Intervention
de
Philippe
MEIRIEU
à
Valence le 10 Décembre 1996 à l'occasion du centenaire
de la naissance de FREINET et des trente ans de l'école
valentinoise qui porte son nom
"
QUELS APPRENTISSAGES POUR QUELLE SOCIETE ? "
Cinq
axes forts seront explorés aujourd'hui,
cinq dimensions essentielles dans la pédagogie Freinet.
- Dans
un premier temps, nous allons dire quelques mots sur l'insistance
de Freinet, et de ceux qui se situent dans son sillage, pour
faire de la classe et de l'école une véritable
société d'enfants solidaires.
- Dans
un deuxième temps, nous évoquerons le souci
de Freinet, et de ses successeurs, pour prendre en compte
l'enfant tel qu'il est. Individualiser les parcours de formation,
s'adapter au besoin et au rythme de chacun.
- Dans
un troisième temps, nous évoquerons la notion
de découverte et de tâtonnement expérimental,
tout ce qui permet à l'enfant de construire lui-même
son propre savoir.
- Nous
parlerons ensuite de l'autonomie qui s'apprend et qui s'acquiert
dans les classes Freinet .
- Puis
du désir d'apprendre et la manière de susciter
le désir d'apprendre, y compris chez ceux qui ne l'ont
pas.
Nous conclurons
ensuite sur quelques points :
les rapports entre les techniques Freinet et l'éthique
de Freinet.
I- Créer une société
scolaire
Il m'arrive
souvent avec mes étudiants, pour leur expliquer la différence
entre société et communauté, de revenir
à un sociologue allemand du début du siècle
qui expliquait qu'une communauté ce sont des gens qui
se choisissent. Certains d'entre nous appartiennent à
des communautés religieuses, à des groupes à
caractère idéologique, ou à des groupes
qui se donnent comme objet de faire de la musique ou du sport.
Dans une communauté, il y a un choix délibéré
de ceux qui adhèrent à la communauté :
quand on ne s'aime plus on se sépare et on est exclu
de la communauté.
Ce qui
y est déterminant, ce sont les rapports affectifs entre
les membres et leur chef, les membres et l'objet qu'ils se donnent
ensemble à aimer ou à étudier : musique,
histoire...
Ce qui
soude une communauté, ce sont des forces centripètes
qui renforcent le lien autour de quelque chose qui réunit
les personnes.
Or une
classe n'est pas une communauté, une classe ne peut pas
être une communauté, elle se doit de ne pas l'être.
Elle ne
peut pas être une communauté parce que dans une
classe les gens ne se choisissent pas. Elle ne peut pas être
une communauté parce que les gens sont réunis
dans une classe de manière arbitraire, pour un temps
déterminé sans avoir donné leur point de
vue sur le type de regroupement dans lequel ils sont, et sans
avoir adhéré au type d'activités qu'on
va leur faire faire, contrairement à un club de sport
ou à une chorale .La classe, c'est une société.
Ce qui
réunit une société, cela ne peut donc pas
être des liens affectifs, ce qui ne veut pas dire qu'il
n'y pas de liens affectifs, il y en a toujours. Mais ce qui
constitue le ciment de la société par rapport
à la communauté, c'est que les gens sont là
sans nécessairement s'aimer ans nécessairement
aimer la même chose et que pourtant ils doivent travailler
ensemble, se respecter réciproquement les uns les autres,
construire des choses et en sortir tous plus riches qu'ils n'y
sont entrés.
Quand on
analyse un peu ce qui se passe dans ce que certains sociologues
appellent la " culture jeune", on s'aperçoit que les
élèves qui sont dits en très grande difficulté
de socialisation, appartiennent pourtant à des communautés.
Leur problème n'est pas l'adhésion à des
communautés, qui parfois peuvent prendre des formes claniques
ou tribales, parfois des formes proches des sociétés
primitives, je pense à ces groupes de musique techno
chez certains adolescents qui se mettent à danser le
vendredi soir à 10 heures et qui s'arrêtent le
dimanche à 3 heures de l'après-midi, drogués
par leur propre fatigue, tombant sans avoir prononcé
un mot, avec une musique extrêmement forte, rythmée
sur les battements du cœur.
Nous ne
sommes pas là dans un phénomène sociétaire
mais communautaire. D'ailleurs, les jeunes qui pratiquent la
musique techno utilisent des termes tribaux, puisqu'ils désignent
la fin de la séance en disant qu'il s'agit d'accéder
à la transe, à la transe en commun.
Une communauté,
présente toujours le danger qu'on abandonne sa personnalité
pour la confier à un groupe, qui ne vous rend comme personnalité
que le seul fait d'appartenir au groupe.
