Réflexion pédagogique
 
Des textes pour approfondir ...

Albert Jacquard
      au congrès OCCE de Sarlat

 

    Quelles que soient nos fonctions ici, nous sommes tous des éducateurs.
    Éduquer vient du latin et veut dire conduire un enfant hors de lui-même pour lui faire comprendre qu'il appartient à la seule espèce qui soit capable de se regarder de l’extérieur et de se construire.
    Un homme c'est quelqu'un qui se construit lui-même à partir d’un donné que lui fournit la nature mais l'homme qui sera construit est aussi différent de son patrimoine génétique initial que la statue faite par Michel Ange de Moïse est différente du bloc de marbre qu'un jour Michel Ange a mis dans son atelier.
    Les enfants sont en cours de fabrication d'eux-mêmes et cela dure toute la vie. Nous sommes dans une période où la responsabilité des éducateurs est d'autant plus grande que nous sommes au début d'un siècle car on a trop l'habitude de penser qu'un siècle dure cent ans, ce qui n'est pas vrai, étymologiquement un siècle est une longue période entre deux événements majeurs. On peut dire que le XVIIIème siècle en France a duré 75 ans, de la mort de Louis XIV à la Révolution, le XIXème a duré 125 ans, de la Révolution à la guerre de 1914, le XXème a duré 75 ans aussi, de la guerre de 1914 à la chute du mur de Berlin et nous sommes aujourd'hui en l'an VI du XXIème siècle, que sera-t-il ?

II sera ce que nous allons convaincre les enfants de le faire. Il est bon au départ de bien prendre conscience des conditions aux limites de la construction du XXIème siècle. Ces constructions c'est d'abord, bien sûr, ce que la terre nous apporte...

... « Le temps du monde fini commence », cela signifie bien que quelque chose de nouveau commence :
    Dans l'histoire des hommes, c'est le constat de la finitude de l'espace qui nous est alloué.
Nous sommes prisonniers de la petite planète Terre car il y a des limites dues, par exemple, à la vitesse de la lumière, la plus proche planète qui pourrait éventuellement ressembler à la Terre et où l’Humanité pourrait se développer est au minimum à 100 années lumière, même avec une bonne fusée faisant du 30 000 km à la seconde, cela suppose une bonne accélération, il faudrait 1000 ans pour y aller. Je crois qu'il faut, à titre d'hypothèse de démarrage, admettre que nous sommes assignés à résidence sur la planète Terre qui est toute petite, on en fait le tour en 1 h 1/2 quand on est astronaute.
    La terre était immense, pouvait être pensée illimitée, par conséquent nos ancêtres pouvaient toujours disposer d'un ailleurs, nous sommes des enfants de nomades et nous avons encore des réflexes de nomades mais c'est fini, nous n'avons plus d’ailleurs et il faut faire avec. Sur cette terre, il se trouve que nous les hommes, nous l'avons prise en charge, nous sommes la seule espèce qui la transforme.
    Cela est dit merveilleusement dans la Bible : « A toutes les espèces, croissez et multipliez, remplissez la terre et soumettez-la », notre rôle c'est de la soumettre, notre Créateur nous a délégué le pouvoir. Cette terre, au début, pouvait être vaguement façonnée et puis récemment depuis le milieu de ce siècle, nous sommes plus forts qu'elle et notre regard vis à vis des pouvoirs que nous nous donnons est en train de changer, doit changer. Ce regard, c'était jusqu'à présent « plus nous avons de pouvoirs, mieux ça vaut », toute avancée technique est un progrès humain, cela était très bien dit par le philosophe anglais Francis Bacon qui , au XVIIème siècle, a écrit : « Le but de la Science, de la Connaissance, de la Technique, c’est de réaliser tout ce qui est possible ».
Il se trouve  qu’au milieu de ce siècle, le 6 août 1945, une autre voix s’est élevée, celle d'Einstein s'écriant : « Il y a des choses qu'il vaudrait mieux ne pas faire ». Du coup, c'est notre vision complète sur notre rôle qui est changée. Voilà qu'il y a des choses qu'il faut faire, bien sûr, et d'autres qu'il ne faut pas faire. Autrement dit, il nous faut dire non, pour la première fois de l'existence de l'Humanité, à des pouvoirs que nous nous donnons.
    Ce n'est pas le rôle du Ministre ni celui du Comité d’Éthique, c'est au peuple, donc il faut un peuple capable de réfléchir aux données du problème, êtes-vous pour ou contre le clonage humain, il faut donc avoir de bons arguments. Notre pouvoir est tel que nous pouvons transformer la terre, c'est un changement radical. Cela est en train de se faire, par exemple avec l'effet de serre, avec la suppression de la couche d'ozone, les activités humaines ont une telle intensité, une telle force, qu'elles modifient les conditions même des processus naturels qui se déroulent sur la terre.
    Nous avons eu, depuis peu, une victoire merveilleuse, contre la mort des enfants. Dans la nature, les enfants « crèvent » une fois sur deux en un an, à la naissance nous faisons partie des espèces les plus dépourvus d'autonomie. Nous avons dit non et nous avons gagné, aujourd'hui cela représente un enfant sur 150, en France. Cette victoire a changé notre attitude face à l'acte qui aboutit à la mort, la procréation.
    II nous a bien fallu peu à peu tirer les conséquences, cela a pris 2 siècles chez nous, du fait que les enfants meurent de moins en moins, et qu'il faut en procréer un peu moins pour garder l'équilibre.
    Autrefois, cet équilibre était réalisé, il y avait 250 à 300 millions d'hommes sur la terre, au temps de Jésus Christ et le même nombre à peu près en l'an 1000, pendant la moitié de l'ère chrétienne équilibre basé sur le fait que l'on faisait des enfants tant qu'il voulait bien en venir. Nous avons tout changé et heureusement et par conséquent il  faut changer aussi l'attitude procréatrice, ce qui est fait chez nous. Dans 1es pays du Tiers-Monde, ils n'ont pas eu 2 siècles pour changer l'état d'esprit, ils ont eu quelques décennies et le changement ne s'est pas fait, d'où vient la fameuse explosion démographique.
    Quand je suis né, il y avait 2 milliards d'hommes, aujourd'hui il y en a 6 milliards, j'appartiens à la première génération dont l'effectif aura plus que triplé entre son arrivée et son départ.

