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Albert
Jacquard
au
congrès OCCE de Sarlat
Quelles
que soient nos fonctions ici, nous sommes tous des éducateurs.
Éduquer vient
du latin et veut dire conduire un enfant hors de lui-même
pour lui faire comprendre qu'il appartient à la seule
espèce qui soit capable de se regarder de l’extérieur
et de se construire.
Un homme c'est quelqu'un
qui se construit lui-même à partir d’un donné
que lui fournit la nature mais l'homme qui sera construit est
aussi différent de son patrimoine génétique
initial que la statue faite par Michel Ange de Moïse est
différente du bloc de marbre qu'un jour Michel Ange a
mis dans son atelier.
Les enfants sont
en cours de fabrication d'eux-mêmes et cela dure toute
la vie. Nous sommes dans une période où la responsabilité
des éducateurs est d'autant plus grande que nous sommes
au début d'un siècle car on a trop l'habitude
de penser qu'un siècle dure cent ans, ce qui n'est
pas vrai, étymologiquement un siècle est une
longue période entre deux événements majeurs.
On peut dire que le XVIIIème siècle en France
a duré 75 ans, de la mort de Louis XIV à la Révolution,
le XIXème a duré 125 ans, de la Révolution
à la guerre de 1914, le XXème a duré 75
ans aussi, de la guerre de 1914 à la chute du mur de
Berlin et nous sommes aujourd'hui en l'an VI du XXIème
siècle, que sera-t-il ?
II
sera ce que nous allons convaincre les enfants de le faire.
Il
est bon au départ de bien prendre conscience des conditions
aux limites de la construction du XXIème siècle.
Ces constructions c'est d'abord, bien sûr, ce que la terre
nous apporte...
...
« Le temps du monde fini commence »,
cela signifie bien que quelque
chose de nouveau commence :
Dans l'histoire
des hommes, c'est le constat de la finitude de l'espace qui
nous est alloué.
Nous sommes prisonniers de la petite
planète Terre car il y a des limites dues, par exemple,
à la vitesse de la lumière, la plus proche planète
qui pourrait éventuellement ressembler à la Terre
et où l’Humanité pourrait se développer
est au minimum à 100 années lumière, même
avec une bonne fusée faisant du 30 000 km à la
seconde, cela suppose une bonne accélération,
il faudrait 1000 ans pour y aller. Je crois qu'il faut, à
titre d'hypothèse de démarrage, admettre que nous
sommes assignés à résidence sur la planète
Terre qui est toute petite, on en fait le tour en 1 h 1/2 quand
on est astronaute.
La terre était
immense, pouvait être pensée illimitée,
par conséquent nos ancêtres pouvaient toujours
disposer d'un ailleurs, nous sommes des enfants de nomades et
nous avons encore des réflexes de nomades mais c'est
fini, nous n'avons plus d’ailleurs et il faut faire avec. Sur
cette terre, il se trouve que nous les hommes, nous l'avons
prise en charge, nous sommes la seule espèce qui la transforme.
Cela est dit merveilleusement
dans la Bible : «
A toutes les espèces, croissez et multipliez, remplissez
la terre et soumettez-la »,
notre rôle c'est de la soumettre, notre Créateur
nous a délégué le pouvoir. Cette terre,
au début, pouvait être vaguement façonnée
et puis récemment depuis le milieu de ce siècle,
nous sommes plus forts qu'elle et notre regard vis à
vis des pouvoirs que nous nous donnons est en train de changer,
doit changer. Ce regard, c'était jusqu'à présent
« plus nous avons de pouvoirs, mieux ça vaut »,
toute avancée technique est un progrès humain,
cela était très bien dit par le philosophe anglais
Francis Bacon qui , au XVIIème siècle, a écrit
: « Le but de la
Science, de la Connaissance, de la Technique, c’est de réaliser
tout ce qui est possible ».
Il se trouve qu’au milieu de
ce siècle, le 6 août 1945, une autre voix s’est
élevée, celle d'Einstein s'écriant
: « Il y a des
choses qu'il vaudrait mieux ne pas faire ».
Du coup, c'est notre vision complète sur notre rôle
qui est changée. Voilà qu'il y a des choses qu'il
faut faire, bien sûr, et d'autres qu'il ne faut pas faire.
Autrement dit, il nous faut dire non, pour la première
fois de l'existence de l'Humanité, à des pouvoirs
que nous nous donnons.
Ce n'est pas le
rôle du Ministre ni celui du Comité d’Éthique,
c'est au peuple, donc il faut un peuple capable de réfléchir
aux données du problème, êtes-vous pour
ou contre le clonage humain, il faut donc avoir de bons arguments.
Notre pouvoir est tel que nous pouvons transformer la terre,
c'est un changement radical. Cela est en train de se faire,
par exemple avec l'effet de serre, avec la suppression de la
couche d'ozone, les activités humaines ont une telle
intensité, une telle force, qu'elles modifient les conditions
même des processus naturels qui se déroulent sur
la terre.
Nous avons eu, depuis
peu, une victoire merveilleuse, contre la mort des enfants.
Dans la nature, les enfants « crèvent » une
fois sur deux en un an, à la naissance nous faisons partie
des espèces les plus dépourvus d'autonomie. Nous
avons dit non et nous avons gagné, aujourd'hui cela représente
un enfant sur 150, en France. Cette victoire a changé
notre attitude face à l'acte qui aboutit à la
mort, la procréation.
II nous a bien fallu
peu à peu tirer les conséquences, cela a pris
2 siècles chez nous, du fait que les enfants meurent
de moins en moins, et qu'il faut en procréer un peu moins
pour garder l'équilibre.
Autrefois, cet équilibre
était réalisé, il y avait 250 à
300 millions d'hommes sur la terre, au temps de Jésus
Christ et le même nombre à peu près en l'an
1000, pendant la moitié de l'ère chrétienne
équilibre basé sur le fait que l'on faisait des
enfants tant qu'il voulait bien en venir. Nous avons tout changé
et heureusement et par conséquent il faut changer
aussi l'attitude procréatrice, ce qui est fait chez nous.
Dans 1es pays du Tiers-Monde, ils n'ont pas eu 2 siècles
pour changer l'état d'esprit, ils ont eu quelques décennies
et le changement ne s'est pas fait, d'où vient la fameuse
explosion démographique.
Quand je suis né,
il y avait 2 milliards d'hommes, aujourd'hui il y en a 6 milliards,
j'appartiens à la première génération
dont l'effectif aura plus que triplé entre son arrivée
et son départ.