Il y a
là quelque chose qui contrairement à ce que l'on
pourrait croire ne renforce pas le lien sociétal mais
le compromet. La caractéristique des jeunes en difficulté
d'insertion aujourd'hui, des jeunes qu'on appelle " désocialisés
" ce n'est pas qu'ils n'appartiennent pas à des communautés,
c'est pour une large part qu'ils appartiennent trop à
des communautés et pas assez à des sociétés,
c'est à dire que l'on n'a pas construit avec eux, la
possibilité d'accéder à un rapport de respect
mutuel, d'écoute mutuelle ,de collaboration mutuelle
dans un lieu qui n'est pas d'emblée un lieu affectif
, qui n'est pas d'emblée un lieu de suggestion à
l'égard d'un gourou qui n'est pas d'emblée une
manière d'abdiquer sa personnalité dans des manifestation
tribales collectives.
Je crois
que Freinet avait bien entendu cela; l avait bien entendu l'idée
que le rôle de l'enseignant et de l'éducateur,
est parmi bien d'autres choses, de créer une société
scolaire une société de gens qui se respectent,
qui s'écoutent, qui se parlent, qui apprennent à
travailler ensemble pendant un temps donné, en construisant
ensemble leurs règles de vie qui sont des règles
qui s'imposent à tous, non pas parce qu'on participe
d'une même unité fantasmatique ou symbolique (comme
diraient les psychanalystes) mais parce qu'on participe d'un
même groupe social qui a pour fin les apprentissages et
le développement de chacun.
Créer
une société scolaire cela n'est pas simple, parce
que la société c'est un lieu où l'on parle,
où l'on réussit à se parler. L'école
n'est pas d'emblée un lieu où l'on parle.
Il m'arrive
d'interroger des enfants : quand on leur demande s'ils parlent
à l'école ils disent : "
non! non! on parle pas; en classe
on bavarde on se fait gronder, dans les couloirs on chahute
et dans la cour on crie mais parler, non! "
Si on ne
parle pas à l'école, qu'est ce qui peut exister
comme société à l'école ? la violence?
Pas nécessairement la violence physique. La violence
de l'intimidation, de l'humiliation, la violence de celui qui
interdit à l'autre de tâtonner parce qu'il va le
ridiculiser devant la classe, parfois la violence du maître
qui va noter trop vite et va enfermer l'élève
dans son échec.
Un lieu
de parole c'est un lieu d'échange et parce que c'est
un lieu de parole et d'échange c'est un lieu de rite.
Il n'y a pas de société sans rite. Des rites qui
permettent l'échange des paroles.
Madame
MONTESSORI avait inventé un rite très simple.
Elle avait des enfants dans la banlieue de MILAN qui ne savaient
pas s'écouter les uns les autres, alors elle leur avait
donné un bâton et ils n'avaient le droit de parler
que lorsqu'ils étaient en possession du bâton.
Il fallait aller chercher le bâton dans les mains de celui
qui l'avait.
Un rite
simple, c'est un rite silex, un rite fondateur qui dit " on
n'interrompt pas quelqu'un quand il parle, on l'écoute,
on le laisse aller jusqu'au bout de sa phrase " Si on n'est
pas d'accord on ne lui crache pas à la figure on ne lui
tape pas dessus, on attend et on va répondre après,
en développant son point de vue.
Freinet
était très attentif aux rites. Les visiteurs de
ses classes disaient à quel point, contrairement à
l'image qui en a été donnée par ses adversaires,
ses classes ce n'était pas la pagaille, chacun savait
ce qu'il avait à faire à chaque instant.
Il y a
quelque temps, j'étais invité à discuter
de la violence à l'école et j'avais un débat
avec un député qui était allé les
jours précédents dans un lycée professionnel
de la banlieue de PARIS et avait tenté de faire un exposé
très structuré sur le droit.
Il avait
été bousculé, chahuté. Les élèves
ne parlaient pas à leur tour certains se livraient à
des activités qui n'avaient rien à voir avec le
sujet et, il s'insurgeait: " regardez
les jeunes aujourd'hui c'est invraisemblable, ils ne respectent
rien!... ils font n'importe quoi ".
Je lui
ai dit : " Monsieur le Député,
je vous ai vu mercredi à l'assemblée nationale,
il y a là une assemblée extrêmement noble,
il y a l'élite de la nation, un régiment de gardes
républicains, dix-sept sous commissions qui préparent
le travail, un président de séance qui peut couper
les micros, un décorum et tous les ors de la nation...et
à certains moments on se demande si vous n'allez pas
vous taper dessus. Et en ce qui concerne l'écoute réciproque
on peut faire mieux ! Alors, vous qui n'êtes pas capables
de créer à l'assemblée nationale une société
de gens qui se respectent, s'écoutent et se parlent,
comment pouvez-vous imaginer, qu'on mette des adolescents, qui
pour certains sont complètement déstructurés,
dont le père n'a peut être jamais eu de travail,
qui vivent dans les banlieues de la société et
de l'école, qu'on puisse les mettre par 40 dans des boîtes
à lapins et espérer qu'ils vont spontanément
se respecter, s'écouter, parler de manière rationnelle
et organisée, pour construire ensemble les règles
fondamentales d'une démocratie? "
Les hommes
savent que ça s'apprend ces choses-là. On apprend
à se parler, à respecter, à s'écouter,
à coopérer ! Ce n'est pas spontané, ce
sont des habitudes qui se prennent très tôt, dès
l'école, dans des rites qui permettent régulièrement
de prendre l'habitude d'être attentif à ce que
dit l'autre de réagir par rapport à lui, mais
sans violence, trouver un moyen de parler qui ne soit pas simplement
de répondre à des questions - Je ne sais pas si
comme moi vous l'avez remarqué, l'école est à
peu près la seule institution avec les jeux T.V. où
ce sont les gens qui connaissent les réponses qui posent
les questions. Dans la vie courante, c'est l'inverse ! -
Créer
des espaces de paroles, c'est créer des espaces où
la parole prend tout son sens où elle n'est pas une réponse
académique et formelle à une question livrée
dans un échange où on sera plus ou moins évalué,
c'est s'adresser à quelqu'un pour l'interroger sur quelque
chose et entendre ce qu'il a à nous dire.