    Si l'on arrive à persuader les populations du Tiers-Monde de diminuer leur fécondité, il y aura 10 milliards d'hommes au milieu du siècle prochain. Comment essayer de décélérer cette explosion, comment faire pour que cela n'aille pas jusqu'à 11 ou 12 milliards, il faut arriver à convaincre les pays du Tiers-Monde de diminuer leur fécondité.
    Il y a deux méthodes, la méthode chinoise qui est l'avortement obligatoire mais personne n'est pour à part les chinois qui ont été pris à la gorge, et l'autre méthode qui est l'éducation. Donc il n'y a qu'à éduquer tout le monde mais cela coûte cher, au Maroc, par exemple, 2 millions de jeunes femmes ne sont pas éduquées.
    C'est un cercle vicieux, les pays pauvres n'éduquent pas les filles et celles-ci ont des enfants comme leur mère, donc le pays est encore plus pauvre. La seule solution serait de faire payer le coût du système éducatif des pauvres par les riches, voilà un projet politique au niveau planétaire, ce serait le meilleur placement que pourraient faire les pays riches aujourd'hui.
    La question que l'on pose aussitôt, est-ce que la terre va pouvoir les nourrir ? Heureusement la réponse unanime des experts est oui. Il y a eu un magnifique rapport fait par l'ONU, sous la direction de Madame BRUNTLAND qui est Premier Ministre de Norvège aujourd'hui, paru il y a 6 ou 7 ans, et qui essayait de répondre à la question : combien la terre pourrait-elle nourrir d'hommes ? Avec les conditions actuelles, on peut en nourrir facilement 15 milliards et avec des progrès on arriverait à 30, 35 milliards.
    La vraie question n'est pas combien la terre peut-elle nourrir d'hommes, mais combien la terre peut-elle supporter d'hommes ?
    Cela dépend des habitudes des hommes, de leur façon de vivre, si ce sont des paysans qui ne demandent à la terre que leur nourriture, cela passerait bien mais si ce sont des parisiens ou des sarladais moyens qui exigent de la terre, bien sûr leur nourriture, mais aussi du pétrole, de l'énergie, des métaux précieux et des poubelles pour mettre leurs déchets, la réponse est dramatique, aussi bien de l'équipe de COUSTEAU que de plusieurs études américaines, la terre ne peut pas supporter plus qu'un milliard d'hommes dans ce cas-là et nous sommes déjà 6 milliards.

    Il y a encore deux solutions, celle que nous avons adopté sans le dire :

« tout pour moi et tout pour mes enfants »,
celle-ci est la pire donc la seule solution serait le partage. Aujourd'hui 20% des hommes consomment 80% des richesses produites, si cela continue, dans 1/2 siècle, nous serons  10% de l'humanité, nous consommerons 90% des richesses produites.
    Étrangement, ces 20% d'aujourd'hui osent essayer de résoudre certains de leurs problèmes par ce qu'ils appellent la croissance de la consommation, ils sont déjà les plus nantis, c'est incroyable et de toute façon impossible.
    Je prends un exemple qui vient d'un ancien premier ministre, que je respecte beaucoup, qui a dit récemment une sottise : «II suffirait de 4% de croissance pendant 30 ans pour résoudre le problème du chômage», admettons qu'il ait raison, il a oublié de faire une opération toute simple, c'est d'élever 1,04 à la puissance 30 cela fait presque 4. Autrement dit, pour résoudre le chômage, il faudra que nous ayons chacun, non pas une voiture, mais quatre, que nous consommions quatre fois plus de ceci ou de cela, c'est physiquement impossible. Donc la croissance est inefficace et criminelle et prendra le peu qui reste aux 80% de pauvres, et surtout elle aboutit à une pollution insupportable, par conséquent, comment se fait-il qu'à chaque fois que nous entendons le mot de « croissance », nous n'ayons pas le réflexe de ricaner ou de pleurer.
    Ce n'est pas une solution à cause de la phrase de Paul Valéry
« Le temps du monde fini commence »,
dans une terre limitée toute croissance finit par un désastre cette terre limitée, il se trouve que certains des cadeaux  qu’elle nous fait devraient nous amener a réfléchir, comme le blé, le bois, mais il y a des cadeaux que la terre ne fait qu'une fois, comme le pétrole qui a été fabriqué par la terre, on le découvre et on le brûle, c'est fou.
    Dans moins d'un siècle, quand nos petits-enfants s'apercevront qu'il n'y a plus de pétrole et que, en 2 siècles nous aurons brûlé tout ce que la terre avait préparé en quelques centaines de millions d'années, ils se diront que nous avons été fous. Ce pétrole, puisque la terre nous le donne, à qui appartient-il ? je n'ai rien contre la notion de propriété. La réponse est évidente, la terre a donné ce pétrole aux hommes. Par quelle aberration a-t-on pu imaginer que la terre avait fait ce cadeau à un émir parce qu'il était né aux environs, quand on brûle le pétrole, on en prive tous les hommes, y compris les hommes à venir.
    Autrement dit, les propriétaires du pétrole d'aujourd'hui, ce ne sont pas seulement les 6 milliards d'hommes mais tous nos petits-enfants et arrières petits-enfants. Songez à ce que nous sommes en train de faire en détruisant cette richesse, le pétrole est une substance magnifique.
    Que pourrions-nous faire en face du pétrole ? Tout simplement accepter d'en faire le patrimoine commun de l’humanité, c’est un mot qui a été inventé par l'UNESCO à propos  des richesses artistiques, la cathédrale d'Amiens n'appartient plus aux amiénois ni aux français, elle appartient aux hommes. Ce concept de patrimoine commun de l'humanité a été étendu, depuis qu'on se balade dans l'espace, aux objets qui sont dans l'espace. La lune n'appartient pas aux américains, tout ce qui est dans l'espace est le patrimoine commun de, l'humanité.  Qu'est-ce  qu'on  attend  pour  décider,  à  l'ONU,  que  toute  richesse  non renouvelable de la terre est patrimoine commun de l'humanité?
    Cela semble tellement évident, mais imaginez les conséquences, celles-ci seraient tout à fait nécessaires, demain on n'aurait plus le droit de circuler en voiture avec du pétrole, il vaudrait mieux le faire demain que dans soixante ans.
    Quelqu'un certainement de fort intelligent, directeur général de ELF-ERAP, ce qui n'est pas rien, a expliqué qu'ils avaient extrait 7% de plus de pétrole que l'année dernière et que l'année prochaine il y en aurait encore 7% de plus, il était content et personne ne lui a demandé combien de temps cela allait durer, c'était la seule question intelligente.