Si l'on arrive à persuader les populations du Tiers-Monde
de diminuer leur fécondité, il y aura 10 milliards
d'hommes au milieu du siècle prochain. Comment essayer
de décélérer cette explosion, comment faire
pour que cela n'aille pas jusqu'à 11 ou 12 milliards,
il faut arriver à convaincre les pays du Tiers-Monde
de diminuer leur fécondité.
Il y a deux méthodes,
la méthode chinoise qui est l'avortement obligatoire
mais personne n'est pour à part les chinois qui ont été
pris à la gorge, et l'autre méthode qui est l'éducation.
Donc il n'y a qu'à éduquer tout le monde mais
cela coûte cher, au Maroc, par exemple, 2 millions de
jeunes femmes ne sont pas éduquées.
C'est un cercle
vicieux, les pays pauvres n'éduquent pas les filles et
celles-ci ont des enfants comme leur mère, donc le pays
est encore plus pauvre. La seule solution serait de faire payer
le coût du système éducatif des pauvres
par les riches, voilà un projet politique au niveau planétaire,
ce serait le meilleur placement que pourraient faire les pays
riches aujourd'hui.
La question que
l'on pose aussitôt, est-ce que la terre va pouvoir les
nourrir ? Heureusement la réponse unanime des experts
est oui. Il y a eu un magnifique rapport fait par l'ONU, sous
la direction de Madame BRUNTLAND qui est Premier Ministre de
Norvège aujourd'hui, paru il y a 6 ou 7 ans, et qui essayait
de répondre à la question : combien
la terre pourrait-elle nourrir d'hommes ?
Avec les conditions actuelles, on peut en nourrir facilement
15 milliards et avec des progrès on arriverait à
30, 35 milliards.
La vraie question
n'est pas combien la terre peut-elle nourrir d'hommes, mais
combien la terre peut-elle supporter d'hommes ?
Cela dépend
des habitudes des hommes, de leur façon de vivre, si
ce sont des paysans qui ne demandent à la terre que leur
nourriture, cela passerait bien mais si ce sont des parisiens
ou des sarladais moyens qui exigent de la terre, bien sûr
leur nourriture, mais aussi du pétrole, de l'énergie,
des métaux précieux et des poubelles pour mettre
leurs déchets, la réponse est dramatique, aussi
bien de l'équipe de COUSTEAU que de plusieurs études
américaines, la terre ne peut pas supporter plus qu'un
milliard d'hommes dans ce cas-là et nous sommes déjà
6 milliards.
Il y a encore deux solutions, celle que nous avons adopté
sans le dire :
«
tout pour moi et tout pour mes
enfants »,
celle-ci
est la pire donc la seule solution serait le partage. Aujourd'hui
20% des hommes consomment 80% des richesses produites, si cela
continue, dans 1/2 siècle, nous serons 10% de l'humanité,
nous consommerons 90% des richesses produites.
Étrangement,
ces 20% d'aujourd'hui osent essayer de résoudre certains
de leurs problèmes par ce qu'ils appellent la croissance
de la consommation, ils sont déjà les plus nantis,
c'est incroyable et de toute façon impossible.
Je prends un exemple
qui vient d'un ancien premier ministre, que je respecte beaucoup,
qui a dit récemment une sottise : «II
suffirait de 4% de croissance pendant 30 ans pour résoudre
le problème du chômage»,
admettons qu'il ait raison, il a oublié de faire une
opération toute simple, c'est d'élever 1,04 à
la puissance 30 cela fait presque 4. Autrement dit, pour résoudre
le chômage, il faudra que nous ayons chacun, non pas une
voiture, mais quatre, que nous consommions quatre fois plus
de ceci ou de cela, c'est physiquement impossible. Donc la croissance
est inefficace et criminelle et prendra le peu qui reste aux
80% de pauvres, et surtout elle aboutit à une pollution
insupportable, par conséquent, comment se fait-il qu'à
chaque fois que nous entendons le mot de « croissance
», nous n'ayons pas le réflexe de ricaner ou de
pleurer.
Ce n'est pas une
solution à cause de la phrase de Paul Valéry
«
Le temps du monde fini commence
»,
dans
une terre limitée toute croissance finit par un désastre
cette terre limitée, il se trouve que certains des cadeaux
qu’elle nous fait devraient nous amener a réfléchir,
comme le blé, le bois, mais il y a des cadeaux que la
terre ne fait qu'une fois, comme le pétrole qui a été
fabriqué par la terre, on le découvre et on le
brûle, c'est fou.
Dans moins d'un
siècle, quand nos petits-enfants s'apercevront qu'il
n'y a plus de pétrole et que, en 2 siècles nous
aurons brûlé tout ce que la terre avait préparé
en quelques centaines de millions d'années, ils se diront
que nous avons été fous. Ce pétrole, puisque
la terre nous le donne, à qui appartient-il ? je n'ai
rien contre la notion de propriété. La réponse
est évidente, la terre a donné ce pétrole
aux hommes. Par quelle aberration a-t-on pu imaginer que la
terre avait fait ce cadeau à un émir parce qu'il
était né aux environs, quand on brûle le
pétrole, on en prive tous les hommes, y compris les hommes
à venir.
Autrement dit, les
propriétaires du pétrole d'aujourd'hui, ce ne
sont pas seulement les 6 milliards d'hommes mais tous nos petits-enfants
et arrières petits-enfants. Songez à ce que nous
sommes en train de faire en détruisant cette richesse,
le pétrole est une substance magnifique.
Que pourrions-nous
faire en face du pétrole ? Tout simplement accepter d'en
faire le patrimoine commun de l’humanité, c’est un mot
qui a été inventé par l'UNESCO à
propos des richesses artistiques, la cathédrale
d'Amiens n'appartient plus aux amiénois ni aux français,
elle appartient aux hommes. Ce concept de patrimoine commun
de l'humanité a été étendu, depuis
qu'on se balade dans l'espace, aux objets qui sont dans l'espace.
La lune n'appartient pas aux américains, tout ce qui
est dans l'espace est le patrimoine commun de, l'humanité.
Qu'est-ce qu'on attend pour décider,
à l'ONU, que toute richesse
non renouvelable de la terre est patrimoine commun de l'humanité?
Cela semble tellement
évident, mais imaginez les conséquences, celles-ci
seraient tout à fait nécessaires, demain on n'aurait
plus le droit de circuler en voiture avec du pétrole,
il vaudrait mieux le faire demain que dans soixante ans.