Peut-être
que si ce type de parole était plus souvent pratiqué
à l'école, la plupart des élèves
auraient moins de mal en grammaire pour identifier ce que c'est
qu'un sujet.
Quand les
élèves arrivent en 6ème les professeurs
de français disent : " les élèves ne savent
pas ce que c'est qu'un sujet. Les élèves disent
par exemple " le sujet c'est celui qui fait l'action " Non!
Les très bons élèves disent " le sujet
c'est celui qui fait l'action à la voie active et la
subit à la voie passive " oui. Mais dans la phrase :
Pierre reçoit une gifle. Où est le sujet?
S'ils avaient
eu plus l'habitude de s'adresser les uns aux autres comme des
sujets d'abord, qui se posent comme sujet pour parler de quelque
chose à quelqu'un ,ils intégreraient mieux les
notions fondamentales grammaticales.
Je suis
très attentif à cela. Un espace de parole où
on puisse échanger sans répondre à des
questions formelles est important.
Une deuxième
chose importante, c'est que cet espace soit un espace de sécurité.
Beaucoup d'élèves ne sont pas en sécurité
à l'école parce qu'ils ne peuvent pas s'essayer
à faire quelque chose à l'école sans craindre
que les camarades, l'enseignant viennent se moquer de lui ou
l'évaluer prématurément.
Vous savez
qu'apprendre c'est très difficile, apprendre à
parler c'est très difficile. Vous avez une classe devant
vous, vous voulez apprendre aux élèves à
parler, vous leur donnez la parole, mais qui parle? Ceux qui
savent déjà parler, et les autres? Ils se taisent,
ils ne savent pas parler, ce sont toujours les mêmes qui
parlent, pourquoi? Parce qu'apprendre, c'est faire quelque chose
qu'on ne sait pas faire pour apprendre à faire. C'est
ainsi qu'on a appris à marcher, à faire des équations,
à tondre la pelouse...Et quelle a été la
condition pour que vous commenciez à le faire? C'est
que vous soyez dans un cadre où vous puissiez tâtonner
où vous puissiez vous tromper sans craindre que l'erreur
soit portée à votre débit ou que la classe
tout entière vienne se moquer de vous.
Beaucoup
d'écoles où apparemment il n'y a pas de violence
ne sont pas de vrais espaces de sécurité, dans
le sens où ce ne sont pas des espaces où on peut
prendre le risque d'apprendre.
II me semble,
que les débats sur la violence à l'école
sont souvent faussés par une
fantasmatique.
On s'imagine qu'il suffit de garantir la sécurité
des personnes et des biens matériels pour que l'enfant
se sente en sécurité, tente de parler sans savoir
parler. Il faut que l'enfant sache que s'il bafouille, s'il
bégaye, s'il se trompe, s'il dit des bêtises, s'il
n'arrive pas, ce n'est pas grave! Les autres ne se moqueront
pas de lui. Le maître ne va pas lui donner une note qui
lui collera à la peau pour le restant de sa carrière
scolaire. Il faut qu'il sache au contraire qu'il ne pourra faire
quelque chose qu'il ne sait pas faire qu'en le faisant, en prenant
le risque de le faire dans une situation où il peut compter
sur un environnement favorable.
II y a
aujourd'hui une pression de l'évaluation qui pèse
sur les élèves et qui souvent est une forme de
violence beaucoup plus lourde, beaucoup plus grave par rapport
à l'apprentissage de la prise de risque, que toute forme
de violence physique.
Il y a
une vraie réflexion à mener sur les conditions
qui permettent que la classe soit cet espace de sécurité,
de prise de risque où l'on se hasarde à faire
des choses qu'on ne sait pas faire. Qu'est-ce qu'il faut lui
garantir pour qu'il fasse ce pas-là. Il faut lui garantir
la sécurité.
Voilà
le premier point sur lequel on voulait insister :
construire
la classe comme une société
dans laquelle les enfants préfigurent une vie démocratique
possible.
