Réflexion pédagogique
 
Des textes pour approfondir ...


Le "moment philo" et ses prolongements possibles, en fonction des cycles

Rédigé par Jean Luc Duret, Dominique Sénore
à partir d'un travail de recherche
mené dans une école de Saint Didier sous Riverie


Ce moment de parole est particulier. Pendant une dizaine de minutes, chaque semaine, les élèves se retrouvent confrontés à une énigme comme par exemple : "pourquoi certaines personnes ont-elles envie de se moquer ? Peut-il être utile de se mettre en colère ? Comment faut il faire pour être sûr de bien connaître quelqu'un ? Est ce que comprendre et apprendre c'est pareil ? Faut il toujours réussir la première fois ?", etc.
Pendant ces dix minutes, l'enseignant n'intervient pas. Cela ne signifie pas pour autant que sa présence n'est pas forte et importante, au contraire. Il doit faciliter la communication entre les élèves, permettre aux échanges d'avoir lieu et ainsi à la pensée collective et individuelle de se construire.
Ce moment est enregistré ou filmé et les élèves ont la possibilité de se réentendre ou de visionner la cassette soit immédiatement après la séance, soit à tout moment libre. Une fois, l'énigme a semblé insurmontable, trop complexe aux élèves du cycle 3 alors Qu'il leur était proposé d'échanger à partir de la question suivante : "qu'est ce que la beauté ?". Un sursis d'une semaine a été demandé au maître de la classe. La séance fut interrompue et reprise la semaine suivante ; les échanges furent alors plus riches et plus nombreux. Une autre fois, les élèves se sont plaints car les énigmes présentées leur semblaient trop difficiles. La question fut débattue en conseil et une décision votée : les élèves choisiraient les trois prochaines énigmes pour les trois prochaines séances. Après réflexion, les trois énigmes suivantes furent retenues :
- Pourquoi y a-t-il des gens racistes ?
- L'univers a-t-il une fin ?
- Qui est apparu le premier, de l'oeuf ou de la poule ?
Jacques Lévine a travaillé avec l'équipe des enseignants de Saint Didier sous Riverie. Il a visionné des enregistrements. A partir de ses observations, il a pu mettre en évidence le fait que les élèves du cycle 1 échangent surtout à partir de ce qui fait référence à ce qu'ils connaissent et qui fait sens pour eux, sans liens apparents avec ce qui est dit par les autres élèves mais en s'opposant ; ils utilisent beaucoup : "je suis pas d'accord". Les tautologies sont abondantes ("mon nounours est beau parce qu'il est joli"). Ensuite, au cycle 2, les élèves prennent appui sur les différences et les oppositions pour s'exprimer. Au cycle 3, les prises de parole se font en tentant de prendre appui sur ce qui rassemble les élèves, comme s'ils craignaient qu'une opposition les séparent.
Nous présentons maintenant, à titre d'illustration, des extraits de la retranscription de deux moments au cycle deux.
Peut-il être utile de se mettre en colère ?
"Oui c'est possible de se mettre en colère quand des enfants assez grands font des bêtises, les parents se mettent en colère.
C'est presque comme Paul, oui c'est possible car si les enfants font des choses pas bien, les gens peuvent se mettre en colère.
Eh ben si une voiture rentre dans l'autre, et si la voiture blanche est la plus cabossée, la dame pourrait se mettre en colère.
J'suis d'accord avec toi Paul, Morgane, l'autre jour disait toujours c'est quoi çà et Nadia s'est mise en colère car c'est quand même embêtant que quelqu'un répète toujours la même chose, quand on se concentre, on pourrait écrire n'importe quoi.
C'est utile parce que si sur le mur d'une maison, on écrit avec des truc de guerre, ça met en colère.
Si quelqu'un me dit de faire du calcul qu'est ce que ça fait 10+10 et qu'on écrit un autre nombre, ça peut fâcher...
C'est pas des bombes de guerre, c'est comme ce qu'utilise la maman dans les toilettes"
Comment faut il faire pour être sûr de bien connaître quelqu'un ?
"Il faut surtout bien savoir comment il s'appelle, lui avoir déjà parlé, l'avoir vu...
Eh ben il faut le connaître, l'avoir vu ou à sa naissance, des fois on connaît très bien.
Il faut l'inviter parfois, lui montrer notre chambre.
...Tout simplement, on a pas besoin de regarder que les lunettes, il faut tout regarder, bien regarder les cheveux.
Que quand je suis arrivé dans cette école je connaissais que Mourad et après Pierre est devenu mon copain, je sais pas comment, par miracle peut-être.
Moi je sais pas reconnaître des jumelles.
Ben Michel, c'est facile de répondre à ta question si y'en à une qui a pas de lunettes et l'autre qui en a, c'est facile de les reconnaître.
Eh ben faut demander à sa maman.
Quand on va dans une nouvelle école et qu'on n'a rien, c'est sûr qu'on connaît pas.
S'il y a deux soeurs jumelles carrément pareilles, on sait pas les repérer.
C'est dur de reconnaître quelqu'un si on l'a pas vu avant.
J'ai rien compris".

Pendant l'année scolaire dernière, les élèves du cycle 3 ont demandé s'ils n'existaient pas des expériences dans d'autres écoles ou entre adultes ; ils auraient aimé visionner des cassettes pour savoir ce que pensaient d'autres personnes. Ceux du cycle 2 ont demandé à inventer des énigmes et ont défini celles qui pouvaient "être philosophiques" : "les questions philo sont celles où on ne peut pas répondre par oui ou par non".
En fait, ce temps offert aux élèves déborde largement du cadre des dix minutes consacrées à cette activité. Les enseignants constatent que tous les élèves participent et que le "leadership" de quelques uns, constaté dans certaines classes, n'existe plus. Les enfants se reconnaissant comme ayant un profil de " bon élève " côtoient ceux qui ne se reconnaissent pas dans cette catégorie et échangent à égalité. En fait, pour les enseignants de l'école, "il n'y a pas de leadership, mais seulement des élèves qui sont très impliqués selon les activités. Ce qui les préoccupe, ce sont les rares cas d'enfants à partir de trois ans qui ne s'impliquent dans aucune activité". Les enseignants, quant à eux, ont une occasion supplémentaire d'écouter et d'observer leurs élèves. Cette attention particulière leur fournit une occasion supplémentaire pour chacun des élèves d'être considéré comme un interlocuteur valable aux yeux de l'ensemble de la communauté éducative. C'est une posture qui semble porter ses fruits ; ainsi nous avons pu constater qu'en mathématiques, par exemple, les élèves échangent, argumentent, réfléchissent et discutent pour aider l'un d'entre eux à comprendre le mécanisme d'une soustraction plutôt que de rester à un apprentissage mal maîtrisé


Document consultable à l'adresse http://www.inrp.fr/Primaire/monographies/senore.htm#philo