Quelqu'un certainement
de fort intelligent, directeur général de ELF-ERAP,
ce qui n'est pas rien, a expliqué qu'ils avaient extrait
7% de plus de pétrole que l'année dernière
et que l'année prochaine il y en aurait encore 7% de
plus, il était content et personne ne lui a demandé
combien de temps cela allait durer, c'était la seule
question intelligente.
Voilà, il me semble des visions
autour de nous qui sont importantes. Cette planète est
tellement difficile à gérer, que pour essayer
de m'exercer l'intellect à ce genre de difficultés,
je propose souvent à mes auditoires de faire l'exercice,
non plus sur la planète terre, mais sur un petit morceau
de la planète, ce petit morceau de la planète
qui me tient le plus à cœur, c'est la Méditerranée.
Je suis jurassien,
français et donc européen et donc méditerranéen,
vraiment dans ma tête il y a beaucoup plus de choses qui
me viennent de la Méditerranée que de la Prusse
ou de la Hollande, c'est la Méditerranée qui m'a
fait, AKENATON, ce pharaon égyptien qui invente le dieu
unique, JESUS qui invente la mort des hommes, PLATON et SOCRATE,
tous ces gens-là m'ont fait.
Qu'est-ce qu'on
attend pour faire la Méditerranée, on a bien fait
l'Europe et dans des conditions effroyables. Il faut des fous
aujourd'hui pour faire que l'on espère, que l'on essaie
de réaliser une communauté méditerranéenne.
On suivrait le conseil de Jean MONNET, à la fin de sa
vie, on ne commencerait pas par l'économie, CEE, mais
par la culture et je vous propose de monter la CCM, la communauté
culturelle méditerranéenne, c'est-à-dire
que l'on se réveillerait, nous tous les méditerranéens,
pour essayer de mettre en commun les problèmes que pose
notre avenir, à très court terme, car aujourd'hui
il y a 16 états, 4 d'entre eux appartiennent à
l'Union européenne, ils totalisent 170 millions d'habitants
qui bénéficient d'un revenu d'environ 19 000 dollars
par personne, y compris la Grèce, l'Espagne.
Les 12 autres états
totalisent 230 millions d'habitants qui disposent de 1900 dollars
par personne et par an, dix fois moins. Dans trente ans, il
y aura toujours 170 millions de riches qui seront un peu plus
riches et les 230 millions de pauvres seront devenus 350 millions
de pauvres qui seront devenus un peu plus pauvres, cela ne peut
pas durer longtemps. Ce qui m'a beaucoup impressionné
au Maroc, c'est la présence de ces paraboles dans les
villages où il n'y avait pas d'électricité.
Il faut maintenant,
tout de suite, commencer à mettre en commun des projets,
si un homme politique acceptait de prendre à cœur ce
projet de CCM, je crois que sa carrière y gagnerait,
il faudrait qu'il écrive à tous ses collègues
autour de la Méditerranée
«on va se réunir et on va faire l'équivalent
d'un traité de Rome, on va essayer de créer une
communauté de nos problèmes, non pas pour avoir
une culture commune mais la mise en commun de toutes nos interrogations».
Voilà pourquoi
j'ai lancé un vrai faux passeport de la Méditerranée,
cela ne vous donne aucun droit sinon de vous sentir aussi méditerranéen
que le voisin. Voilà un exemple de ce que l'on pourrait
dire à nos enfants car leur environnement c'est aussi
la Méditerranée qui est, avant tout, un ensemble
de peuples qui se sont construits ensemble, qui ont vécu
ensemble et qui doivent résoudre leurs problèmes
ensemble.
C’est pourquoi j'ai
cherché un homme qui puisse symboliser cela et je l'ai
trouvé en la personne de François d'ASSISE qui
a dit non à la guerre, à la violence et a été
le premier à être l'ami, en pleine guerre des Croisades,
du chef des ennemis. C'était la 5ème Croisade,
François d'ASSISE va en Orient et là-bas il tombe
dans une période terrible où les troupes européennes,
les Croisés, venaient de subir une défaite et
se vengeaient en détruisant tout ce qu'ils voyaient et
en massacrant, etc. et François d'ASSISE s'est rendu
chez le Sultan sans cuirasse, sans épée et celui-ci
l'a reçu pendant trois jours.
Il lui a demandé
ce qu'il désirait car la coutume était de donner
un cadeau à celui qui venait en visite, François
d'ASSISE lui a dit qu'il aimerait aller à Jérusalem
qui était occupée par les musulmans, il a eu un
sauf conduit et le seul chrétien qui a pu entrer à
Jérusalem fut François d'ASSISE parce qu'il y
était allé sans épée. Quelques années
plus tard, François d'ASSISE est mort, le Sultan l'a
appris et, probablement en souvenir de lui, il a pris une décision
étrange que les historiens n'expliquent pas, il a ouvert
les portes de Jérusalem aux chrétiens.
Aujourd'hui, après
tous les événements qui viennent d'avoir lieu,
il faut sourire aux musulmans. Bien sûr il y a l'environnement
de la terre, avec ses limites, mais il y a surtout mon environnement
à moi, un homme, ce sont les hommes.
Il faut larguer
la phrase de SARTRE qui est une simple réplique dans
une pièce de théâtre «L'enfer
c'est les autres »,
en fait l'enfer c'est quand les autres ne me regardent plus.
Il faut justifier
cette affirmation et en tant que biologiste on peut la justifier,
avec les tous derniers concepts proposés par la science,
on peut répondre de façon nouvelle à la
fameuse question de tous les temps : qu'est-ce que je suis ?
je suis une âme et un corps, coupé en deux. Non,
je suis un corps.
J'ai envie de retrouver
ma dignité, je suis un objet, oui, qu'est-ce que j'ai
donc de particulier ? c'est une histoire étrange qui
est l'aboutissement de l'histoire de l'Univers.
Les astrophysiciens
nous disent que notre Univers est sans intérêt,
une bouillie homogène, peu à peu cette bouillie
s'est structurée, des objets sont arrivés, faits
d'éléments de plus en plus complexes, en interaction
subtile les uns avec les autres, si bien que la loi centrale
de l'Univers est qu'il fait du neuf en permanence. Tout s'est
passé par un accroissement de complexité et, dès
qu'un objet est plus complexe, il a des pouvoirs nouveaux.