II-
Le deuxième point gravite autour de ce qu'on appelle
" L'individualisation "
Freinet
a été un de ceux qui a le plus développé
des outils pour s'adapter aux autres. La prise de parole est
un moyen de diagnostiquer les besoins des élèves
et de remédier à ces besoins d'une manière
efficace.
Il a été
très sensible à cela et au fait que l'hétérogénéité
est toujours là. Même dans la classe la plus homogène,
les différences sont extrêmement grandes, dans
la manière d'apprendre, de concevoir l'apprentissage,
d'appréhender les réalités mathématiques
ou grammaticales, géographiques ou scientifiques.
Il a été
de ceux qui ont été le plus sensible à
cette dimension et à la nécessité de respecter
la démarche de chaque enfant sans pour autant l'enfermer
dans cette démarche. Respecter le fait que certains élèves
sont plus lents que d'autres, sans condamner les élèves
lents à rester lents toute leur vie. S'appuyer sur ce
qu'ils sont, se mettre à leur portée mais ne pas
se mettre à leur niveau. Il faut pour les aider à
travailler mieux, plus vite, enrichir leur batterie méthodologique
les rendre capables de travailler sous d'autres formes que celles
où ils sont le plus spontanément à l'aise
,développer ainsi leur créativité, identifier
les besoins de chacun, non pas pour créer des filières,
non pas pour organiser des groupes de niveau dans lesquels les
gens seraient enfermés définitivement, mais offrir
à chacun les moyens de se dépasser, de sortir
de lui même, des moyens d'accéder à plus
d'intelligence, de rapidité, de créativité.
Le travail
d'équipe :
Juste une
remarque. Il semble qu'un des grands apports de Freinet fut
aussi un de ses grands tourments. En effet comment travailler
en équipe sans que cette équipe bascule dans des
phénomènes qui pourraient devenir dangereux pour
chacun des individus.
J'ai eu
la chance de lire quelques lettres que Freinet a écrites
à sa sœur au tout début de sa carrière
d'instituteur et au moment où il avait introduit l'imprimerie
à l'école et tout d'abord sans bien mesurer la
portée de ce qu'il faisait .
Il avait
été gazé pendant la guerre et il ne pouvait
assumer des cours magistraux en restant debout pendant 6 heures
par jour. C'est ce qui lui a fait dire plus tard que grâce
à ce qu'il avait subi pendant la guerre de 1914, il avait
découvert que tout ce qui handicape l'activité
du maître, favorise l'activité de l'élève.
II introduit
l'imprimerie et la correspondance scolaire (avec quelqu'un qui
se trouve dans l'ouest de la France et il organise l'échange
de textes et de poèmes). Les élèves travaillent
par groupes et il explique dans ses lettres qu'il y a un groupe
où ça ne va pas du tout. Il y a une petite fille
qui ne sait rien faire. Aussi le groupe lui a confié
la responsabilité de ranger les caractères d'imprimerie
après usage (dans les casses d'imprimeur) pour les rendre
utilisables pour la prochaine composition. Mais elle est tellement
nulle, qu'elle ne range pas les caractères comme il faut
, se met de l'encre partout et chaque fois qu'on veut un R,
on tombe sur un B etc. c'est une catastrophe!
Freinet
réunit le groupe : les enfants disent: " il ne faut plus
demander à cette petite fille de ranger les caractères
d'imprimerie, car on ne peut pas faire notre travail. " Freinet
fait part de sa grande perplexité : " elle ne sait rien
faire d'autre " .Mais le groupe a raison. Si on laisse cette
petite fille saboter le travail collectif tout le monde va se
décourager, mais si on ne lui donne rien à faire,
elle n'apprendra jamais rien. Et il est travaillé par
cette idée. C'est mon tourment dit-il, comment faire
travailler les enfants en équipe?
Alors Freinet
invente, en le reprenant du scoutisme, le système des
brevets.
Les brevets
obligatoires, tout le monde doit les passer et les passer avant
le travail de groupe ou à côté, sans mélanger
les genres. Freinet explique : " ne soumettez pas les enfants
à ce que les psychologues appelleraient une double
contrainte "(cf. Baterson psychologue anglais) en leur disant,
par exemple, simultanément : " faites le plus beau panneau
" et " débrouillez-vous pour que celui qui ne sait pas
dessiner apprenne ".
Il faut
prendre le temps de faire les deux choses et les articuler.
Toute sa vie Freinet tentera d'articuler les deux choses.
Le système
des brevets va être un moyen, comme le système
des banques enseignantes (ordinateurs aujourd'hui )ou des fichiers
autocorrectifs. Quand Freinet découvre qu'un enfant ne
s'en sort pas en orthographe il dit : " ce n'est pas la peine
que tu te mettes au journal car le groupe va te rejeter. Donc
tu vas d'abord faire un certain nombre d'apprentissages individuels
nécessaires qui te permettront ensuite de t'investir
dans la fabrication collective et d'y participer de plein droit.
