Réflexion pédagogique
 
Des textes pour approfondir ...

Textes de Jacques Lévine

Des enfants en sous-construction identitaire
dans une société en sur-construction technologique

Une petite demi-heure ! J'ai envie de protester parce que moi je vais remonter au Déluge et je devrais avoir plus de temps que Marek Halter. De Moïse à la modernité, le kilométrage n'est pas le même que du Déluge à la modernité. Mais je ne lui en veux pas.
Il n'est pas dans mes habitudes de parler ex cathedra, bien que je sois très honoré de pouvoir le faire. Ma méthode, sur le plan de la pédagogie, est la coréflexion. La coréflexion nécessite un espace circulaire où l'on est assis au même niveau que les autres. La coréflexion est quelque chose de très important parce que c'est la corecherche, c'est cotrouver et, sur le plan pédagogique, Philippe Meirieu a esquissé un peu ce point, c'est probablement quelque chose qui fera partie de l'avenir.
C'est une méthode où chacun parle, construit avec celui qui propose le thème. On écrit sur un tableau, quelque part, ce que chacun dit, si bien qu'il y a vraiment un travail en commun, et c'est la méthode Freinet, d'une certaine façon, mais que je voudrais voir appliquer d'une façon beaucoup plus systématique.
Vous me verrez avoir des problèmes avec la lecture de mes notes, d'abord parce que ce que j'écris est illisible, même pour moi, et ensuite, parce qu'au fond de moi-même, non pas que je déteste l'écriture, mais je me sens étranger à l'écriture et je sens l'écriture étrangère à moi. En ce sens, je suis tout à fait Socrate dans ce que Platon en dit dans Phèdre. Socrate disait que ceux qui écrivent cherchent à avoir d'une part, de l'emprise sur l'autre, et il comparait cela à la sodomie, et d'autre part, qu'écrire, c'est se couper du monde des idées. Il faut une relation directe avec le monde des idées. La médiation de l'écriture trouble, en tout cas pour certains. Peut-être que l'humanité se divise en deux : ceux qui pensent au travers de l'écriture, et ceux qui ont besoin de quelque chose de plus direct, et dont je suis.
Je vais plaider pour les petits, pour les enfants de la maternelle, et même avant, pour les bébés, pour les plus défavorisés d'entre eux.
Vous ne retrouverez pas grand-chose de ce que je vais dire dans le résumé que vous avez, mais il se peut que le résumé dise mieux ce que j'ai à dire que ce que je vais dire.
Ceci dit, je vais essayer de préciser ce que j'entends par construction identitaire. Pour cela, je vais vous lire la lettre que Émile a écrite à son institutrice Élise. Lettre de l'élève Émile à son enseignante, Mme Élise, classe de CE1 :
" Maîtresse, je voudrais éviter de vous surprendre, c'est pourquoi je vous écris avant que la rentrée ait lieu. J'aurais beaucoup de regret si en me voyant vous ressentiez trop d'émotion. " Certaines personnes meurent d'émotion ", a dit une fois ma grand-mère. C'est pour que ce genre de malheur ne se produise pas que j'ai décidé, après beaucoup d'hésitation et de réflexion, de vous mettre au courant. Je dois en effet vous dire que depuis quelques temps, mon physique est assez étrange, même très étrange. De loin, j'ai l'allure d'un garçon de mon âge, 7 ans et 2 mois, mais si l'on m'approche, surtout les personnes intelligentes qui ont un regard qui devine tout, on pourrait voir qu'à l'intérieur de mon corps, il y en a un autre.
Des fois, ma tante qui se doute peut-être de quelque chose, dit : " Il est drôle ce garçon ! Il y a l' Émile du dehors et l' Émile du dedans. Il me fait penser à une poupée russe. " Cette réflexion me déplaît beaucoup car je ne suis ni une poupée ni russe.
Ce qui me trouble dans ce deuxième corps, c'est qu'il ne fonctionne pas tout à fait seul, mais presque sans que j'arrive toujours à le contrôler. J'ai du mal à le décrire, mais je suis certain qu'il est debout comme moi avec un bas, un milieu, un haut. Quand j'ai des mauvaises pensées, par exemple regarder sous la jupe des dames ou envie d'étrangler ma petite soeur (elle le mérite parce qu'elle est vraiment très énervante), ça part plutôt du bas ou de la poitrine. Quand je suis sérieux, ça sort du front. Quand je rêve à la vie que j'aurai quand je serai grand et que je me vois en héros, ça ce se passe dans le haut de la tête en direction du ciel.