Voilà la
réalité de notre Univers. Il y a eu l'apparition
de l'ADN qui permet de lutter contre le temps grâce à
la reproduction, puis la procréation. I1 faut lutter
contre une idée du XIXème extrêmement pernicieuse
et à la base de beaucoup de nos réflexes, que
la sélection naturelle est là pour éliminer
le raté et garder le meilleur, c'est faux. L'évolution
nous montre que les grands bonds en avant ont été
la victoire des ratés. Ayons, face au handicap, au ratage,
le réflexe vrai de se dire : qu'est-ce qu'il m'apporte
de nouveau ? Nous sommes des primates ratés qui ont eu
toutes sortes de mésaventures y compris il y a un million
d'années quelques mutations qui nous ont donné
un cerveau trop gros.
Cela aurait pu être
la catastrophe mais ce cerveau trop gros est devenu un cerveau
très gros, avec tous ses neurones, j'ai mis en place
des choses nouvelles, l'interrogation sur le monde, la
compréhension sur
le monde et surtout, avec 'mon
cerveau, j'ai mis en place la
communication, je communique des émotions, des projets,
des angoisses, ce que j'ai de plus intime en moi. Je peux le
dire, le transférer, créer avec l'autre une interdépendance,
à partir du moment où je crée une interdépendance,
je suis en train de créer un objet que la nature n'avait
pas prévu, la communauté humaine.
Une structure est
complexe quand ses éléments sont en interaction.
Je me bats contre la phrase atroce que l'on dit aux enfants
« deux et deux font quatre
», c'est faux, il
faut dire deux plus deux
font quatre. Le «
et »
est l'apparition d'autre chose.
La communauté
humaine sait faire des choses que je ne sais pas faire et parmi
ces choses il y a 1a capacité à faire émerger
une personne. Le biologiste que je suis essaie de comprendre
comment j'ai pu apprendre à dire « je »,
c'est parce que l'on m'a dit « tu », autrement dit,
ce que je suis, ce sont les liens que je tisse avec les autres.
A partir de ce moment-là, me voici
avec une nouvelle vision de l'environnement
humain, il y a l'environnement de l'enfer,
ces autres qui ne sont pas comme moi, qui me posent problème,
qui m'ennuient et l'autre vision, justement ces autres qui,
parce qu'ils ne sont pas comme moi, vont m'aider à tisser
des liens qui vont me faire et à chaque fois que je refuse
un lien, je me détruis, c'est pourquoi on peut dire que
toute compétition est un suicide.
Je suis les liens
que je tisse, c'est ce qu'il faut dire aux enfants. Dans l'environnement
humain, si douloureux parfois, dis-toi que tu es en train de
tisser.
Je peux développer
un projet humain en disant aux enfants qu'il y a des données
physiques, la terre petite, à ne pas détruire,
il y a des données humaines qui sont les exponentiels
de l'effectif et puis il y a les données de nos pouvoirs,
plus ils sont grands et plus il faut les maîtriser.
Ce changement devant
nos pouvoirs nous fait dire aux enfants qu'il faut être
capable de dire non, pas bêtement, avec des arguments,
il faut surtout leur apprendre à échanger. Puisque
ils sont les liens qu'ils tisseront, il faut savoir les tisser,
c'est un regard sur l'autre qui doit être à la
fois lucide et confiant.
Le savoir n'est
pas un fin en soi, il est au service d'un fin plus lointaine,
cela peut être une fin de domination contre les autres,
il ne faut pas que cela soit comme ça, ne sois pas un
gagnant, un gagnant est un fabricant de perdants, ne sois pas
un perdant non plus.
Il faut construire
une société où il n'y ait ni perdant ni
gagnant, une société de l'échange. Je crois
que ce changement-là ne peut être fait qu'à
l'école, une école non pas de la réussite
au sens de la carrière mais au sens de l'homme. Soit
un homme réussi, cela veut dire quelqu'un qui ne sera
pas entouré de perdants, qui ne prétendra jamais
avoir gagné mais qui aura fait que l'ensemble de ceux
qui l'entourent gagnent un peu plus. C'est cela l'objectif de
l'éducation.
Lorsque je serai
Ministre de l’Éducation Nationale, si cela m'arrive,
je mettrais sur tous les papiers à en-tête la phrase
:
« II est temps de mettre la société
au service de l'école et non l'école au service
de la société ».
Cela résout bien ce qu'il faut faire, avoir sur les enfants
un regard qui leur permette de se construire, sentir qu'à
chaque fois qu'on les méprise, on les détruit
et par conséquent chaque fois qu'on les enferme dans
une vision de réussite ou de non réussite. Ce
que je voudrais faire également, c'est supprimer la date
de naissance sur tous les papiers scolaires, un éducateur
ne doit pas connaître l'âge mais l'état intellectuel
et s'y adapter. Je prendrais aussi une mesure qui ne serait
pas apprécié des syndicats des enseignants, je
ferais mettre en congé sans solde pendant trois mois
tous les professeurs qui auraient employé les mots don,
surdoué, pas doué, en Conseil de classe et j'obligerais
tous les professeurs du supérieur a passé 10%
de leur temps dans les écoles primaires pour apprendre
à parler français.
Mon programme, c'est
surtout le monde dans 1000 ans, ce monde-là n'aura plus
de travail. Alors que fera-t-on ? On s'occupera des choses sérieuses,
c'est-à-dire d'échanger et on ira à
l'école toute sa vie, alternativement comme élève
et comme professeur et c'est ainsi que l'on aura un monde vivable.
Comment transformer ce monde ? Par la parole ; qui a la parole
? Essentiellement ceux qui sont écoutés
par 25 enfants dans une classe. Le vrai pouvoir c'est la parole,
une parole entendue. Vous venez de me donner ce pouvoir, j'ai
essayé d'en faire bon usage, je sais que c'est très
dangereux mais il faut tenter.
Voilà mon résumé :
une
terre petite, magnifique, une humanité encore plus magnifique
qui est à construire par nous, quelle chance nous avons.
Merci.
Didier JOUAULT
Monsieur le Professeur, vous
avez su ce matin, d'une manière toujours inattendue,
émouvante et brillante, vous faire applaudir de façon
insistante par les enseignants qui se reconnaissent de l'OCCE.
comme étant laïque, mais aussi en citant le Pape,
Saint-François d'ASSISE...
Merci à vous : cela prouve la fécondité
de votre pensée et la richesse de l'ensemble de l'affection
que vous avez proposé ce matin. Nous pourrions en retenir
certaines : vous évoquiez Didier VALERY, cette phrase
affreuse, nous savons désormais que les civilisations
sont mortelles. Vous avez évoqué le big bang,
ce qui se passe au début. La question que nous voyons
apparaître ci et là : qu'y avait-il avant ce début
? Question à réponse impossible.