Freinet
a un sens pédagogique extraordinaire, il parvient à
faire de ce tourment quelque chose qu'il va opérationnaliser
en terme d'outil en articulant en permanence les temps de travail
collectif qui finalisent l'activité, avec des temps de
travail individuel qui permettront à chacun de progresser
dans un domaine particulier en fonction de contrats ou de plans
de travail.
III-
La troisième dimension la plus connue certainement chez
Freinet est celle du tâtonnement expérimental.
Dans l'histoire,
c'est à partir du 18e siècle seulement que les
gens ont inventé des lieux particuliers pour apprendre
à faire les choses.
Avant,
on apprenait en regardant ceux qui savaient faire. Il y a un
progrès déterminant que Freinet acceptait bien
c'est le progrès encyclopédique.
II y avait
des gens qui savaient faire des lunettes au Portugal, des micros
à Venise, planter des tulipes à Amsterdam. Le
problème, c'est qu'on ne peut pas toujours aller voir
les gens au Portugal, à Venise. Quand on va les voir,
on ne sait pas toujours parler la langue; ensuite, on les dérange
dans leur travail; enfin, ils en sont parfois à un niveau
de complexité qu'on est incapable de comprendre.
Si on a
créé l'école c'est qu'on estime qu'il faut
des lieux progressifs dégagés des circuits productifs
dans lesquels on puisse prendre son temps pour apprendre et
dans lesquels on ne soit pas talonné par l'efficacité
immédiate.
Freinet
reconnaît ce progrès mais dit qu'on l'a payé
d'une " scolastisation". Les savoirs, à force de les
sortir de ce qui leur donne du sens, des " pratiques sociales
de référence " à force de les présenter
dans des encyclopédies, puis dans de petites encyclopédies
appelées manuels scolaires, ces savoirs deviennent des
utilités scolaires qui ne servent qu'à réussir
à l'école.
Il y a
quelques jours en discutant avec un élève de troisième
je lui demandais :
-
les maths c'est quoi pour toi?
-
c'est des tests.
-
des tests de quoi?
-
des tests de math
-
qui c'est qui a fait ces tests?
-
le prof de math
-
pourquoi tu fais des tests?
-
pour savoir si on peut passer en seconde.
J'ai compris
que pour cet élève de 3ème les maths n'étaient
que des tests c'est à dire que la seule valeur qu'il
leur accordait, c'était de mesurer un hypothétique
niveau, qu'il n'avait jamais pensé que les " maths "
avaient pu être utiles à un moment donné
dans la vie des hommes ou que ces mathématiques là,
qu'il était en train d'apprendre avaient pu contribuer
à résoudre les problèmes que des hommes
avaient rencontrés.
Le savoir,
est un savoir fossilisé, le savoir est un savoir découpé
en tranches pour être proposé à un moment
donné dans une scolarité déconnectée
des questions que ce savoir permet de traiter, des questions
auxquelles ce savoir permet de répondre.
Dans l'idée
de tâtonnement expérimental, dans l'idée
de découverte par l'élève lui-même
du savoir, il y a cette idée fondamentale qui se situe
dans le sillage de " l'Émile " de Rousseau que l'élève
doit pouvoir découvrir les savoirs qu'on enseigne comme
des réponses à des questions qu'il se pose ou
à des problèmes qu'il a à résoudre.
Et c'est dans cette mesure, qu'il s'approprie des savoirs qu'il
peut les faire siens, qu'il peut les transférer et devenir
plus autonome.
Pour faire
la transition avec le point suivant, un exemple que je reprends
souvent, car il a été pour moi l'occasion d'une
prise de conscience déterminante quand j'ai repris des
élèves en lycée professionnel. Je me suis
retrouvé avec des jeunes de 20/22 ans en B.E.P. et en
situation d'illettrisme, qui savent déchiffrer mais ne
savent pas utiliser la lecture et l'écriture dans la
vie courante, même pour les opérations élémentaires.
J'avais demandé à un garçon d'écrire
un texte extrêmement simple sur un incident, une anecdote
de la vie du lycée et il peinait sur une phrase d'une
manière invraisemblable. Il écrivait au fil de
la plume sans majuscule, sans point, sans pronom personnel,
sans pronom démonstratif, sans l'anophérisation.
Il relisait ce qu'il avait écrit et je lui dis :
"
tu comprends ce que tu as écrit?
Il dit
" non! "
-
Ca fait longtemps que tu es à l'école?
-
oui, ça fait dix-sept ans
-
tu as écrit depuis dix-sept ans?
Et là,
il m'a fait cette réponse accablante :
" On
m'a toujours corrigé, on m'a jamais répondu
".
On n'a
jamais pris au sérieux la lecture et l'écriture
comme étant des moyens de communication. On a perpétuellement
corrigé ses fautes sans tenir compte de ce qu'il écrivait
on a perdu le sens de ce que pouvait être l'écriture
même.
Comment
veut-on que l'enfant ensuite utilise avec plaisir la lecture
et l'écriture.
C'est comme
quand vous achetez un nouveau poste radio, qu'est-ce que vous
faites? Vous ne vous précipitez pas sur le mode d'emploi.