J'en ai conclu que ce deuxième corps ressemble à un arbre avec des racines qui vont profond dans la terre, un tronc solide pour ne pas avoir peur, et un abondant feuillage pour imaginer. J'ai donc d'abord voulu dessiner cet arbre et vous l'envoyer et puis j'ai choisi autre chose. Je pensais que ce que je ressentais était un peu différent et plus compliqué.
L'idée m'est alors venue, après en avoir parlé à mon cousin qui m'a promis le secret, que ce deuxième corps, il fallait que je l'appelle mon " moi-maison ". Je vous l'adresse accompagné d'une photo de moi. Pour ce qui est de la photo, vous verrez que je suis beau garçon. D'ailleurs, dès qu'on me voit, on m'aime parce que je suis sociable, intelligent, plein d'idées, tout en restant modeste. J'ai le genre qui plaît, paraît-il, aux enseignants.
Le deuxième dessin, celui qui correspond au " moi-maison ", c'est mon intérieur. Il n'y a pas de doute, c'est une maison à trois ou quatre étages. J'hésite car le dernier est double. Et puis il y a des choses sur le côté gauche que j'ai représentées par des ronds.
Je ne vous cache pas, maîtresse, que je suis inquiet. Suis-je le seul de cette espèce ? Mes camarades ont-ils également un deuxième corps à l'intérieur du premier ? Et leur maison est-elle en bois mort ou, comme la mienne, bien vivante ? J'ai souvent voulu les interroger, mais je n'ose pas. Et si je suppose que tout le monde a ce deuxième corps, faut-il que je pense que vous aussi, Maîtresse, vous l'avez ? Est-il fait chez les dames comme chez les messieurs ? Chez les hommes vieux comme chez les hommes jeunes ? Cela doit être différent chez les enfants et encore plus chez les bébés puisque leur " moi-maison " n'a pas encore eu le temps de grandir.
En tout cas, si ce deuxième corps existe chez tout le monde, j'aimerais qu'un jour, vous fassiez une leçon de choses pour nous expliquer ce mystère. Papa m'a dit que vous avez suivi les cours de l'IUFM, on a donc dû vous en parler.
J'espère, maîtresse Élise, que je vous en ai assez dit pour que vous ne soyez pas effrayée en me recevant dans votre classe. Je vous salue respectueusement en attendant de faire votre connaissance.
Émile "
Les savants se sont penchés sur le cas d'Émile. Ils l'ont interrogé. On l'a d'ailleurs appelé l'inventeur de l'intracorticolexie, ou encore de la lecture intrapsychique, ou encore de l'intradomolexie. Puis on a essayé de voir ce qu'il en était et voilà ce qui est sorti. Voilà la maison telle qu'on l'a reconstituée après coup. Vous voyez qu'il y a une diversité de " moi-maison " possibles. Vous avez un " moi-maison " à cave dominante avec un moi social, au milieu, mal individué, envahi par la vie pulsionnelle qui vient de la cave. Vous avez un " moi-maison " à message trop conformiste avec appauvrissement du moi ludique, du moi mythique. Vous avez un " moi-maison " envahi par les problèmes des parents. Vous avez un " moi-maison " riche, c'est celui d'Émile, bien structuré, à la fois unifié et diversifié, où les mauvais objets de la cave ou du moi social n'entravent pas la circulation. Il y a des membranes qui protègent le moi social du moi de la cave sans pour autant gêner le fonctionnement.
Pourquoi ce titre " moi-maison " ? Il semble que pour survivre, vivre et se développer, il faille mettre sa maison à l'intérieur de soi. La maison, c'est-à-dire la mère, le père ensuite, le décor, l'environnement, et le tiers, les autres même. Il y a une incorporation qui accompagne chacun. Avec cet accompagnement intérieur, on se donne le droit d'exister, de goûter les joies d'exister, et on fait fonctionner trois dynamiques d'expansion : la dynamique pulsionnelle qui correspond à la cave, la dynamique du moi social qui correspond à l'expansion dans l'ordre établi (la cave plutôt à l'expansion dans la toute-puissance), et le moi fictionnel qui est également indispensable. Ce sont trois directions de recherche de valeurs et de pouvoir.
C'est par ces indicateurs de fonctionnement que l'on sent si l'on est trop divisé ou trop magmatique, si l'on est satisfait ou pas de soi, en tant que gestionnaire de soi-même.
Émile triche un peu parce que ce " moi-maison " n'est pas qu'optimiste et comme tous les " moi-maison ", il est travaillé par un doute majeur : le doute sur le droit d'exister.
