Réflexion pédagogique
 
Des textes pour approfondir ...

L'apprentissage coopératif

EDUQUER et INSTRUIRE
LES INTERACTIONS SOCIALES DANS LES APPRENTISSAGES
par Jean-François Vincent à l'IUFM de Montauban le 17/02/02

" ...Ainsi par la discipline autoritaire d'une part, par le système de compétition d'autre part, sont emprisonnés les rapports naturels qui devraient exister entre les élèves comme entre eux et les maîtres... Il ne peut y avoir aucune solidarité acceptée dans une école où le maître n'est qu'un caporal ; il ne peut y avoir aucune coopération possible dans une école où les élèves pratiquent quotidiennement le " chacun pour soi. "
                                                       
Barthélémy Profit L'éducation mutuelle à l'école 1936

Eduquer et instruire : quelques considérations en introduction.

1er constat : la question éducative est au coeur du projet fondateur de l'Ecole de la République.
L'Ecole de la Illème République avait pour objectif de construire la République et la laïcité.

2ème constat : cette éducation du citoyen était autant en " décalage " par rapport aux valeurs sociales aux pratiques culturelles des familles il y a un siècle qu'elle l'est de nos jours.
Il fallait éduquer à la raison contre l'obscurantisme de l'église et son poids dans les familles, construire la République contre les menaces royalistes. (le terme de hussard noir de la République illustre cette " mission " confiée aux enseignants, ce difficile combat contre l'adversité.)

3ème constat : la question éducative avait disparu ces dernières années des finalités de l'Ecole (depuis les années 1970).
La crainte probablement des dangers d'une éducation trop " institutionnelle " et uniforme, d'une éducation pas assez respectueuse de la liberté des individus et des différences culturelles.
L'Ecole instruisait (même dans le domaine civique on parlait d'instruction civique) les familles éduquaient.

4ème constat : depuis quelques années la problématique éducative revient en force mais elle est perçue comme étant " contradictoire " à l'enseignement.
Si l'on passe du temps à "éduquer " c'est nécessairement du temps en moins pour l'instruction.
L'acquisition de connaissances disciplinaires s'opposerait ou serait difficilement complémentaire à l'acquisition de connaissances et compétences relationnelles et sociales, à l'acquisition de valeurs.

Eduquer et instruire la question des valeurs de référence.

Si d'une façon générale, les valeurs " sociales et républicaines" que sont la fraternité, la solidarité, la coopération, ont toujours été déclarées à l'École comme de hautes vertus morales et civiques, il a toujours été difficile d'observer leur mise en oeuvre effective dans l'école et dans les classes.

Pendant de nombreuses années l'élève a appris à travailler seul à côté des autres et parfois seul contre les autres. II a appris à se protéger du regard de son voisin et a appris à réfréner son désir de lui parler et de l'entendre. (Dans les années 1930 Barthélémy Profit dénonçait une école où les élèves pratiquent quotidiennement le " chacun pour soi ". Cousinet quarante ans plus tard écrivait encore: Tu dois aider ton prochain, excepté dans cette école où nous ne cessons de t'interdire de l'aider.)

A l'entrée du XXIème siècle la fraternité, la coopération et la solidarité continuent à être affirmées comme des valeurs essentielles mais elles ne sont pas plus intégrées dans le fonctionnement général du système éducatif que dans les pratiques pédagogiques des enseignants.

On peut même affirmer que bien au contraire, depuis la création de l'École, de la maternelle à l'Université, l'individualisme, la compétition, la sélection, ont toujours été les maîtres mots de l'organisation scolaire.

Ces références explicites au seul mérite individuel, renvoient la réussite ou l'échec de chaque apprenant à sa seule volonté, à sa propre responsabilité et reproduisent, grâce aux judicieux dispositifs d'orientation, la stratification sociale.

Cette façon de vivre la scolarité obligatoire est d'autant plus catastrophique qu'elle finit par faire croire aux élèves et à leur famille que tout cela est juste. Au nom de " l'égalité des chances " affirmée par l'Ecole, la sélection serait même " naturelle ".
A force d'être aidés dans des domaines vides de sens pour eux, les élèves en difficulté scolaire finissent par se sentir nuls et, résignés ou révoltés, ils se construisent une image de citoyen de seconde zone.

Les valeurs " de référence " du système éducatif, (celles qui sont caractéristiques de son fonctionnement réel) se trouvent ainsi en totale cohérence avec celles d'une société de plus en plus caractérisée par la focalisation sur l'exercice des libertés individuelles, la compétition entre les individus et par l'obsolescence d'un certain nombre d'idéaux qui avaient pour noms : mutualité, syndicalisme, coopération, militantisme.

L'écart entre les valeurs déclarées unanimement essentielles, celles que l'on affirme vouloir construire, et la réalité quotidienne se référant à des principes qui les bafouent, traduit la schizophrénie dans laquelle se trouvent l'École et la société en général.

De l'éducation individualisée et compétitive...