Il ne faudrait pas
que nous ayons à nous poser la question : qu'y aurait-il
après le nouveau big bang ? C'est pour éviter
cette question qui ne serait pas sous la forme du fantasme ou
de l'explosion atomique, mais sous la forme de la surpopulation,
sous 1a forme de l'épuisement de la planète, que
nous avions besoin de vous pour nous aider, avec le goût
du paradoxe, le goût de la provocation, avec le sens de
la formule, à réfléchir et à lancer
ce congrès. Je crois, après un exposé de
ce type, la réflexion est plus que lancée : elle
est prospective et large. J'ai envie de dire aux congressistes,
ceux qui sont sollicités à leur tour pour prendre
leur part dans le dialogue : « je suis le lien que je
tisse ». Alors tissons ensemble un dialogue aussi riche
que votre intervention sur le big bang.
Albert
JACQUARD
Toutes les galaxies
s'éloignent : nous le savons depuis 3/4 de siècle.
Hier, elles étaient plus proches, avant-hier, encore
plus, il y a 15 milliards d'années, toutes au même
endroit. Par conséquent, il y a eu explosion : on appelle
cela « big bang ». Qu'est-ce qu'il se passait il
y a 16 milliards d'années ? Si nous répondons
: « il n'y avait rien », c'est beaucoup trop. Il
faut dire : « il n'y avait pas de « il y avait ».
II n'y avait pas de « il y avait » parce que le
temps n'existait pas. Comment voulez-vous que le temps s'écoule
lorsque rien ne se passe? C'est une phrase de « Saint
AUGUSTIN », quatre siècles après Jésus
Christ.
Je sais que si rien
ne se passait, il n'y aurait pas de temps passé. Par
conséquent, par définition il ne se passe des
choses que depuis le big bang : il n'y avait pas « d'avant
big bang ». Le big bang a créé le temps.
Avec les théologiens, je m'amuse beaucoup en réfléchissant
sur le concept d'éternité puisque le temps a un
temps « 0 ». Le big bang a créé le
temps : cela élimine le concept, même, de création
car le mot « création » signifie «
un acte, qui dans la durée » fait apparaître
quelque chose alors qu’il n’y avait rien. Or, comme il n'y avait
pas de durée, il ne peut pas y avoir création.
Avec certains théologiens tels que l'Abbé Pierre
ou Jean Cardonnel, nous décidons d'éliminer ce
rôle de créateur que l'on avait attribué
à Dieu. Nous imaginons un Dieu qui n'est pas créateur
et qui n'est certainement pas tout puissant. De ce fait,
la notion de big bang nous amène à penser que
le temps a une origine. Un des moyens de ne pas trop s'appesantir,
c'est de mesurer le temps autrement que nous le faisons
en prenant le logarithme. Le logarithme de la durée depuis
le big bang, pour le temps "0" qu'est le big bang, est égal
à moins l’infini. Vous renvoyez le big bang à
moins l'infini, ce qui vous permet de ne pas vous poser
la question sur ce qui se passait avant.
Je vous cite une très belle phrase sortie de l’Évangile
et qui vous dit exactement l'essentiel de ce que je vous direz
ultérieurement à propos du fait que l'union, la
mise en commun, la communication créent quelque chose
de supplémentaire.
Dans
l’Évangile, il est dit : «lorsque
vous serez réunis, je serai parmi vous».
Si vous êtes chrétiens, ce « Je »,
c'est Dieu ou c'est le Christ. Mais, chrétiens ou pas
vous concevez qu'il y a quelque chose de plus que le simple
fait d'être réuni. Ceci, maintenant, va être
conçu comme une vérité physique. Lorsque
3 vélum font un carbone, il y a toujours plus qui apparaît.
Lorsque plusieurs hommes se mettent ensemble, il y a plus que
même qui apparaît. C'est pourquoi la seule chose
importante est de créer ces liens qui permettent d'avoir
plus. Je ne suis pas Albert JACQUARD, je suis un «
Albert JACQUARD » fait par son environnement, qui ait
fait l'environnement en même temps ; c'est bien plus beau
que cette personnalisation égoïste : dès
qu'on est étriqué dans son égoïsme,
on est perdu, on disparaît.
C'est pourquoi,
être vivant c'est être poreux, ouvert. Pour qu'une
nation soit vivante, il faut qu'elle soit poreuse pour préserver
la porosité de mon pays, que je me sens aux côtés
des gens de Saint-Ambroise lorsque je l'ai fait récemment
parce que eux, ils m'apportent quelque chose. J'ai écrit
récemment au Préfet de Seine-Saint-Denis, homme
de bonne grande volonté, j'ai osé lui dire, puisqu'il
est en présence de maliens qui lui posent des problèmes
: il faudrait comprendre que la
présence de ces gens posent problème, mais en
même temps cela apporte un peu «d'africanitude »
dans notre francitude, et elle en a besoin notre francitude.
Donc il faut leur dire merci des problèmes
qu'ils nous posent.
********************Débat********************
Intervenant
Vous avez dit, Professeur
JACQUARD : « dans mille ans - je le souhaite, bien
avant - nous serons alternativement élèves et
maîtres. Or, il y a quelques années à un
congrès de l’OCCE une jeune
collègue venue de Cuba, très largement inspirée
par FREINET dont nous avons aussi parlé ce matin, m'a
profondément ému lorsque nous lui avons demandé
ce il y avait de changé. Elle nous a répondu
: dorénavant, nous sommes tous l'instituteur de l'autre.
Albert
JACQUARD
Autrement dit l'idée
n'est pas nouvelle. Le métier d'homme c'est le métier
d'instituteur, de créateur des échanges : il restera
toujours ce rôle là. Lorsque je soulignais qu'il
n'y aura plus de travail pour personne, je prenais le mot «
travail » dans son étymologie, vous savez «
tripalium » signifiant 1a torture. Le travail, c'est la
torture, moins il y en a, mieux cela vaut !
Mais un instituteur
ne travaille pas avec cette définition là, il
se fatigue mais ça paierait pour faire un métier
pareil ; ça casse les liens mais il ne faut pas le dire
devant des autorités supérieures. Être instituteur,
c'est le métier d'homme par excellence.
