
DANS LE
DOMAINE de la microbiologie, Pasteur a définitivement anéanti
l'idée de génération spontanée. En éducation et en formation,
il n'existe pas non plus de génération spontanée des théories
et des méthodes, qui naîtraient sans liens avec ce qui les
a précédé. Le présent de la réflexion éducative se comprend
largement par son passé.
Pédagogie
et didactique ne sont plus ce qu'elles étaient
Ainsi,
les termes pédagogie et didactique, qui ont une longue histoire
derrière eux, ont vu leur signification varier au fil des
siècles.
Dans
la société grecque, le pédagogue n'enseignait pas, mais choisissait
les "magisters " pour le fils de son maître. Ses choix nécessitaient
une réflexion axiologique, c'est-à-dire qu'il devait être
attentif aux valeurs que ces enseignants véhiculaient. De
nos jours, les choix du pédagogue sont praxéologiques, en
ce sens qu'il cherche à enseigner efficacement aux élèves.
Cette
démarcation théorique entre didactique et pédagogie s'avère
problématique dans la situation concrète d'une classe. Faire
classe, c'est en effet être simultanément attentif aux deux
dimensions pédagogique et didactique. Ainsi, faire travailler
des élèves en groupe correspond à un projet pédagogique qui
n'a de sens que par rapport à sa justification didactique:
déterminer en quoi ce travail de groupe apporte un plus aux
élèves dans l'appropriation des connaissances. Inversement,
s'intéresser aux représentations des élèves relativement à
un domaine de connaissance, ce qui traduit un projet didactique,
implique de choisir telle ou telle pratique pédagogique.
A
quoi sert la didactique ?
Cependant,
la situation se complique du fait que la didactique peut susciter
des problématiques divergentes. Une première interrogation est
relative aux fonctions de la didactique (" à quoi sert-elle
? ").
- l'attitude prescriptive : le didacticien inspecteur recommande
et même prescrit ce qu'il faut faire et ce qu'il ne faut pas
faire. En vertu du pouvoir hiérarchique qui est censé lui conférer
la connaissance scientifique, il peut dicter et édicter, " il
faut ", " on doit ". Parlons dans ce cas d'une didactique de
l'injonction;
- l'attitude
suggestive : le didacticien formateur a souvent pour projet
d'inspirer des pratiques nouvelles. Il est généralement à la
recherche d'une pratique à la dimension de sa théorie. Il ambitionne
de travailler sur et à partir des résistances des enseignants.
Je parlerai dans ce cas d'une didactique de la suggestion.
ll existe
évidemment des intermédiaires entre ces trois fonctions de la
didactique. Par ailleurs, ces trois attitudes ne renvoient pas
obligatoirement à des statuts institutionnels. Certains universitaires
prescrivent, des inspecteurs tentent d'élucider, et des formateurs
élucident ou prescrivent.
Examinons
maintenant la manière dont les disciplines enseignées induisent
un certain rapport de l'élève au savoir. Ce rapport au savoir
peut être analysé comme un rapport de l'élève à lui-même F (dimension
psychologique), comme un rapport de l'élève aux autres (dimension
sociologique), et comme un rapport de l'élève au monde (dimension
épistémologique).
La
dimension sociologique du rapport au(x) savoir(s)
Le rapport
aux savoirs scolaires s'enracine dans l'attitude familiale à
l'égard de la culture. Il est des familles dans lesquelles le
rapport au savoir est un rapport de distinction (on cherche
à savoir pour montrer qu'on sait) et d'autres pour lesquelles
il s'agit d'un rapport de fonctionnalité (on cherche à savoir
seulement lorsqu'on a besoin d'agir). Il y a aussi des familles
dans lesquelles s'exprime le goût du savoir pour le savoir.
Les professeurs de mathématiques dont nous venons de parler
constituent une bonne illustration de ce rapport au savoir.
Pour les
enfants issus de milieu modeste, réussir à l'école nécessite
d'être réassurés sur la légitimité de leur ambition au regard
des valeurs familiales, implique de comprendre que celles-ci
ne seront pas abandonnées pour autant. A l'inverse, échouer
constitue parfois une solution pour conserver le sentiment de
faire partie d'un clan pour lequel le savoir est affaire d'appartenance
à une autre classe que la sienne.
Les objets
dont nous parlons sont les matériaux qu'une discipline utilise
en vue de son enseignement (livres, objets utilisés dans les
enseignements scientifiques, etc.). Les connaissances déclaratives
correspondent aux connaissances formelles (une règle de grammaire,
une définition de géographie, une loi de physique, un théorème
de mathématiques), tandis que les connaissances procédurales
concernent les savoir-faire. Savoir calculer la valeur du rayon
d'un cercle en connaissant son aire est une connaissance procédurale,
comme savoir rédiger l'introduction d'une dissertation. Une
des questions clés des apprentissages scolaires est de comprendre
comment s'opère chez les élèves le passage des connaissances
procédurales aux connaissances déclaratives et vice versa.
Une tâche
est un but à atteindre dans des conditions déterminées. Résoudre
un problème de mathématiques est une tâche, comme écrire une
dissertation en français ou arbitrer un match en éducation physique
et sportive.
Au XVIIè
siècle, Comenius propose une méthode, La Grande didactique,
pour tout enseigner à quiconque avec profit. On pourrait
donc qualifier cet auteur de méthodologue, tandis qu'aujourd'hui
la didactique est centrée sur l'enseignement d'un contenu précis.
De nos jours donc, il n'y a pas de didactique sans réflexion
sur les fondements des savoirs enseignés.