    Voilà, il me semble des visions autour de nous qui sont importantes. Cette planète est tellement difficile à gérer, que pour essayer de m'exercer l'intellect à ce genre de difficultés, je propose souvent à mes auditoires de faire l'exercice, non plus sur la planète terre, mais sur un petit morceau de la planète, ce petit morceau de la planète qui me tient le plus à cœur, c'est la Méditerranée.
    Je suis jurassien, français et donc européen et donc méditerranéen, vraiment dans ma tête il y a beaucoup plus de choses qui me viennent de la Méditerranée que de la Prusse ou de la Hollande, c'est la Méditerranée qui m'a fait, AKENATON, ce pharaon égyptien qui invente le dieu unique, JESUS qui invente la mort des hommes, PLATON et SOCRATE, tous ces gens-là m'ont fait.
    Qu'est-ce qu'on attend pour faire la Méditerranée, on a bien fait l'Europe et dans des conditions effroyables. Il faut des fous aujourd'hui pour faire que l'on espère, que l'on essaie de réaliser une communauté méditerranéenne.

    On suivrait le conseil de Jean MONNET, à la fin de sa vie, on ne commencerait pas par l'économie, CEE, mais par la culture et je vous propose de monter la CCM, la communauté culturelle méditerranéenne, c'est-à-dire que l'on se réveillerait, nous tous les méditerranéens, pour essayer de mettre en commun les problèmes que pose notre avenir, à très court terme, car aujourd'hui il y a 16 états, 4 d'entre eux appartiennent à l'Union européenne, ils totalisent 170 millions d'habitants qui bénéficient d'un revenu d'environ 19 000 dollars par personne, y compris la Grèce, l'Espagne.
    Les 12 autres états totalisent 230 millions d'habitants qui disposent de 1900 dollars par personne et par an, dix fois moins. Dans trente ans, il y aura toujours 170 millions de riches qui seront un peu plus riches et les 230 millions de pauvres seront devenus 350 millions de pauvres qui seront devenus un peu plus pauvres, cela ne peut pas durer longtemps. Ce qui m'a beaucoup impressionné au Maroc, c'est la présence de ces paraboles dans les villages où il n'y avait pas d'électricité.
    Il faut maintenant, tout de suite, commencer à mettre en commun des projets, si un homme politique acceptait de prendre à cœur ce projet de CCM, je crois que sa carrière y gagnerait, il faudrait qu'il écrive à tous ses collègues autour de la Méditerranée «on va se réunir et on va faire l'équivalent d'un traité de Rome, on va essayer de créer une communauté de nos problèmes, non pas pour avoir une culture commune mais la mise en commun de toutes nos interrogations».
    Voilà pourquoi j'ai lancé un vrai faux passeport de la Méditerranée, cela ne vous donne aucun droit sinon de vous sentir aussi méditerranéen que le voisin. Voilà un exemple de ce que l'on pourrait dire à nos enfants car leur environnement c'est aussi la Méditerranée qui est, avant tout, un ensemble de peuples qui se sont construits ensemble, qui ont vécu ensemble et qui doivent résoudre leurs problèmes ensemble.
    C’est pourquoi j'ai cherché un homme qui puisse symboliser cela et je l'ai trouvé en la personne de François d'ASSISE qui a dit non à la guerre, à la violence et a été le premier à être l'ami, en pleine guerre des Croisades, du chef des ennemis. C'était la 5ème Croisade, François d'ASSISE va en Orient et là-bas il tombe dans une période terrible où les troupes européennes, les Croisés, venaient de subir une défaite et se vengeaient en détruisant tout ce qu'ils voyaient et en massacrant, etc. et François d'ASSISE s'est rendu chez le Sultan sans cuirasse, sans épée et celui-ci l'a reçu pendant trois jours.
    Il lui a demandé ce qu'il désirait car la coutume était de donner un cadeau à celui qui venait en visite, François d'ASSISE lui a dit qu'il aimerait aller à Jérusalem qui était occupée par les musulmans, il a eu un sauf conduit et le seul chrétien qui a pu entrer à Jérusalem fut François d'ASSISE parce qu'il y était allé sans épée. Quelques années plus tard, François d'ASSISE est mort, le Sultan l'a appris et, probablement en souvenir de lui, il a pris une décision étrange que les historiens n'expliquent pas, il a ouvert les portes de Jérusalem aux chrétiens.
    Aujourd'hui, après tous les événements qui viennent d'avoir lieu, il faut sourire aux musulmans. Bien sûr il y a l'environnement de la terre, avec ses limites, mais il y a surtout mon environnement à moi, un homme, ce sont les hommes.
    Il faut larguer la phrase de SARTRE qui est une simple réplique dans une pièce de théâtre «L'enfer c'est les autres », en fait l'enfer c'est quand les autres ne me regardent plus.
    Il faut justifier cette affirmation et en tant que biologiste on peut la justifier, avec les tous derniers concepts proposés par la science, on peut répondre de façon nouvelle à la fameuse question de tous les temps : qu'est-ce que je suis ? je suis une âme et un corps, coupé en deux. Non, je suis un corps.
    J'ai envie de retrouver ma dignité, je suis un objet, oui, qu'est-ce que j'ai donc de particulier ? c'est une histoire étrange qui est l'aboutissement de l'histoire de l'Univers.
    Les astrophysiciens nous disent que notre Univers est sans intérêt, une bouillie homogène, peu à peu cette bouillie s'est structurée, des objets sont arrivés, faits d'éléments de plus en plus complexes, en interaction subtile les uns avec les autres, si bien que la loi centrale de l'Univers est qu'il fait du neuf en permanence. Tout s'est passé par un accroissement de complexité et, dès qu'un objet est plus complexe, il a des pouvoirs nouveaux.