J'ai oublié
d'évoquer un des moyens de faire passer dans l'esprit
des enfants ce changement que je voudrais voir : de s'en prendre
à ce qu'on ose nous présenter comme le sport,
et qui n'est en fait qu'un jeu de gladiateurs. J'ai très
peur de ces marchandises frauduleuses que l'on donne à
nos enfants, en particulier avec le sport de compétition.
Dès qu'il
y a compétition, il n'y a pas sport. Le sport, c'est
le bonheur d'avoir un corps et de s'en servir pour jouer, s'amuser,
courir et en sortir le maximum de atisfaction.
Absolument pas en compétition
: en émulation, « oui ». Or peu à
peu on fait croire aux enfants qu'il n'y a de sport que lorsqu'il
y a compétition alors que la vérité est
exactement à l'opposé. J'aimerais que vous les
avertissiez en disant : « Attention. Ce match n'a rien
à voir avec le sport : il y avait 22 gladiateurs qui
s'étripaient et qui se « crevaient » la santé
mais ils étaient bien payés.
Il y en avait 60.000
qui s'énervaient en les regardant et 3 millions qui étaient
« dans leur pantoufle » devant la télévision.
Dans cette affaire, personne ne faisait du sport. Le sport,
c'est le gamin qui court, le sport c'est « Albert JACQUARD
» qui profite de ce que Carl LEWIS lui dise « tu
viens, on fait un cent mètres pour, aussitôt, essayer
de courir avec Carl Lewis, et qui est très content d'avoir
une victoire extraordinaire sur lui-même. Le vrai sport,
c'est l'émulation et pas la compétition.
J'aimerais que l'on prenne toutes les occasions dans l'actualité
pour leur dire : « attention, le résultat n'a pas
d'intérêt ». Le vrai résultat, c'est
qu'il y ait un beau match. Normalement celui qui joue doit se
dire : « pourvu que ceux d'en face soient bons »
pour que le match soit bon. Il faudrait passer ce message à
nos enfants et utiliser l'actualité pour leur dire :
« on vous trompe avec l'ex Paris/Dakar, on vous présente
cela comme une aventure ». C'est faux : c'est une chose
absolument ignoble et écœurante car dépenser des
milliards devant des gens qui crèvent de faim. Pour aller
vite à Dakar, on n'a rien à faire, c'est la preuve
d'une sottise totale, surtout d'un mépris pour ces pauvres
africains et d'un mépris pour ce désert qui est
une cathédrale. On n'a pas le droit de faire cela ! Il
faudrait dire à ces enfants : oui, aller de Paris/Dakar
serait une aventure si vous y allez en disant bonjour à
tous les gens que vous rencontrerez ».
Mettez trente ans pour aller de Paris
à Dakar, vous n'aurez pas perdu votre temps. Mais si
vous mettez 15 jours pour y aller, vous êtes un «
pauvre type », un idiot car vous avez méprisé
les enfants.
'
Je me permets de lancer, contre cette horrible activité,
un appel en disant qu'il faudrait s'en prendre à ceux
qui l'organise, ce que nous appelons plus précisément
les sponsors. En français, « sponsor » se
traduit par le mot « proxénète ».
J'aimerais que l'on dise à Monsieur CALVET qu'il est
un proxénète. Je m'interdis d'acheter un véhicule
« Citroën » parce que Citroën fait «
1e Paris-Dakar ». Je crois que, à la longue, ils
finiront par abandonner. En référence aux réactions
de Théodore Monot, le désert est un lieu sacré
où il est intolérable de voir des gens y faire
leur besoin de vitesse, cela m'émeut. Pourquoi n'iraient-ils
pas faire cela dans une cathédrale ?
Il
faut faire réfléchir les enfants et leur dire
: « vous vous faites avoir, on vous fait prendre des vessies
pour des lanternes, et dites non au Paris-Dakar ».
C'est pourquoi, avant cette rencontre, j'ai agacé Monsieur
le Maire en lui disant : « votre ville est belle, mais
elle est couverte de panneaux qui sont laids, vulgaires et qui
abîment tout. Soit les gens les regardent, dans ce cas
c'est réellement une cause d'accident, on ferait mieux
de regarder sa route. Soit les gens ne les regardent pas, alors
à quoi servent-ils ? Dans tous les cas, vous devriez
interdire ces panneaux ou sinon, faites changer la loi. Mais
on devrait interdire tout panneau publicitaire visible depuis
une route simplement au nom de la sécurité, mais
aussi au nom de la pollution, c'est monstrueux. A quoi cela
sert-il ? A augmenter la consommation . En plus, cela est fait
pour nous rendre idiots. L'année dernière, il
y avait, dans les rues de Paris, des affiches faites par des
publicitaires pour vanter la publicité. Ils disaient
: « vous voyez comme la publicité est efficace
». Sur ces affiches figurait un individu complètement
« stupide », avec des yeux idiots, et entrait dans
son oreille un slogan auquel il manquait un élément.
Moi qui suis contre la publicité, je savais que les affiches
faisaient référence à la marque «
Ricard » et pour « Carrefour ». Cela prouve
que dans mon esprit, des idées sont entrées que
je ne voulais pas voir. Me voilà, comme un idiot, capable
de vous dire : « un Ricard, sinon rien ».
Intervenant
Professeur, votre commentaire sur le sport me pousse à
vous poser une autre question :
« lorsque vous citez le sport
comme il se manifeste aujourd'hui, ce que l'on en sait c'est
ce qu'en fait la médiatisation du sport c'est-à-dire
40.000 bonhommes et 22 gars qui hurlent, c'est rien par rapport
aux millions de français qui, tous les dimanche, marchent,
grimpent, nagent de manière anonyme pour la même
raison du sport c'est-à-dire avoir un corps qui fonctionne,
qui est porteur de plaisir et de victoire sur soi. »
Cela me pousse à vous poser
une question que je n'osais pas vous poser : vous avez beaucoup
parlé de François d'Assise, de l’Évangile
dans cette assemblée laïque à laquelle j'appartiens
et dont je me réclame, je me permets de vous parler d'un
petit événement que la médiatisation a
probablement déformé et construit :
J'aimerais avoir votre sentiment sur
la réalité, à savoir ce que représentent
les millions de français par rapport au sport et que
représente la réalité par rapport à
la parution du livre de GARAUDY et en direction de l'Abbé
Pierre. Est-ce que vous décidez d'en parler ? Je vous
prie d'accepter mes excuses pour cette question.