Certes,
pédagogie et didactique s'intéressent toutes deux aux processus
d'acquisition (en se centrant alors sur l'élève) et de transmission
(en se centrant alors sur l'enseignant) des connaissances.
Mais la
didactique fait l'hypothèse que la spécificité des contenus
est déterminante dans l'appropriation des connaissances, tandis
que la pédagogie porte son attention sur les relations entre
l'enseignant et les élèves, et entre les élèves eux-mêmes. On
pourrait encore dire que la didactique est d'abord centrée sur
le rapport au savoir, alors que la pédagogie éclaire le rapport
à la loi en classe.
Une deuxième
démarche concerne les objets qu'analyse le didacticien et découle
de la place accordée aux théories auxquelles emprunte la didactique
(psychologie et/ou épistémologie). Une troisième approche conduit
certains auteurs à postuler l'existence d'une didactique générale
- nommée parfois interdidactique -, d'autres auteurs refusant
cette possibilité. Arrêtons-nous sur le débat relatif aux fonctions
de la didactique. Pour certains auteurs, la didactique doit
permettre de décrire des actions d'apprentissage-enseignement
(dire ce qui se passe). Pour d'autres, elle doit conduire à
prescrire (dire ce qu'il convient de faire). Pour d'autres,
enfin, sa finalité est de suggérer, d'inspirer (conseiller ce
qu'il est possible de faire). Ces trois fonctions renvoient
à trois attitudes du didacticien
- l'attitude
descriptive : le didacticien universitaire cherche à rendre
intelligibles des situations d'apprentissage et se refuse à
faire des propositions d'actions concrètes. Au plus envisage-t-il
de faire fonctionner ses outils à propos de situations sans
rapport avec un environnement concret d'élèves. On peut parler
d'une didactique de l'élucidation;
La
dimension psychologique du rapport au savoir
Le sujet
doit établir une distance critique vis-à-vis du savoir auquel
il se trouve confronté. Par exemple, devoir traduire en anglais
« J'ai eu une mauvaise note » ou « ma mère est tombée gravement
malade » nécessite que l'on ne se dise pas que sa propre personne
ou que sa propre mère sont en jeu. De même, résoudre à
l'école primaire un problème tel que « J'ai perdu ou j'ai
gagné... », ou, lors d'un exercice de statistiques au lycée
: « Quel est le pourcentage de chances pour que... ? » implique
de ne pas s'identifier au sujet impersonnel de l'énoncé du problème.
Par ailleurs, le savoir est une réponse à des questions que
l'homme se pose sur le monde. Ce qui conduit notamment à penser
qu'on ne devient pas professeur d'une discipline donnée pour
n'importe quelles raisons, et que les élèves « accrochent »
ou « décrochent » d'une discipline selon qu'elle fournit
des réponses aux questions qu'ils se posent sur le monde. Jacques
Nimier a montré que certains professeurs de mathématiques ont
un rapport ludique avec cette discipline dès leur enfance et
mettent aujourd'hui l'accent sur des situations heuristiques
avec leurs élèves. D'autres évoquent comment les mathématiques
les ont conduits, dès leur jeune âge, à ne distinguer le monde
qu'en termes de juste et de faux, sans intermédiaires entre
les deux; cette vision les amène, en tant qu'enseignants, à
mettre l'accent sur l'ordre et la rigueur des mathématiques.
La
dimension épistémologique du rapport au savoir
Les disciplines
scolaires empruntent plus aux savoirs universitaires qu'à des
pratiques sociales. On pourrait enseigner une biologie en lien
direct avec la médecine, l'agriculture ou les pratiques sportives.
L'enseignement viserait alors à conserver en bonne santé ses
plantes d'appartement, à diagnostiquer certaines affections
bénignes et, le cas échéant, à s'automédicamenter, à être capable
de penser en termes d'engrais et de cultures non destructrices
des sols, à améliorer sa physiologie sportive.
L'épistémologie
des savoirs scolaires a notamment pour projet de préciser les
contenus enseignés. Nous avons ainsi suggéré de considérer une
discipline scolaire en termes d'objets, de connaissances déclaratives
et de connaissances procédurales, de tâches et de matrice disciplinaire.
Que désignent ces différents termes ?
La matrice
disciplinaire correspond au critère d'intelligibilité de la
discipline. Hier, la matrice disciplinaire de l'enseignement
du français relevait de la littérature, puis elle a correspondu
à la compréhension de la langue.
Aujourd'hui,
elle se centre sans doute sur la compréhension de la spécificité
des formes d'écrits. Hier, la matrice de l'enseignement de la
géographie se centrait sur la géographie physique comme déterminant
la géographie humaine (la répartition de l'homme dans la nature).
Aujourd'hui, la matrice disciplinaire de cette discipline emprunte
à la « nouvelle géographie », attentive aux stratégies,
aux décisions et aux enjeux des acteurs pour aménager le territoire.
En conclusion, la didactique permet à l'enseignant de mieux
comprendre le rapport de l'élève aux savoirs.
Ceux-ci ne peuvent prendre du sens pour l'élève
qu'à la condition d'être successivement regardés
par lui comme en extériorité (le rapport au savoir
est ce qui permet de comprendre les autres et le monde) et en
intériorité (le rapport au savoir est ce qui permet
de se comprendre). La mise à distance du sujet sur ses
procédures d'apprentissage permet d'éviter le
piège du conditionnement, du dressage.
Texte de
Michel DEVELAY extrait du livre : Eduquer et Former,
J.-C. Ruano-Borbolan, Ed. Sciences Humaines, 1998
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