Vous appuyez sur tous les boutons puis vous voyez ce que ça
fait. Quand vous ne comprenez pas, vous allez à la fin
du mode d'emploi où il y a ce que vous appellerait savamment
en pédagogie, un tableau de remédiations :
Si le bouton
rouge ne s'allume pas vérifiez...
Personne
ne lit le mode d'emploi et ne l'apprend par cœur avant d'avoir
entre les mains l'appareil.
Nous autres,
dans l'Éducation nationale, nous faisons apprendre les
modes d'emploi par cœur avant d'autoriser à utiliser
l'appareil. Tant qu'on ne le sait pas par cœur, on n'a pas le
droit de l'utiliser et quand on autorise l'élève
enfin à essayer il n'en a plus du tout envie.
C'est ce
que dit Freinet dans le texte des bicyclettes. C'est un texte
qu'il envoyait aux instituteurs avant la rentrée.
A l'école,
en général, on dit aux enfants : il faut apprendre
à faire du vélo, mais sans
risque,
donc on va vous faire un peu de mécanique au tableau;
les principes fondamentaux de la rotation, de l'entraînement
...de la vitesse, l'inclinaison de la pente... On fait des interrogations
là dessus quand vous savez tout ça par cœur, on
vous monte des vélos sur cale, on vous fait pédaler;
quand vous avez un bon rythme de croisière, qu'on a vérifié
votre pouls, que vous savez faire varier tous les paramètres
ensemble et de manière coordonnée, on vous faire
des tests. Si vous êtes très bon, on va vous donner
un vélo et on va vous dire de tourner en rond sur un
terrain plat.
Personne
n'apprendra à faire du vélo comme ça. Pour
la lecture c'est pareil !
IV-
L'autonomie
L'autonomie
n'existe pas. Vous n'êtes pas autonomes et moi non plus.
Fort heureusement !
Moi, je
suis à peine autonome financièrement, ça
dépend des mois ! je ne suis pas du tout autonome affectivement,
j'ai besoin qu'on m'aime...
L'autonomie
en soi ça n'a pas d'intérêt majeur; d'ailleurs
quelqu'un qui serait totalement autonome on pourrait dire qu'il
est suffisant, et quelqu'un de suffisant c'est quelqu'un d'imbuvable,
quelqu'un qui n'a besoin de personne et de rien, qui se suffit
à lui-même
Donc imaginer
que les enfants vont devenir autonomes est un leurre, imaginer
qu'ils le sont déjà, est une imposture.
Et c'est
une imposture qui fait le lit des reprises en mains les plus
directives et les plus répressives.
Je raconte
souvent cette anecdote. C'est mon fils qui revient, de sa rentrée
en classe de seconde et qui dit : " On a un professeur d'anglais
super. " Il leur a dit : " maintenant, vous êtes grands,
vous n'êtes plus en troisième, vous êtes
autonomes et moi, je suis à votre disposition. Maintenant
vous organisez une conversation et quand vous ne savez pas vous
me demandez. "
Le deuxième
jour, la moitié de la classe avait des Walkmans. Le troisième
jour, ils dansaient sur les tables. Le quatrième jour,
il y avait le proviseur qui disait : " dorénavant, il
y aura un surveillant en permanence dans la classe et le premier
qui bouge sera collé. "
Le professeur
disait : " vous voyez, je vous ai donné votre chance,
vous ne l'avez pas saisie. "
Qu'est-ce
qu'il se passe? Freinet l'a remarquablement dit : " en
postulant que les gens sont ce qu'on voudrait qu'ils soient,
on les empêche de le devenir.
"
L'autonomie
c'est un objectif, c'est un état, ça se construit
petit à petit, en corrigeant ses erreurs en allant chercher
un dictionnaire..., avec l'aide de l'enseignant, progressivement
dans la vie quotidienne de l'école.
Être
autonome ou acquérir un peu d'autonomie intellectuelle,
psychologique, personnelle, professionnelle, c'est ne plus être
dépendant des situations d'apprentissages, c'est être
capable de ce que nous appelons le transfert des connaissances?
c'est le pouvoir savoir qu'on sait et pas seulement savoir,
c'est beaucoup plus. Quand on sait qu'on sait on peut utiliser
le savoir sans attendre qu'on vous le demande. On sait l'identifier,
on sait ce qu'on a appris, et on sait quand il est pertinent
de le réutiliser de le réinvestir.
C'est compliqué,
la recherche elle même tâtonne beaucoup sur les
conditions de ce transfert des connaissances, ce que nous appelons
les conditions de la décontextualisation.
Comment
un enfant peut transférer dans un autre contexte ce qu'il
a appris dans le contexte scolaire. On peut commencer à
entrevoir des hypothèses. Ce qui est clair c'est que
la capacité à identifier ses acquis, à
verbaliser ce qu'on a appris aujourd'hui, dans la semaine, savoir
à quoi sert l'exercice qu'on est en train de faire, à
pouvoir en parler, la capacité à faire cela est
sans aucun doute déterminante dans la capacité
à transférer, c'est à dire, non pas à
faire des choses qui ne servent qu'à réussir à
l'école, mais à faire des choses qui servent à
réussir dans la vie.