Ensuite, on a continué d'interroger Émile. Il a dit qu'il avait autre chose : un " moi-pyramide ". Cela représente, entre la naissance et l'adolescence, quelque chose que l'on peut appeler les six sorties de l'oeuf. Grandir, c'est s'accoucher six fois. À chaque fois, il y a un problème à résoudre. Au début, parmi les problèmes, il y a le " former-couple " avec le corps de la mère et il y a les premières symbolisations du moi. C'est la phase duelle.
Ensuite, il y a la face triangulaire où il faut s'inscrire dans la parenté, mais on s'y inscrit de façon double, c'est-à-dire d'une façon officielle et d'une façon qui très souvent est inavouable, dans le conflit.
Ensuite, il y a l'époque de la maternelle qui est un changement de mère et où l'on découvre un espace que j'appelle l'espace d'équivalences, celui où l'on dessine et où l'on construit, indispensable pour la construction de la pensée d'abord concrète, et ensuite abstraite.
Le cours préparatoire est un moment très important. C'est la rencontre avec le père de l'ordre social et avec ses modes de pensée. C'est la rencontre avec l'institution. Cela correspond à une comparution.
Vous avez l'époque du collège que j'ai appelée l'époque de l'adhésion dans la non-adhésion.
Puis, l'époque du défi générationnel où commencent déjà les conflits qu'on peut appeler endogamiques et exogamiques, c'est-à-dire qu'on est attiré vers le bas, vers le mariage avec la famille, l'endogamie, et vers le haut, c'est-à-dire la préparation à la vie sociale, l'exogamie.
Ce sont des termes ethnologiques que j'essaie de reprendre dans le vocabulaire psychanalytique également.
Émile a laissé découvrir cela. C'est là où se forme le récit de vie. C'est cette espèce de roman autobiographique dont nous nous accompagnons pour rendre compte aux géniteurs de ce que nous faisons de la vie qu'ils nous ont donnée. C'est un roman qui encourage ou déprime, ou les deux à la fois. Là aussi, c'est une lecture de soi-même.
Je voulais vous montrer les schémas qu'Émile a dans la tête de l'apprentissage solaire. Il y a quatre maisons. Cela va des inconnus qui sont à l'origine du savoir chez Émile, ce qui n'est pas le cas chez tout le monde, au " moi-maison " de l'enfant, en passant par l'enseignant. Il y a un circuit où l'enfant, pour apprendre, doit supposer que le savoir vient d'un espace qui est quelque part dans la stratosphère où il y a les gens qui savent, et il doit communiquer et entrer en dialogue avec eux. Cela passe par l'enseignant. Ensuite, il faut que ce qu'il puise, il puisse l'adresser à la population entière, parfois à quelques-uns, parfois à la terre entière.
C'est un schéma très riche. Si je vous le montre, c'est parce que ce schéma est trop rare et qu'on n'apprend pas à le former.
C'est là également où sont les quatre routes de l'apprentissage. Vous voyez les quatre clefs. Il y a un apprentissage à partir du cognitif abstrait, un apprentissage à partir de réalisations concrètes, un apprentissage à partir de la réflexion sur les relations, et un apprentissage à partir des curiosités ou des talents personnels. Ce sont quatre routes riches que peu d'élèves ont ensemble. En général, l'école demande surtout à la première de ces formes d'apprentissage de fonctionner.
Voilà une construction identitaire riche. Essayons maintenant de passer à ce que j'ai appelé les sous-constructions identitaires. En réalité, le terme est impropre. Il faut lire " les enfant mis en sous-construction identitaire ". Il n'y a pas de caractère de fatalité. La plupart du temps, il y a tout un travail négatif des familles et de l'école qui accentue des choses qui existent dès le départ.
Cela veut dire qu'un certain nombre d'enfants sont en défaite de croissance. Il y a quatre sortes de défaite de croissance. Il y a les défaites de la phase familiale duelle, les défaites de la phase familiale triangulaire, les défaites de l'entrée dans l'écrit, et les défaites de l'entrée dans la vie.
Nous n'avons pas le temps de nous étendre outre mesure, mais je vous indique cette perspective de travail qui est d'interroger ce qui se passe dans ces phases, pourquoi elles marchent bien et pourquoi elles ne marchent pas bien.
La phase duelle. Trois aspects. Premier aspect. Comme vous le savez, le bébé a besoin de former une expérience heureuse du " former-couple " avec le corps de la mère, une expérience qui ne soit pas trop fusionnelle, pas trop enfermante, mais ni trop ni trop peu. C'est la forme prototypique des liens d'amour dont le modèle reste présent en chacun de nous jusqu'à la mort. Lorsque cet amour est trop haché par des vécus d'abandon, de rejet, d'indésirabilité, il y a souffrance et formation, au niveau intraverbal, viscéral, musculaire, de noyaux où violence et désespoir s'intriquent.