Albert
JACQUARD
·
Première
remarque : c’est justement parce qu'on est dans une assemblée
laïque que l'on peut parler, sans la moindre arrière
pensée, de François d'Assise ou de l’Évangile
qui est un texte admirable. J'en ai parlé à des
amis musulmans qui m'ont dit : « il est traité,
dans le Coran, un même aspect ». Par conséquent,
il faut être ouvert et dire ce que l'on a dans le cœur.
Concernant le sport, je crois que les champions sont utiles
dans la mesure où ils nous permettent de mesurer les
progrès à atteindre. Lorsque Carl Lewis réalise
9 secondes au 100 mètres discipline, et moi 28 secondes,
je me dis que j'ai encore de la marge pour améliorer
mon score, mais cette marge - je le répète à
nouveau - c'est par émulation. Je me dis que je ne veux
pas voir l'air ridicule lorsque je courrai avec Carl Lewis,
je penserai que je cours mieux que jamais. Il faut remplacer
la compétition qui est le désir de passer devant
l'autre par une émulation qui est le désir de
tirer mieux parti de soi, étant donné que l'autre
me montre que je peux réaliser vraiment des progrès.
C'est à cela que servent les champions.
Maintenant, il y a médiatisation des champions qui est
une catastrophe : je serai très inquiet si un de mes
petits enfants désirait devenir champion de tennis. Quel
horreur ! Taper dans une balle tous les jours pendant des heures,
aucun esclave ne l'aurait accepté au temps de la «
Rome Antique ». Je plains ces champions : par hypothèse,
un jour on apprendra qu'un champion est proche du suicide. Comment
voulez-vous qu'ils aient un autre sort que d'avoir tout mis
dans l'idée qu'ils seraient premiers. Un beau jour, ils
ne le sont plus. Par conséquent, il faut en avertir nos
enfants : « faites mieux, mais émulation ne signifie
pas compétition ».
II faut aussi apprendre
à nos enfants à lutter contre l'argent : à
titre d'exemple, je vous raconte la belle histoire de cet homme
qui, récemment, voulait être maire de Marseille.
Comment être maire de Marseille ? Comme les marseillais
aiment le football, je vais créer une équipe de
footballeurs qui partent gagnants. Comment créer une
équipe qui gagne ? On lui a répondu : «
c'est facile, tu te rends dans de bons clubs et tu achètes
très cher les joueurs ». Il a alors emprunté
de l’argent au Crédit Lyonnais et il a acheté
des joueurs. Il les a réunis et ils ont gagné.
Un jour, n'ayant plus d'argent, il s'est dit : « au fond,
il est bien plus facile de perdre que de gagner.... Acheter
un joueur pour qu'il perde coûte moins cher que d'acheter
un joueur pour qu'il gagne ». Alors il a acheté
un joueur pour qu'il perde dans l'équipe adversaire.
Actuellement, il est jugé devant les tribunaux : il ne
comprend pas, moi non plus !
Comment peut-on
se permettre d'acheter des hommes ! Cette intrusion d'argent
dans le sport est nécessairement une catastrophe. Dès
que l'argent et la compétition entrent en jeu, il n'y
a plus de sport. Alors il reste à tirer le maximum de
soi, à condition de ne pas être trop victime de
cette médiatisation.
Un livre, c'est
sérieux, c'est solide, il va être lu ! Par conséquent,
il faut dire que c'est du poison : l'Abbé Pierre était
d'accord avec moi. J'ai peur qu'on fasse dire trop de
choses à l’Abbé Pierre, il se défend mal
alors qu'il est un homme politique. Il sait ne pas aller trop
loin à la différence de Jacques GAILLOT.
Intervenant
Albert JACQUARD a souligné, précédemment,
que l'enseignement à l'école est important
mais que cela va bien au delà : « tisser des liens
et apprendre à mieux se connaître et à parler
». Actuellement, certaines thèses sont avancées
comme quoi il faudrait réduire l’enseignement
quelques données de base, 3 ou 4 opérations, 2
règles de grammaire et pourquoi pas, un petit certificat
pour le travail, avec des horaires flexibles dans la boîte
d'à côté avant qu'elle ne soit délocalisée.
Je me disais que
si ces projets-là étaient menés à
leur terme, peut-être y aurait-il deux ou trois matières
à enseigner mais sûrement plus la possibilité
à l’école d’apprendre à se connaître,
d’apprendre à tisser des liens comme le dit Monsieur
JACQUARD : il faudra donc que nous soyons vigilants.
Albert
JACQUARD
Concernant la boutade
que j’ai formulée précédemment, je ne voudrais
pas qu'elle soit une arme contre la recherche du savoir. Le
savoir est toujours bon et c'est le meilleur des sujets de conversation.
Je ne voulais pas considérer que l'éducation se
bornait au savoir : le savoir est un moyen au service d'une
fin qui est bien supérieure : la construction de l'intelligence
d'une personne. Je suis vraiment favorable au savoir, à
condition que ce savoir vous ouvre sur des questions, et non
pas un savoir qui vous renferme en disant : «maintenant
tu sais, donc tu as compris. Tu vas connaître des choses
qui vont te permettre de poser une nouvelle question».
C'est pourquoi cette
avancée dans le savoir est le meilleur des sujets de
conversation, et le meilleur des liens. Je voudrais surtout
ne pas aboutir à une sélection en fonction du
niveau du savoir. Précédemment, j'évoquais
la notion d'âge à l'école : je me propose
de supprimer ce concept d’âge, mais cela supprime au passage
toutes les écoles où il y a limites d'âge.
Je pense que vous voyez où je veux en venir... II serait,
par contre, excellent de supprimer une école comme Polytechnique
car je sais comment on y entre, l'ayant fréquenté
moi-même : en consacrant deux ou trois années de
sa jeunesse à sa future carrière. Lorsqu'on en
est capable à 18 ans, cela n'est pas bon signe ! Toutes
ces écoles sélectionnent sur le conformisme. Le
résultat est le suivant : à l’École Polytechnique
de Paris, on est très sélectionné en nous
expliquant qu'on représente l'élite, tandis qu'à
l'Ecole Polytechnique de Zurich on ne sélectionne absolument
pas. La conséquence est la suivante : parmi les anciens
élèves de Zurich, 27 ont un Prix Nobel, et parmi
les anciens élèves de Paris, 2. Pas étonnant
puisqu'ils ont été sélectionnés
sur le conformisme. C'est exactement le même système
pour une autre école qui fait beaucoup parler d'elle
: pour rentrer à l'E.N.A il faut, à 25 ans, être
capable de plaire à des « vieux » qui ont
60 ans. Donc, en ayant 60 ans, on est conformiste. A l'E.N.A,
il n'est pas question de Prix Nobel mais plutôt question
d'inventivité politique : le moins qu’on puisse
dire, c'est qu'elle n'est pas grande !