Depuis les instructions officielles de 1923, jusque dans les années soixante-dix, l'Éducation Nationale, tout en valorisant le travail individuel, l'émulation par la compétition, le classement en fonction des mérites personnels... défendait avec conviction dans ses programmes, l'importance de la construction des l'école des valeurs républicaines.
A partir des années 1970, les attentes à l'égard de l'École vont devenir de plus en plus importantes et l'élève va, petit à petit, être défini comme l'élément central du système éducatif.
Parallèlement, les références à la coopération, à la solidarité vont progressivement disparaître pour laisser la place dans les programmes et les circulaires à d'autres références : autonomie, pédagogie différenciée, éducation à la liberté, égalité, travaux personnels...

Cette centration sur l'individu va progressivement ces dernières années, amener nombre d'enseignants à penser que leurs efforts professionnels devaient les amener à devenir les précepteurs de chaque élève.

Cette logique de l'individualisation de l'enseignement est critiquable pour au moins deux raisons.

Tout d'abord, elle est pédagogiquement aberrante et les enseignants qui restent dans cette conception ne peuvent entrevoir de secours que dans la diminution du nombre d'élèves de leur classe ou dans la recherche d'une hypothétique homogénéité de niveau de classe ou de besoin des élèves.
L'individualisation érigée en logique d'enseignement, induit donc de fait, la sélection, la création de filières et une surenchère perpétuelle sur l'augmentation " des moyens " : plus d'enseignants par école ou moins d'élèves par classe.

Elle témoigne d'une vision de l'apprentissage qui se construirait individuellement, dans la seule relation maître-élève, comme si l'apprentissage était un processus dans lequel l'enseignant emplirait plus ou moins vite de portions d'un savoir achevé, les esprits vides de ses élèves.
Dans cette logique, tout échec dans l'apprentissage devient une injure à la compétence professionnelle de l'enseignant et ne peut être le fait que d'une trop faible attention de l'apprenant.

Cette conception de l'apprentissage ignore les travaux de psychologie cognitive qui depuis plusieurs décennies ont clairement mis en évidence le rôle des " interactions sociales " (échanges, confrontations, justifications) dans les apprentissages.

Certes, l'acte intellectuel d'apprentissage est un acte personnel. Chaque élève apprend tout seul, mais il apprend grâce aux autres, avec les autres et même des autres. Il apprend d'autant mieux qu'il se trouve dans un groupe hétérogène et qu'il doit résoudre avec les autres des problèmes complexes.

Cette logique de l'individualisation est ensuite éducativement désastreuse.

Quel peut être en effet l'impact éducatif d'une organisation de classe, de dispositifs d'évaluation mettant chaque élève en situation de compétition individuelle. Seul à côté des autres. Seul responsable de sa réussite comme de son échec.
Quel peut être cet impact quand cette réalité amène à sélectionner, à exclure les élèves les plus faibles ? Seul contre les autres.

Quel enseignant avouera aujourd'hui qu'il cherche à former des élèves obéissants, soumis à la hiérarchie et en compétition frontale les uns contre les autres pour obtenir le meilleur diplôme, la meilleure place ? Ce discours serait intenable et pourtant...

La pression " évaluatrice ", les " classements ", les systèmes souvent invisibles de " distinction " (entre sections nobles et " inférieures "... autant de façons d'alimenter et de renforcer ces valeurs négatives que pourtant, les enseignants rejettent.

... à l'éducation coopérative.

L'apparition dans les premières années des mouvements pédagogiques dits "d' éducation nouvelle" est le fruit de la volonté acharnée de militants convaincus de la nécessité de mettre en place dès l'école primaire, une éducation active à la Démocratie et à la Coopération (Coopération envisagée alors comme un programme de reconstruction sociale (GIDE (Charles) Manifeste des intellectuels et universitaires Revue des Etudes Coopératives N°1 1921 Charles Gide 1847- 1932 Professeur à la faculté de Droit de Paris et au Collège de France, dirigeant historique du mouvement coopératif français et théoricien de l'Economie sociale au début du XXème siècle )

Plus de soixante-dix ans après sa création l'OCCE pour sa part continue à affirmer que la Coopération représente, sur un plan éducatif, économique ou social une réelle alternative à la compétition entre les hommes à l'exclusion et à la violence sociale, éléments caractéristiques du libéralisme et du mondialisme qui imprègnent insidieusement le système éducatif dans toutes ses composantes.

Comme l'écrivait il y a près d'un siècle le Docteur Fauquet, grand nom de la Coopération économique : " La fin première de l'institution coopérative est de relever la situation économique de ses membres, mais par les moyens qu'elle met en oeuvre, par les qualités qu'elle demande à ses membres et qu'elle développe en eux, elle vise et atteint plus haut :
le but de la Coopération est alors de faire des hommes, des hommes responsables et solidaires pour que chacun d'eux s'élève à une pleine vie personnelle et tous ensemble à une pleine vie sociale. " (Dr G.Fauquet cité par Maurice Colombain dans la préface de les coopératives et l'éducation de base UNESCO 1950)

Mais les valeurs pour se construire ne peuvent se satisfaire de discours moralisateurs et d'injonctions. Elles exigent une pratique active et réfléchie.