Deuxième aspect. Le bébé a besoin pour survivre d'être énergétisé. Tout cela est très important pour les relations scolaires, et surtout à la maternelle. Ce n'est pas du luxe. Quelle est la raison de la multitude des risettes, des caresses, des mots doux qu'une mère prodigue à son enfant ? C'est une façon de le vitaliser, de lui insuffler de l'existence. C'est très drôle, la façon dont un être humain se construit de l'intérieur, dans ce deuxième corps d'Émile. Par ces messages, la mère procède à un travail très curieux mais fondamental. Nous attribuons à l'enfant du corps. Nous avons besoin de lui transmettre du corps, du moi, du prénom, de l'identité sexuelle, de l'appartenance à sa famille, de la confiance en soi, du futur. C'est nous qui instaurons l'enfant propriétaire de son propre corps. Cela vise à ce que le corps physique se double d'un corps psychique dont la fonction est de penser ce qu'il vit.
Troisième aspect. Pour penser sa vie et pas seulement la subir - et cela se passe à la fin de la première année - le bébé a besoin d'être deux : pas seulement sa mère et lui, mais lui avec lui. Il a besoin d'installer en lui un appareil psychique qui fait que même séparé des siens, il n'est pas seul. Il est avec une sorte de double, de soi qui est son propre compagnon. Il se forme alors une sphère de délibération interne qui est la première sphère où la pensée circule. Grâce à ce lieu, dès la fin de la première année, le bébé peut se regarder en train de vivre, se parler implicitement, réfléchir à ce qui se déroule autour de lui et en lui. C'est une sorte de no man's land qui permet au moins de prendre du recul et de ne pas être néantisé par des effractions.
Or, beaucoup d'enfants ne forment pas de façon suffisamment structurée cette capacité à se représenter, à s'accompagner de leur image, et c'est l'une des grandes difficultés de notre rapport avec les enfants. Ils ne se font pas fonctionner. Ce n'est pas vrai qu'on apprend. On se fait apprendre. On s'oblige à apprendre. On fait donc travailler ce deuxième corps à l'intérieur de nous. Beaucoup d'enfants n'ont pas reçu cette énergétisation dont j'ai parlé et n'ont pas une expérience heureuse.
Je vais laisser de côté le reste : les défaites de la phase familiale triangulaire. C'est le problème des temps de l'Oedipe. C'est le problème de l'intrusion des problèmes des parents dans l'enfant et c'est le problème de l'intrusion de la façon dont les enfants voient. Il faut voir que beaucoup d'enfants, actuellement, arrivent à l'école envahis par la honte de ce qui se passe chez eux. On en douterait, mais quand on voit les choses cliniquement comme je les vois, on est obligé de l'admettre. Très tôt, dès 2 ans, lorsque les enfants voient leurs parents se déchirer ou entrer dans toutes sortes de dérives, ils subodorent et ils anticipent les critiques qu'on peut leur adresser. Ils ne viennent pas seuls à l'école, mais avec tout leur monde familial. Au contact d'étrangers, ils ressentent un sentiment de non-conformité, de différence. Ils pensent qu'ils vont être rejetés ou critiqués et, pour se défendre, ils attaquent à leur tour et cherchent à montrer qu'ils ne sont pas moins que les autres. Leur attitude défensive-offensive perturbe leur rapport aux activités scolaires.
Dans cette période de la famille triangulaire, l'enfant voit comment ses parents fonctionnent. C'est là qu'il forme quelque chose qui est indispensable pour l'école : l'intelligence des situations. L'enfant voit comment les parents analysent les situations, comment ils questionnent la réalité ou ne la questionnent pas. C'est là que se forme également ce que nous appelons la fonction alpha, c'est-à-dire le sens de ce qui est favorable ou défavorable à l'autre ; cette espèce d'intuition de croissance que nous avons pour l'autre, pour nous-même. Cela se forme très tôt également.
Ensuite viennent les défaites de l'entrée dans l'écrit. Nous avons des enfants que j'appellerai des continuateurs de premier rang, c'est-à-dire qu'ils viennent à l'écrit en sachant qu'ils continuent sur un plan transgénérationnel. Ils sentent qu'ils sont des continuateurs de quelque chose. Ils abordent l'écrit pour entrer dans le monde des inconnus qui communiquent par l'écrit, en tant que continuateurs. Ils sont donc très motivés.