    Voilà la réalité de notre Univers. Il y a eu l'apparition de l'ADN qui permet de lutter contre le temps grâce à la reproduction, puis la procréation. I1 faut lutter contre une idée du XIXème extrêmement pernicieuse et à la base de beaucoup de nos réflexes, que la sélection naturelle est là pour éliminer le raté et garder le meilleur, c'est faux. L'évolution nous montre que les grands bonds en avant ont été la victoire des ratés. Ayons, face au handicap, au ratage, le réflexe vrai de se dire : qu'est-ce qu'il m'apporte de nouveau ? Nous sommes des primates ratés qui ont eu toutes sortes de mésaventures y compris il y a un million d'années quelques mutations qui nous ont donné un cerveau trop gros.
    Cela aurait pu être la catastrophe mais ce cerveau trop gros est devenu un cerveau très gros, avec tous ses neurones, j'ai mis en place des choses nouvelles, l'interrogation sur le monde, la
compréhension  sur  le  monde  et  surtout,  avec 'mon  cerveau,  j'ai  mis  en  place  la communication, je communique des émotions, des projets, des angoisses, ce que j'ai de plus intime en moi. Je peux le dire, le transférer, créer avec l'autre une interdépendance, à partir du moment où je crée une interdépendance, je suis en train de créer un objet que la nature n'avait pas prévu, la communauté humaine.
    Une structure est complexe quand ses éléments sont en interaction. Je me bats contre la phrase atroce que l'on dit aux enfants « deux et deux font quatre », c'est faux, il faut dire deux plus deux font quatre. Le « et » est l'apparition d'autre chose.
    La communauté humaine sait faire des choses que je ne sais pas faire et parmi ces choses il y a 1a capacité à faire émerger une personne. Le biologiste que je suis essaie de comprendre comment j'ai pu apprendre à dire « je », c'est parce que l'on m'a dit « tu », autrement dit, ce que je suis, ce sont les liens que je tisse avec les autres. A partir de ce moment-là,  me  voici  avec  une  nouvelle  vision  de  l'environnement  humain,  il  y  a l'environnement de l'enfer, ces autres qui ne sont pas comme moi, qui me posent problème, qui m'ennuient et l'autre vision, justement ces autres qui, parce qu'ils ne sont pas comme moi, vont m'aider à tisser des liens qui vont me faire et à chaque fois que je refuse un lien, je me détruis, c'est pourquoi on peut dire que toute compétition est un suicide.
    Je suis les liens que je tisse, c'est ce qu'il faut dire aux enfants. Dans l'environnement humain, si douloureux parfois, dis-toi que tu es en train de tisser.
    Je peux développer un projet humain en disant aux enfants qu'il y a des données physiques, la terre petite, à ne pas détruire, il y a des données humaines qui sont les exponentiels de l'effectif et puis il y a les données de nos pouvoirs, plus ils sont grands et plus il faut les maîtriser.
    Ce changement devant nos pouvoirs nous fait dire aux enfants qu'il faut être capable de dire non, pas bêtement, avec des arguments, il faut surtout leur apprendre à échanger. Puisque ils sont les liens qu'ils tisseront, il faut savoir les tisser, c'est un regard sur l'autre qui doit être à la fois lucide et confiant.
    Le savoir n'est pas un fin en soi, il est au service d'un fin plus lointaine, cela peut être une fin de domination contre les autres, il ne faut pas que cela soit comme ça, ne sois pas un gagnant, un gagnant est un fabricant de perdants, ne sois pas un perdant non plus.
    Il faut construire une société où il n'y ait ni perdant ni gagnant, une société de l'échange. Je crois que ce changement-là ne peut être fait qu'à l'école, une école non pas de la réussite au sens de la carrière mais au sens de l'homme. Soit un homme réussi, cela veut dire quelqu'un qui ne sera pas entouré de perdants, qui ne prétendra jamais avoir gagné mais qui aura fait que l'ensemble de ceux qui l'entourent gagnent un peu plus. C'est cela l'objectif de l'éducation.
    Lorsque je serai Ministre de l’Éducation Nationale, si cela m'arrive, je mettrais sur tous les papiers à en-tête la phrase :
« II est temps de mettre la société au service de l'école et non l'école au service de la société ». Cela résout bien ce qu'il faut faire, avoir sur les enfants un regard qui leur permette de se construire, sentir qu'à chaque fois qu'on les méprise, on les détruit et par conséquent chaque fois qu'on les enferme dans une vision de réussite ou de non réussite. Ce que je voudrais faire également, c'est supprimer la date de naissance sur tous les papiers scolaires, un éducateur ne doit pas connaître l'âge mais l'état intellectuel et s'y adapter. Je prendrais aussi une mesure qui ne serait pas apprécié des syndicats des enseignants, je ferais mettre en congé sans solde pendant trois mois tous les professeurs qui auraient employé les mots don, surdoué, pas doué, en Conseil de classe et j'obligerais tous les professeurs du supérieur a passé 10% de leur temps dans les écoles primaires pour apprendre à parler français.
    Mon programme, c'est surtout le monde dans 1000 ans, ce monde-là n'aura plus de travail. Alors que fera-t-on ? On s'occupera des choses sérieuses, c'est-à-dire d'échanger et on ira à  l'école toute sa vie, alternativement comme élève et comme professeur et c'est ainsi que l'on aura un monde vivable. Comment transformer ce monde ? Par la parole ; qui a la parole ?    Essentiellement ceux qui sont écoutés par 25 enfants dans une classe. Le vrai pouvoir c'est la parole, une parole entendue. Vous venez de me donner ce pouvoir, j'ai essayé d'en faire bon usage, je sais que c'est très dangereux mais il faut tenter.

Voilà mon résumé :

une terre petite, magnifique, une humanité encore plus magnifique
qui est à construire par nous, quelle chance nous avons
.

Merci.

 

Didier JOUAULT
 Monsieur le Professeur, vous avez su ce matin, d'une manière toujours inattendue, émouvante et brillante, vous faire applaudir de façon insistante par les enseignants qui se reconnaissent de l'OCCE. comme étant laïque, mais aussi en citant le Pape, Saint-François d'ASSISE...