Pour se traduire en actes dans les établissements scolaires elles doivent être " instituées ", présentées comme caractéristiques du projet de la vie de la classe ou de l'établissement et faire l'objet d'apprentissages spécifiques.

La Coopération à l'École alternative pour une autre École.

La Coopération à l'École est donc une organisation pédagogique, visant à mettre en au coeur de la classe, au coeur de l'apprentissage les principes et les valeurs de l'organisation coopérative.
Elle affirme un certain nombre de postulats concernant l'École.

· L'École n'a pas pour seule fonction d'enseigner des connaissances.
Elle est aussi un lieu de socialisation, l'occasion d'un apprentissage de la démocratie dans la façon dont se construisent les savoirs dans la vie de la classe et dans celle de l'établissement.
C'est la raison pour laquelle nous pensons qu'on ne peut dissocier, et encore moins opposer contenus enseignés et méthodes pédagogiques.
Bien au contraire nous souhaitons affirmer qu'à l'École, la façon dont les savoirs se construisent est aussi importante que les savoirs eux-mêmes.
Si comme dit Einstein, " on n'est intelligent qu'à plusieurs ", il est indispensable qu'à l'École on apprenne enfin, comment on peut travailler efficacement et intelligemment ensemble, en utilisant les connaissances et compétences de tous.

· L 'École doit se définir comme le lieu de construction de la solidarité humaine et mettre en cohérence les principes dont elle se réclame, les valeurs auxquelles elle se réfère, son fonctionnement global et les pratiques des enseignants.
L'individualisme, et la compétition, valeurs de référence de la société, caractérisent le fonctionnement actuel du système scolaire dans son ensemble faisant de l'École une formidable machine à sélectionner.
Pour éduquer à une citoyenneté solidaire, la coopération, l'entraide, doivent être les valeurs de référence d'une École, dans laquelle, la réussite de quelques-uns ne s'effectue pas au détriment des autres, mais contribue à la promotion de tous.

· L'École n'a pas pour fonction d'assurer la " sélection sociale ".
Au delà de la " démocratisation quantitative " et de l'allongement de la scolarité obligatoire, l'École doit être un lieu de " démocratisation qualitative " capable tout en transmettant un socle commun de connaissances, d'identifier, de valoriser et de prendre en compte les identités, expressions et potentialités de tous les élèves.
Or actuellement en survalorisant un nombre restreint de connaissances disciplinaires, (essentiellement celles du domaine de la langue écrite et des mathématiques) en transmettant des contenus souvent vides de sens pour les élèves, sans appropriation active et créatrice, l'enseignement, l'évaluation et les procédures d'orientation, n'ont comme seule fonction que d'assurer la sélection sociale.

· Les pratiques pédagogiques ne sont pas neutres.
Les pratiques pédagogiques ne sont pas éducativement neutres ou semblables.
Elles impliquent, que l'enseignant en ait conscience ou pas, une réflexion concernant le statut de l'apprenant, de l'enseignant, du savoir et des relations que ces trois éléments entretiennent entre eux.
Faire un choix de pratique pédagogique c'est envisager des objectifs éducatifs spécifiques.

Changer l'École pour changer la société

Nous sommes tout à fait convaincus qu'il y a dans l'idée même de Coopération scolaire l'expression d'un idéal qui traduit dans l'École, à tous les niveaux, de la maternelle à l'Université, les grandes aspirations humaines vers la démocratie, la fraternité et la solidarité, en même temps qu'une volonté d'émancipation que la doctrine coopérative a affirmée dans le domaine économique.

Dans toutes les classes de l'enseignement public français, sous des formes et à des degrés divers on rencontre depuis de nombreuses années, la Coopération : qu'il s'agisse de travail par équipe, d'actions de solidarité menées par une classe ou un établissement, d'organisation d'un projet commun, de l'élaboration collective de règles de vie dans la classe, ou de la mise en place de temps de débat...

L'apparition de cet esprit d'entente et d'amitié dans le travail, d'un esprit de paix et de solidarité dans les relations humaines, correspond à une première et authentique mise en oeuvre de la Coopération.

Mais il faut dépasser ce stade et considérer que la Coopération pour devenir consciente et efficace a besoin de se concrétiser et de s'institutionnaliser.

C'est au sein de la classe organisée de façon coopérative, que la doctrine coopérative prend toute sa valeur et toute sa signification.

Agent de transformation de la vie scolaire la Coopération à l'École devient alors l'expression d'une intention éducative bien déterminée.

Faire le choix de la Coopération à l'École c'est donc envisager une finalité à la fois éducative, sociale et économique.

C'est rêver une autre société... Une société plus humaine, plus solidaire.

C'est ce projet que l'Office Central de la Coopération à l'Ecole s'efforce de faire connaître et de mettre en oeuvre.

Jean-François VINCENT
Président de l'Office Central de la Coopération à l'Ecole