V - Cinquième point
certainement un des plus difficiles : le
désir d'apprendre
Quelque
chose est là, très mystérieux. Il y a des
enfants qui désirent apprendre et d'autres pour lesquels
l'apprentissage est très difficile de par leur pulsion
épistémologique. Vous ,si vous êtes venus
ce soir c'est que vous étiez mus par une pulsion épistémologique
Epistemer
= savoir, phios = aimer : l'amour du savoir.
Certains
enfants ne sont pas mus par cette pulsion. On peut dire que
certains, ont envie de savoir mais ne peuvent pas toujours apprendre.
Ils voudraient même savoir sans avoir appris. C'est très
intéressant, ça gagne beaucoup de temps et d'efficacité.
Quand aujourd'hui
vous achetez ,un appareil photo, vous êtes bien contents
de ne pas avoir à faire de l'optique cartésienne
et à calculer le rapport entre la profondeur du champ
et le diaphragme. L'appareil le fait pour vous. Mis à
part quelques photographes dans la salle la majorité
d'entre vous s'en satisfait parfaitement et préfère
ne pas avoir à l'apprendre.
Apprendre,
c'est difficile, ça fait perdre du temps et souvent c'est
douloureux, car c'est laisser les vieilles représentations,
les vieux savoirs et aller vers des savoirs nouveaux qui nous
déstabilisent, qui font qu'on n'est plus sûr d'être
fidèle à soi même.
II commence
à y avoir des recherches là dessus. On sait par
exemple qu'il y a un certain nombre d'enfants de parents en
très grande difficulté sociale, de filles en particulier,
qui en dépit de leur facilité à réussir
à l'école, sabotent parfois délibérément
leurs évaluations, car elles s'interdisent de savoir
des choses que leurs parents ne savent pas. Aller à l'école,
c'est prendre du pouvoir sur ses parents. Il faut passer par
cette phase.
La question
que pose souvent Freinet c'est ,comment susciter le désir
d'apprendre?
Comment
faire boire un âne qui n'a pas soif?
Je traite
cette question un peu différemment. Je dis qu'un âne
qui n'a pas soif au bout d'un temps assez long, il finira par
avoir soif. Mais le fait de priver un enfant de mathématiques
ne vous garantit pas qu'à terme il va vous réclamer
le théorème de Pythagore .
Quand il
s'agit de faire boire des ânes on peut attendre que la
chaleur aidant et le temps passant, ils aient soif. Mais quand
il s'agit de faire apprendre des élèves si on
attend, pour certains on peut attendre longtemps.
Il faut
s'enraciner dans les questions que se posent l'élève.
C'est essayer de retrouver, ces grandes questions anthropologiques
qui constituent nos inquiétudes fondatrices, à
travers lesquelles, dans l'histoire des hommes, les savoirs
ont été élaborés.
Je citerai
une anecdote recueillie par un de mes amis , Michel Develay.
Au C.E.2
la maîtresse faisait un cours sur la graine et l'arbre
et une enfant demandait : " et madame
la première graine? " On ne pose pas ces questions
abominables. Elle a compris, elle ne posera plus ces questions,
elle aura très vite intégré que c'est anormal
de poser ces questions ou en tout cas, que ces questions n'intéressent
pas les adultes.
Je crois
que si on lit bien Freinet, on trouve chez lui quelque chose
de très important qui est le fait qu'il ne rabat jamais
le sens sur l'utilité. Les apprentissages scolaires ne
sont pas seulement intéressants parce qu'ils sont utiles
pour aller faire son marché, utiles quand on a une recette
de cuisine pour 4 et qu'on veut la réaliser pour 7.
Freinet
sait bien que les choses sont utiles, mais ce qui est important,
c'est le sens. Si je vais tout droit où je vais? l'infini,
c'est quoi? Où ça va l'infini? Comment ça
se fait qu'on me dit que dans un segment il y a une infinité
de points donc une demi-droite Mais une droite c'est une infinité
de points...Les vraies questions d'éthologie qui ont
tenaillé les hommes depuis l'origine des temps, pourquoi
on vieillit, pourquoi on meurt, pourquoi on peut aimer et haïr
en même temps? Ces questions sont toujours présentes
à leur esprit. En général, ces questions
sont traitées à l'école, à l'école
maternelle à travers les contes. De quoi parlent les
contes : de la haine, de l'amour, de la vengeance, de la mort,
de la vieillesse, de l'angoisse...
Au CP,
on apprend à lire : " papa cherche sa pantoufle sous
le lit. " Je trouve que c'est dommage.
On perd
quelque chose.
Les savoirs
ça a été fait par les hommes pour répondre
à des questions posées par les hommes, dans l'histoire
des hommes, " ça te concerne toi! ". "Tiens on va
compter,
écris :1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10 , tiens alors on
n'écrit plus comme avant?