    Merci à vous : cela prouve la fécondité de votre pensée et la richesse de l'ensemble de l'affection que vous avez proposé ce matin. Nous pourrions en retenir certaines : vous évoquiez Didier VALERY, cette phrase affreuse, nous savons désormais que les civilisations sont mortelles. Vous avez évoqué le big bang, ce qui se passe au début. La question que nous voyons apparaître ci et là : qu'y avait-il avant ce début ? Question à réponse impossible.
    Il ne faudrait pas que nous ayons à nous poser la question : qu'y aurait-il après le nouveau big bang ? C'est pour éviter cette question qui ne serait pas sous la forme du fantasme ou de l'explosion atomique, mais sous la forme de la surpopulation, sous 1a forme de l'épuisement de la planète, que nous avions besoin de vous pour nous aider, avec le goût du paradoxe, le goût de la provocation, avec le sens de la formule, à réfléchir et à lancer ce congrès. Je crois, après un exposé de ce type, la réflexion est plus que lancée : elle est prospective et large. J'ai envie de dire aux congressistes, ceux qui sont sollicités à leur tour pour prendre leur part dans le dialogue : « je suis le lien que je tisse ». Alors tissons ensemble un dialogue aussi riche que votre intervention sur le big bang.

 Albert JACQUARD
    Toutes les galaxies s'éloignent : nous le savons depuis 3/4 de siècle. Hier, elles étaient plus proches, avant-hier, encore plus, il y a 15 milliards d'années, toutes au même endroit. Par conséquent, il y a eu explosion : on appelle cela « big bang ». Qu'est-ce qu'il se passait il y a 16 milliards d'années ? Si nous répondons : « il n'y avait rien », c'est beaucoup trop. Il faut dire : « il n'y avait pas de « il y avait ». II n'y avait pas de « il y avait » parce que le temps n'existait pas. Comment voulez-vous que le temps s'écoule lorsque rien ne se passe? C'est une phrase de « Saint AUGUSTIN », quatre siècles après Jésus Christ.
    Je sais que si rien ne se passait, il n'y aurait pas de temps passé. Par conséquent, par définition il ne se passe des choses que depuis le big bang : il n'y avait pas « d'avant big bang ». Le big bang a créé le temps. Avec les théologiens, je m'amuse beaucoup en réfléchissant sur le concept d'éternité puisque le temps a un temps « 0 ». Le big bang a créé le temps : cela élimine le concept, même, de création car le mot « création » signifie « un acte, qui dans la durée » fait apparaître quelque chose alors qu’il n’y avait rien. Or, comme il n'y avait pas de durée, il ne peut pas y avoir création. Avec certains théologiens tels que l'Abbé Pierre ou Jean Cardonnel, nous décidons d'éliminer ce rôle de créateur que l'on avait attribué à Dieu. Nous imaginons un Dieu qui n'est pas créateur et qui n'est certainement pas  tout puissant. De ce fait, la notion de big bang nous amène à penser que le temps a une  origine. Un des moyens de ne pas trop s'appesantir, c'est de mesurer le temps autrement que  nous le faisons en prenant le logarithme. Le logarithme de la durée depuis le big bang, pour le temps "0" qu'est le big bang, est égal à moins l’infini. Vous renvoyez le big bang à moins  l'infini, ce qui vous permet de ne pas vous poser la question sur ce qui se passait avant.

    Je vous cite une très belle phrase sortie de l’Évangile et qui vous dit exactement l'essentiel de ce que je vous direz ultérieurement à propos du fait que l'union, la mise en commun, la communication créent quelque chose de supplémentaire.

Dans l’Évangile, il est dit : «lorsque vous serez réunis, je serai parmi vous». Si vous êtes chrétiens, ce « Je », c'est Dieu ou c'est le Christ. Mais, chrétiens ou pas vous concevez qu'il y a quelque chose de plus que le simple fait d'être réuni. Ceci, maintenant, va être conçu comme une vérité physique. Lorsque 3 vélum font un carbone, il y a toujours plus qui apparaît. Lorsque plusieurs hommes se mettent ensemble, il y a plus que même qui apparaît. C'est pourquoi la seule chose importante est de créer ces liens qui permettent d'avoir plus. Je  ne suis pas Albert JACQUARD, je suis un « Albert JACQUARD » fait par son environnement, qui ait fait l'environnement en même temps ; c'est bien plus beau que cette personnalisation égoïste : dès qu'on est étriqué dans son égoïsme, on est perdu, on disparaît.
    C'est pourquoi, être vivant c'est être poreux, ouvert. Pour qu'une nation soit vivante, il faut qu'elle soit poreuse pour préserver la porosité de mon pays, que je me sens aux côtés des gens de Saint-Ambroise lorsque je l'ai fait récemment parce que eux, ils m'apportent quelque chose. J'ai écrit récemment au Préfet de Seine-Saint-Denis, homme de bonne grande volonté, j'ai osé lui dire, puisqu'il est en présence de maliens qui lui posent des problèmes : il faudrait comprendre que la présence de ces gens posent problème, mais en même temps cela apporte un peu «d'africanitude » dans notre francitude, et elle en a besoin notre francitude.
Donc il faut leur dire merci des problèmes qu'ils nous posent.

 ********************Débat********************

Intervenant
    Vous avez dit, Professeur JACQUARD : «  dans mille ans - je le souhaite, bien avant - nous serons alternativement élèves et maîtres. Or, il y a quelques années à un congrès de l’OCCE une jeune collègue venue de Cuba, très largement inspirée par FREINET dont nous avons aussi parlé ce matin, m'a profondément ému lorsque nous lui avons demandé ce  il y avait de changé. Elle nous a répondu : dorénavant, nous sommes tous l'instituteur de l'autre.