Intervenant
Monsieur JACQUARD, savez-vous s'il y a, actuellement, une réflexion
en cours au plus haut niveau, Éducation Nationale, C.S.A.
ou autres mouvements et organismes d’État. Lorsqu'un
problème d'environnement, que je considère majeur,
personnellement, et que connaissent les enfants actuellement
- je pense aux fameux dessins animés japonais prônant
la violence, interdit au japonais eux-mêmes d'ailleurs,
mais diffusés le mercredi à notre jeunesse - je
voudrais connaître votre propre réflexion à
cet égard.
Albert
JACQUARD
Il
faudrait apprendre aux enfants la non violence. Actuellement,
c'est dramatique. Je me rends souvent au Québec où
une petite fille de 13 ans, Virginie Larivière maintenant
célèbre a appris que sa grande sœur avait été
violée, égorgée. Elle, au lieu de crier
vengeance, s'est posée la question de savoir pourquoi
des faits aussi ignobles pouvaient avoir lieu. Sa réponse
fut la suivante : «on accepte
que la violence résolve les problèmes».
Et où découvre-t-on
la violence ?
A la télévision. Elle,
petite fille de 13 ans vivant dans la banlieue de Montréal,
a lancé une campagne contre la violence à la télévision.
«On peut sourire, elle n'aura jamais le pouvoir face à
tous ces grands dirigeants de chaînes de télévision
! »
Elle a tellement bien su plaider la cause qu'elle a rencontré,
lors de sa campagne, des journalistes remarquables qui ont aussitôt
communiqué sa mission, si bien que le Parlement a décidé
d'interdire la violence à la télévision
jusqu’à 23 ou 24 heures. Par conséquent, il y
a des lois qui restreignent la violence extrêmement contraignante.
On dit : «oui». Mais ils pourront toujours regarder
les chaînes américaines ?
«Cela m'est égal, je vais
déjà essayer chez moi. Et peu à peu, on
peut espérer que le résultat va porter ses fruits.
Il est scandaleux de présenter des programmes de ce type
à la télévision, pour des raisons purement
commerciales ! Il faut supprimer la publicité à
la télévision, autant que la supprimer sur
les routes afin qu'une télévision puisse être
financée autrement.
Je n'arrive pas à comprendre qu'un État civilisé
puisse demander à quelqu'un, tel que Monsieur Bouygues,
d'acheter une chaîne de télévision pour
l'exploiter financièrement. Un moyen de manipuler les
esprits aussi puissants que la télévision ne doit
évidemment pas être entre les mains de gens qui
«se font de l'argent». C'est une question de dignité
nationale. Alors, évitons que ce soit entre les mains
de l'argent ! Il nous faut lutter contre le triomphe de l'économie
: comme vous le savez, j'en ai fait un titre.
Intervenant
Professeur Jacquard : vous nous avez fait part, précédemment,
de votre attachement à la civilisation méditerranéenne
et à la culture également. J'ai été
très intéressé par votre passeport et par
votre idée de communauté culturelle méditerranéenne.
Pourriez-vous rajouter quelques mots à cet égard
?
Albert
JACQUARD
C’est un projet que j'ai lancé dans un livre et gui a
été pris en considération par la Municipalité
d'Aubagne, près de Marseille et par la C.C.A.S. qui est
l'organisme du comité d'entreprise de EDF/GDF. Ils ont
financé un colloque de personnalités venant tout
autour de la Méditerranée, et nous avons discuté
pendant ? jours et demi : à cette occasion, nous avons
lancé le passeport et publié un petit livre résumant
cela. J'ai toujours ce projet à cœur.
Au mois de janvier, j'ai été invité par
le Commissaire Général au plan, Monsieur GUENOT,
en même temps que Monsieur Federico MAYOR, le patron de
l'UNESCO : ensemble nous avons évoqué ce projet.
Ils m'ont promis, l'un comme l'autre, de mettre à exécution
des groupes de travail qui permettront de préciser ces
idées là.
Je pense qu’un Premier Ministre ou un Président de la
République d’un État quelconque, qui lancerait
cette idée, en invitant tous ses collègues à
se réunir à Malte ou ailleurs pour créer
cette future communauté, engendrerait une adhésion
populaire intense. Ce projet doit être développer
: si vous vous sentez courageux, lancez-le ! Peut-être
y a-t-il, parmi vous, de futurs hommes politiques : aussi l'idée
mériterait qu'on s'y intéresse.. J'ai ressenti
l'impression, lors d'un discours de Monsieur CHIRAC au Caire,
d'un relent des idées que j’avais exprimées à
Monsieur GUENOD. Telle ne fut pas ma joie à cet égard
: Monsieur CHIRAC parlait de la politique arabe de... ......
... , cela me semblait un très mauvais mot : il n'y a
pas de politique arabe. Les turcs, les berbères, les
... .... ne sont pas des arabes. II vaudrait bien mieux adopter
une politique méditerranéenne de la France.
Intervenant
Monsieur
le Professeur : compte tenu de l'évolution de notre société
et compte tenu du peu de moyens dont dispose l'école,
êtes-vous optimiste ?
Albert
JACQUARD
II faut être ni optimiste, ce qui signifierait «
ça s'arrangera naturellement ». Ni pessimiste signifiant
que « tout est perdu d'avance ». Je pense que nous
devons être volontaristes en disant : « faisons
en sorte que cela s'arrange, et prenons-en les moyens ».
Pour que la situation change, il faut que l'école bouge.
Si la France est une république, c'est à cause
ou grâce aux instituteurs ; ce ne sont pas les hommes
politiques qui furent capables de transformer la France en une
république : ils l'ont voté sans le croire. Les
instituteurs y ont cru, cela s'est produit. Par conséquent,
c'est à l'école que l'on peut changer la mentalité,
essayer de lutter contre l'argent tout puissant, et contre les
déviations qui mènent à la violence.
Lors d'une émission,
Anne SINCLAIR m'a demandé comment remédier à
la violence à l'école, sachant que chaque jour,
on demande aux enfants d’être compétitifs. Prôner
la compétition, c'est prôner la violence. Par conséquent,
il faut savoir que la violence ainsi présente n'est pas
la faute de ces enfants, mais celle de ceux qui leur parlent
de compétition : on le voit beaucoup parmi tous ceux
qui ont, hélas, la parole à la télévision.
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