Pourquoi
il y a deux chiffres? Qui c'est qui a inventé ça?
L'important est de comprendre qu'à un moment donné,
les hommes ont imaginé des solutions.
On parlait
tout à l'heure de quels savoirs pour quelle école?
Je répondrai volontiers : " des savoirs qui font sens
dans l'histoire des hommes , des savoirs qui relient les hommes
entre eux à travers les générations et
entre les communautés d'appartenance. "
Il faut
que les hommes, les enfants se trouvent fils et filles des mêmes
questions. Les questions je les entends, peut-être que
moi non plus je ne sais pas y répondre. Mais l'aventure
de la connaissance, c'est l'aventure pour chercher à
répondre à ces questions.
Au lieu
de te dire ces questions tu les poseras quand tu seras plus
grand, ces questions je les entends et si je ne les entends
pas, je t'aide à te poser tes vraies questions. Il faut
que le savoir que je t'enseigne, ce ne soit pas quelque chose
qui est arrivé comme ça, mais quelque chose qui
s'inscrit dans une histoire.
Je suis
très attentif et de plus attentif à la nécessité
de ce que j'appellerais une sorte
d'apprentissage
généalogique dès l'école maternelle
qui permette d'inscrire les savoirs dans leurs généalogies.
Comprendre
que dans le savoir il y a du sacré, pas du sacré
religieux mais parce qu'il y a des choses qui nous touchent
fortement, des enjeux forts. Cela me paraît essentiel.
C'est essentiel pour une autre raison, parce que sur le terrain
idéologique dans le combat pédagogique, il est
important de bien affirmer que les méthodes nouvelles
ce n'est pas la totemisation de la pâte à crêpes,
de la recette de cuisine... c'est bien au delà de ça
, la capacité à s'apercevoir que les savoirs les
plus élaborés sont des outils de libération
des hommes, de communication des hommes qui rendent possibles
la reconnaissance du droit à la ressemblance.
Je fais
partie de ceux qui ont milité pour le droit à
la différence, et ce fut très important dans notre
histoire.
Aujourd'hui,
il est nécessaire de dire qu'il n'y a pas de droit à
la différence sans un droit à la ressemblance.
Le droit à la ressemblance c'est le droit à découvrir
le fait que maigre ou gros, noir ou blanc, fort ou faible en
mathématiques, peu importe, on peut aimer de la même
manière éprouver les mêmes joies, partager
les mêmes émotions et là, il y a un rôle
essentiel de l'expression artistique qui me paraît en
France dans un état particulièrement embryonnaire
par rapport à ce qu'elle devrait être. Aucun autre
pays ne me paraît aussi en retard que nous sur le plan
de l'éducation artistique.
II s'agit
de la musique, le dessin, la danse, le théâtre,
tous les arts qui sont des moments privilégiés
pour nous découvrir ressemblants, capables de partager
les mêmes émotions en dépit des différences
qui nous séparent. Différences d'appartenances
à des milieux sociaux, à des classes différentes
de niveau scolaire et notre société a terriblement
besoin de faire reconnaître ce droit à la ressemblance,
y compris avec des enfants qu'on va dire handicapés,
y compris avec des adultes dits débiles ,et peut être
nous avons plus de choses en commun que de choses qui nous séparent.
A travers
l'histoire d'un enfant dans les camps d'Auschwitz et en conclusion
,je vais donner la parole à Primo LEVI(1) histoire de
marquer que derrière les techniques il y a une éthique
et même une politique.
J'avais
envie de vous lire ce texte parce que nous nous désespérons
souvent en matière éducative, nous avons bien
des raisons de désespérer parce que c'est difficile.
Mais là nous sommes dans une situation qui n'est pas
difficile mais humaine. Un enfant de trois ans qui est né
à Auschwitz qui a comme seule référence
un tatouage sur un bras, qui n'a jamais vu un arbre, qui n'a
pas de jambes, qui ne parle pas, et au milieu de tous ses compagnons
de chambrée quelqu'un se lève, un jeune adolescent
de quinze ans, non pas pour lui faire des caresses, non pas
pour l'étourdir, non pas pour jouer, non pas pour babiller.
Il fait le pari que ce bout d'homme peut répondre.
Très
souvent, on ne comprend pas, mais l'important c'est de leur
parler, que eux parlent et dans une situation aussi désespérée
de l'éducation reste possible.
II reste
toujours quelque chose à faire, toujours moyen de parler,
de s'adresser à quelqu'un qu'on l'estime, qu'on lui accorde
sa dignité en lui parlant et qu'il nous réponde
en affirmant lui même sa dignité.
C'est un message
à travers tous les pédagogues, à travers
l'histoire du 20ème siècle, un message de vigilance
à l'égard de ceux qui d'une manière ou d'une
autre rendent difficile cette préoccupation de l'humain
dans un monde devenu à bien des égards bien inhumain.
(1)
L'histoire d'Urbinek dans La trêve (Grasset, 1989,
pages 25 à 27)
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