Albert JACQUARD
    Autrement dit l'idée n'est pas nouvelle. Le métier d'homme c'est le métier d'instituteur, de créateur des échanges : il restera toujours ce rôle là. Lorsque je soulignais qu'il n'y aura plus de travail pour personne, je prenais le mot « travail » dans son étymologie, vous savez « tripalium » signifiant 1a torture. Le travail, c'est la torture, moins il y en a, mieux cela vaut !
    Mais un instituteur ne travaille pas avec cette définition là, il se fatigue mais ça paierait pour faire un métier pareil ; ça casse les liens mais il ne faut pas le dire devant des autorités supérieures. Être instituteur, c'est le métier d'homme par excellence.
    J'ai oublié d'évoquer un des moyens de faire passer dans l'esprit des enfants ce changement que je voudrais voir : de s'en prendre à ce qu'on ose nous présenter comme le sport, et qui n'est en fait qu'un jeu de gladiateurs.  J'ai très peur de ces marchandises frauduleuses que l'on donne à nos enfants, en particulier avec le sport de compétition.
    Dès qu'il y a compétition, il n'y a pas sport. Le sport, c'est le bonheur d'avoir un corps et de s'en servir pour jouer, s'amuser, courir et en sortir le maximum de atisfaction.
Absolument pas en compétition : en émulation, « oui ». Or peu à peu on fait croire aux enfants qu'il n'y a de sport que lorsqu'il y a compétition alors que la vérité est exactement à l'opposé. J'aimerais que vous les avertissiez en disant : « Attention. Ce match n'a rien à voir avec le sport : il y avait 22 gladiateurs qui s'étripaient et qui se « crevaient » la santé mais ils étaient bien payés.
    Il y en avait 60.000 qui s'énervaient en les regardant et 3 millions qui étaient « dans leur pantoufle » devant la télévision. Dans cette affaire, personne ne faisait du sport. Le sport, c'est le gamin qui court, le sport c'est « Albert JACQUARD » qui profite de ce que Carl LEWIS lui dise « tu viens, on fait un cent mètres pour, aussitôt, essayer de courir avec Carl Lewis, et qui est très content d'avoir une victoire extraordinaire sur lui-même. Le vrai sport, c'est l'émulation et pas la compétition.

    J'aimerais que l'on prenne toutes les occasions dans l'actualité pour leur dire : « attention, le résultat n'a pas d'intérêt ». Le vrai résultat, c'est qu'il y ait un beau match. Normalement celui qui joue doit se dire : « pourvu que ceux d'en face soient bons » pour que le match soit bon. Il faudrait passer ce message à nos enfants et utiliser l'actualité pour leur dire : « on vous trompe avec l'ex Paris/Dakar, on vous présente cela comme une aventure ». C'est faux : c'est une chose absolument ignoble et écœurante car dépenser des milliards devant des gens qui crèvent de faim. Pour aller vite à Dakar, on n'a rien à faire, c'est la preuve d'une sottise totale, surtout d'un mépris pour ces pauvres africains et d'un mépris pour ce désert qui est une cathédrale. On n'a pas le droit de faire cela ! Il faudrait dire à ces enfants : oui, aller de Paris/Dakar serait une aventure si vous y allez en disant bonjour à tous les gens que vous rencontrerez ».
Mettez trente ans pour aller de Paris à Dakar, vous n'aurez pas perdu votre temps. Mais si vous mettez 15 jours pour y aller, vous êtes un « pauvre type », un idiot car vous avez méprisé les enfants.                              '

    Je me permets de lancer, contre cette horrible activité, un appel en disant qu'il faudrait s'en prendre à ceux qui l'organise, ce que nous appelons plus précisément les sponsors. En français, « sponsor » se traduit par le mot « proxénète ». J'aimerais que l'on dise à Monsieur CALVET qu'il est un proxénète. Je m'interdis d'acheter un véhicule « Citroën » parce que Citroën fait « 1e Paris-Dakar ». Je crois que, à la longue, ils finiront par abandonner. En référence aux réactions de Théodore Monot, le désert est un lieu sacré où il est intolérable de voir des gens y faire leur besoin de vitesse, cela m'émeut. Pourquoi n'iraient-ils pas faire cela dans une cathédrale ?

Il faut faire réfléchir les enfants et leur dire : « vous vous faites avoir, on vous fait prendre des vessies pour des lanternes, et dites non au Paris-Dakar ».  C'est pourquoi, avant cette rencontre, j'ai agacé Monsieur le Maire en lui disant : « votre ville est belle, mais elle est couverte de panneaux qui sont laids, vulgaires et qui abîment tout. Soit les gens les regardent, dans ce cas c'est réellement une cause d'accident, on ferait mieux de regarder sa route. Soit les gens ne les regardent pas, alors à quoi servent-ils ? Dans tous les cas, vous devriez interdire ces panneaux ou sinon, faites changer la loi. Mais on devrait interdire tout panneau publicitaire visible depuis une route simplement au nom de la sécurité, mais aussi au nom de la pollution, c'est monstrueux. A quoi cela sert-il ? A augmenter la consommation . En plus, cela est fait pour nous rendre idiots. L'année dernière, il y avait, dans les rues de Paris, des affiches faites par des publicitaires pour vanter la publicité. Ils disaient : « vous voyez comme la publicité est efficace ». Sur ces affiches figurait un individu complètement « stupide », avec des yeux idiots, et entrait dans son oreille un slogan auquel il manquait un élément. Moi qui suis contre la publicité, je savais que les affiches faisaient référence à la marque « Ricard » et pour « Carrefour ». Cela prouve que dans mon esprit, des idées sont entrées que je ne voulais pas voir. Me voilà, comme un idiot, capable de vous dire : « un Ricard, sinon rien ».

Intervenant

    Professeur, votre commentaire sur le sport me pousse à vous poser une autre question :
« lorsque vous citez le sport comme il se manifeste aujourd'hui, ce que l'on en sait c'est ce qu'en fait la médiatisation du sport c'est-à-dire 40.000 bonhommes et 22 gars qui hurlent, c'est rien par rapport aux millions de français qui, tous les dimanche, marchent, grimpent, nagent de manière anonyme pour la même raison du sport c'est-à-dire avoir un corps qui fonctionne, qui est porteur de plaisir et de victoire sur soi. »
Cela me pousse à vous poser une question que je n'osais pas vous poser : vous avez beaucoup parlé de François d'Assise, de l’Évangile dans cette assemblée laïque à laquelle j'appartiens et dont je me réclame, je me permets de vous parler d'un petit événement que la médiatisation a probablement déformé et construit :
J'aimerais avoir votre sentiment sur la réalité, à savoir ce que représentent les millions de français par rapport au sport et que représente la réalité par rapport à la parution du livre de GARAUDY et en direction de l'Abbé Pierre. Est-ce que vous décidez d'en parler ? Je vous prie d'accepter mes excuses pour cette question.

Albert JACQUARD                                        ·
    Première remarque : c’est justement parce qu'on est dans une assemblée laïque que l'on peut parler, sans la moindre arrière pensée, de François d'Assise ou de l’Évangile qui est un texte admirable. J'en ai parlé à des amis musulmans qui m'ont dit : « il est traité, dans le Coran, un même aspect ». Par conséquent, il faut être ouvert et dire ce que l'on a dans le cœur.

    Concernant le sport, je crois que les champions sont utiles dans la mesure où ils nous permettent de mesurer les progrès à atteindre. Lorsque Carl Lewis réalise 9 secondes au 100 mètres discipline, et moi 28 secondes, je me dis que j'ai encore de la marge pour améliorer mon score, mais cette marge - je le répète à nouveau - c'est par émulation. Je me dis que je ne veux pas voir l'air ridicule lorsque je courrai avec Carl Lewis, je penserai que je cours mieux que jamais. Il faut remplacer la compétition qui est le désir de passer devant l'autre par une émulation qui est le désir de tirer mieux parti de soi, étant donné que l'autre me montre que je peux réaliser vraiment des progrès. C'est à cela que servent les champions.

    Maintenant, il y a médiatisation des champions qui est une catastrophe : je serai très inquiet si un de mes petits enfants désirait devenir champion de tennis. Quel horreur ! Taper dans une balle tous les jours pendant des heures, aucun esclave ne l'aurait accepté au temps de la « Rome Antique ». Je plains ces champions : par hypothèse, un jour on apprendra qu'un champion est proche du suicide. Comment voulez-vous qu'ils aient un autre sort que d'avoir tout mis dans l'idée qu'ils seraient premiers. Un beau jour, ils ne le sont plus. Par conséquent, il faut en avertir nos enfants : « faites mieux, mais émulation ne signifie pas compétition ».
    II faut aussi apprendre à nos enfants à lutter contre l'argent : à titre d'exemple, je vous raconte la belle histoire de cet homme qui, récemment, voulait être maire de Marseille. Comment être maire de Marseille ? Comme les marseillais aiment le football, je vais créer une équipe de footballeurs qui partent gagnants. Comment créer une équipe qui gagne ? On lui a répondu : « c'est facile, tu te rends dans de bons clubs et tu achètes très cher les joueurs ». Il a alors emprunté de l’argent au Crédit Lyonnais et il a acheté des joueurs. Il les a réunis et ils ont gagné. Un jour, n'ayant plus d'argent, il s'est dit : « au fond, il est bien plus facile de perdre que de gagner....  Acheter un joueur pour qu'il perde coûte moins cher que d'acheter un joueur pour qu'il gagne ». Alors il a acheté un joueur pour qu'il perde dans l'équipe adversaire. Actuellement, il est jugé devant les tribunaux : il ne comprend pas, moi non plus !
    Comment peut-on se permettre d'acheter des hommes ! Cette intrusion d'argent dans le sport est nécessairement une catastrophe. Dès que l'argent et la compétition entrent en jeu, il n'y a plus de sport. Alors il reste à tirer le maximum de soi, à condition de ne pas être trop victime de cette médiatisation.
    Un livre, c'est sérieux, c'est solide, il va être lu ! Par conséquent, il faut dire que c'est du poison : l'Abbé Pierre était d'accord avec moi. J'ai peur qu'on fasse dire trop  de choses à l’Abbé Pierre, il se défend mal alors qu'il est un homme politique. Il sait ne pas aller trop loin à la différence de Jacques GAILLOT.

Intervenant

    Albert JACQUARD a souligné, précédemment, que l'enseignement à l'école est important  mais que cela va bien au delà : « tisser des liens et apprendre à mieux se connaître et à parler ». Actuellement, certaines thèses sont avancées comme quoi  il  faudrait réduire l’enseignement quelques données de base, 3 ou 4 opérations, 2 règles de grammaire et pourquoi pas, un petit certificat pour le travail, avec des horaires flexibles dans la boîte d'à côté avant qu'elle ne soit délocalisée.
    Je me disais que si ces projets-là étaient menés à leur terme, peut-être y aurait-il deux ou trois matières à enseigner mais sûrement plus la  possibilité à l’école d’apprendre à se connaître, d’apprendre à tisser des liens comme le dit Monsieur JACQUARD : il faudra donc que nous soyons vigilants.

Albert JACQUARD
    Concernant la boutade que j’ai formulée précédemment, je ne voudrais pas qu'elle soit une arme contre la recherche du savoir. Le savoir est toujours bon et c'est le meilleur des sujets de conversation. Je ne voulais pas considérer que l'éducation se bornait au savoir : le savoir est un moyen au service d'une fin qui est bien supérieure : la construction de l'intelligence d'une personne. Je suis vraiment favorable au savoir, à condition que ce savoir vous ouvre sur des questions, et non pas un savoir qui vous renferme en disant : «maintenant tu sais, donc tu as compris. Tu vas connaître des choses qui vont te permettre de poser une nouvelle question».
    C'est pourquoi cette avancée dans le savoir est le meilleur des sujets de conversation, et le meilleur des liens. Je voudrais surtout ne pas aboutir à une sélection en fonction du niveau du savoir. Précédemment, j'évoquais la notion d'âge à l'école : je me propose de supprimer ce concept d’âge, mais cela supprime au passage toutes les écoles où il y a limites d'âge. Je pense que vous voyez où je veux en venir... II serait, par contre, excellent de supprimer une école comme Polytechnique car je sais comment on y entre, l'ayant fréquenté moi-même : en consacrant deux ou trois années de sa jeunesse à sa future carrière. Lorsqu'on en est capable à 18 ans, cela n'est pas bon signe ! Toutes ces écoles sélectionnent sur le conformisme. Le résultat est le suivant : à l’École Polytechnique de Paris, on est très sélectionné en nous expliquant qu'on représente l'élite, tandis qu'à l'Ecole Polytechnique de Zurich on ne sélectionne absolument pas. La conséquence est la suivante : parmi les anciens élèves de Zurich, 27 ont un Prix Nobel, et parmi les anciens élèves de Paris, 2. Pas étonnant puisqu'ils ont été sélectionnés sur le conformisme. C'est exactement le même système pour une autre école qui fait beaucoup parler d'elle : pour rentrer à l'E.N.A il faut, à 25 ans, être capable de plaire à des « vieux » qui ont 60 ans. Donc, en ayant 60 ans, on est conformiste. A l'E.N.A, il n'est pas question de Prix Nobel mais plutôt question d'inventivité politique : le moins  qu’on puisse dire, c'est qu'elle n'est pas grande !

 Intervenant

    Monsieur JACQUARD, savez-vous s'il y a, actuellement, une réflexion en cours au plus haut niveau, Éducation Nationale, C.S.A. ou autres mouvements et organismes d’État. Lorsqu'un problème d'environnement, que je considère majeur, personnellement, et que connaissent les enfants actuellement - je pense aux fameux dessins animés japonais prônant la violence, interdit au japonais eux-mêmes d'ailleurs, mais diffusés le mercredi à notre jeunesse - je voudrais connaître votre propre réflexion à cet égard.
 

Albert JACQUARD

Il faudrait apprendre aux enfants la non violence. Actuellement, c'est dramatique. Je me rends souvent au Québec où une petite fille de 13 ans, Virginie Larivière maintenant célèbre a appris que sa grande sœur avait été violée, égorgée. Elle, au lieu de crier vengeance, s'est posée la question de savoir pourquoi des faits aussi ignobles pouvaient avoir lieu. Sa réponse fut la suivante : «on accepte que la violence résolve les problèmes».
    Et où découvre-t-on la violence ?
A la télévision. Elle, petite fille de 13 ans vivant dans la banlieue de Montréal, a lancé une campagne contre la violence à la télévision. «On peut sourire, elle n'aura jamais le pouvoir face à tous ces grands dirigeants de chaînes de télévision ! »

    Elle a tellement bien su plaider la cause qu'elle a rencontré, lors de sa campagne, des journalistes remarquables qui ont aussitôt communiqué sa mission, si bien que le Parlement a décidé d'interdire la violence à la télévision jusqu’à 23 ou 24 heures. Par conséquent, il y a des lois qui restreignent la violence extrêmement contraignante.

    On dit : «oui». Mais ils pourront toujours regarder les chaînes américaines ?
«Cela m'est égal, je vais déjà essayer chez moi. Et peu à peu, on peut espérer que le résultat va porter ses fruits. Il est scandaleux de présenter des programmes de ce type à la télévision, pour des raisons purement commerciales ! Il faut supprimer la publicité à la télévision, autant  que la supprimer sur les routes afin qu'une télévision puisse être financée autrement.

    Je n'arrive pas à comprendre qu'un État civilisé puisse demander à quelqu'un, tel que Monsieur Bouygues, d'acheter une chaîne de télévision pour l'exploiter financièrement. Un moyen de manipuler les esprits aussi puissants que la télévision ne doit évidemment pas être entre les mains de gens qui «se font de l'argent». C'est une question de dignité nationale. Alors, évitons que ce soit entre les mains de l'argent ! Il nous faut lutter contre le triomphe de l'économie : comme vous le savez, j'en ai fait un titre.
 

Intervenant

    Professeur Jacquard : vous nous avez fait part, précédemment, de votre attachement à la civilisation méditerranéenne et à la culture également. J'ai été très intéressé par votre passeport et par votre idée de communauté culturelle méditerranéenne. Pourriez-vous rajouter quelques mots à cet égard ?

Albert JACQUARD

    C’est un projet que j'ai lancé dans un livre et gui a été pris en considération par la Municipalité d'Aubagne, près de Marseille et par la C.C.A.S. qui est l'organisme du comité d'entreprise de EDF/GDF. Ils ont financé un colloque de personnalités venant tout autour de la Méditerranée, et nous avons discuté pendant ? jours et demi : à cette occasion, nous avons lancé le passeport et publié un petit livre résumant cela. J'ai toujours ce projet à cœur.

    Au mois de janvier, j'ai été invité par le Commissaire Général au plan, Monsieur GUENOT, en même temps que Monsieur Federico MAYOR, le patron de l'UNESCO : ensemble nous avons évoqué ce projet. Ils m'ont promis, l'un comme l'autre, de mettre à exécution des groupes de travail qui permettront de préciser ces idées là.

    Je pense qu’un Premier Ministre ou un Président de la République d’un État quelconque, qui lancerait cette idée, en invitant tous ses collègues à se réunir à Malte ou ailleurs pour créer cette future communauté, engendrerait une adhésion populaire intense. Ce projet doit être développer : si vous vous sentez courageux, lancez-le ! Peut-être y a-t-il, parmi vous, de futurs hommes politiques : aussi l'idée mériterait qu'on s'y intéresse.. J'ai ressenti l'impression, lors d'un discours de Monsieur CHIRAC au Caire, d'un relent des idées que j’avais exprimées à Monsieur GUENOD. Telle ne fut pas ma joie à cet égard : Monsieur CHIRAC parlait de la politique arabe de... ...... ... , cela me semblait un très mauvais mot : il n'y a pas de politique arabe. Les turcs, les berbères, les ... .... ne sont pas des arabes. II vaudrait bien mieux adopter une politique méditerranéenne de la France.
 

Intervenant

Monsieur le Professeur : compte tenu de l'évolution de notre société et compte tenu du peu de moyens dont dispose l'école, êtes-vous optimiste ?
 

Albert JACQUARD

    II faut être ni optimiste, ce qui signifierait « ça s'arrangera naturellement ». Ni pessimiste signifiant que « tout est perdu d'avance ». Je pense que nous devons être volontaristes en disant : « faisons en sorte que cela s'arrange, et prenons-en les moyens ».

    Pour que la situation change, il faut que l'école bouge. Si la France est une république, c'est à cause ou grâce aux instituteurs ; ce ne sont pas les hommes politiques qui furent capables de transformer la France en une république : ils l'ont voté sans le croire. Les instituteurs y ont cru, cela s'est produit. Par conséquent, c'est à l'école que l'on peut changer la mentalité, essayer de lutter contre l'argent tout puissant, et contre les déviations qui mènent à la violence.
    Lors d'une émission, Anne SINCLAIR m'a demandé comment remédier à la violence à l'école, sachant que chaque jour, on demande aux enfants d’être compétitifs. Prôner la compétition, c'est prôner la violence. Par conséquent, il faut savoir que la violence ainsi présente n'est pas la faute de ces enfants, mais celle de ceux qui leur parlent de compétition : on le voit beaucoup parmi tous ceux qui ont, hélas, la parole à la télévision.