Vous avez les continuateurs de deuxième rang, ceux que j'appelle les suivistes. Ils font comme les premiers, mais ne se sentent pas vraiment continuateurs.
Vous avez ceux qui se vivent étrangers à la proposition d'être des continuateurs du savoir et qui, rapidement, pour sauver la face, s'organisent dans le rejet de cette proposition, et s'installent dans la non pactisation.
Je voudrais vous dire comment je vois la sur-construction technologique en 2008 et comment je vois une nouvelle génération qui s'installe dans le dépérissement de l'instance paternelle avec ce que Freud avait prévu à propos des fils de la horde. Il y a trois catégories de fils. Il y a les successeurs de premier rang qui sont les maîtres des ordinateurs. Il y a les fils du deuxième rang qui, eux, imitent et se servent des produits des premiers. Il y a les enfants du troisième rang qui, eux, sont en déshérence. Il faudrait beaucoup de temps pour expliquer comment ils abordent ce monde des ordinateurs et comment leur inconscient est envahi d'une façon démesurée par la violence de tout ce qui se passe autour d'eux et entre quoi ils n'arrivent pas à faire des liens.
Ce n'est pas pour autant que je suis très sceptique vis-à-vis de l'informatique à l'école, et même avec les petits.
Comme disait hier Alain Bentolila, je pense que c'est une stupidité de penser qu'on peut installer vingt ordinateurs dans une classe. Mais dans des relations individualisées, j'ai vu des choses étonnantes, notamment j'aurais aimé vous citer ce que fait quelqu'un qui a parlé ici, Marie-Danielle Pierrelée et qui travaille avec les arbres de connaissance. C'est un travail d'une finesse extraordinaire pour s'occuper des enfants mis en sous-construction identitaire.
Il faut que je fasse l'impasse là-dessus.
Que fait-on avec ces enfants qui sont mis en difficulté sur le plan de leur structure ? Cela doit amorcer une prise de conscience que ces enfants ne sont pas isolés, qu'ils sont de plus en plus nombreux, et que cette maternelle dont nous pensons qu'elle est à juste titre le plus beau fleuron de notre système scolaire, cette maternelle est depuis quelques années en train d'entrer en crise, à cause de la petite section, pour des raisons d'accueil. On ne peut pas accueillir des enfants comme des paquets. Nos enseignants font un travail extraordinaire pour que ces enfants puissent pénétrer avec transitionnalité dans l'école, pour qu'ils puissent passer du monde de la maison au monde de l'école. Seulement, avec les effectifs qui existent, c'est très difficile parce que ces enfants ont besoin encore d'une relation de type duel. Ils ont besoin d'être pris par la main et de se promener avec une personne. Ils ont besoin de pouvoir parler avec cette personne, d'entendre parler des choses et eux-mêmes de pouvoir commencer à dire ce qu'ils vivent. Ils ont besoin d'un aménagement tout à fait différent de salles d'eau. Ils sont encore dans l'oralité, dans l'analité.
Il y a une façon de prendre ces enfants. C'est très important. Ce n'est pas secondaire. Ces pauvres enfants ne peuvent pas se défendre et les enseignants n'arrivent pas à les défendre. Très souvent, on me dit que cela va trop vite, que ce n'est pas possible. On ne peut pas les aider à construire leur corps et leur pensée comme cela.
Je jette vraiment un cri d'alarme. Il y a un problème très fort et qui est relié à celui des familles. Il y a un tabou à propos des familles, et probablement un tabou politique. On ne veut pas dire dans quel état sont de très nombreuses familles et ce qu'il faudrait faire. Des campagnes médiatiques énormes devraient être entreprises pour aider les familles déstabilisées et qui ne demandent pas mieux que d'écouter et de voir avec d'autres ce qu'on peut faire sur le mode de la coréflexion et non pas du conseil ou des ordres.
Il y a une réforme de la maternelle à faire. La moyenne section de maternelle est quelque chose de magnifique parce que l'enfant y fait l'expérience d'un statut de producteur de choses. Il peut se voir dans le miroir de ses oeuvres. C'est là qu'il fait l'expérience de lui en train de penser. Seulement cela ne dure pas assez longtemps. Il y a une course vers le cours préparatoire qui est une folie pour un certain nombre d'enfants.
Ensuite, la grande section, à chaque fois qu'elle est une propédeutique du cours préparatoire et qu'elle est rongée par la psychose du " plus de lecture ", c'est une classe qui entretient ces structures qui ne sont pas encore organisées au lieu de les développer.
J'avais beaucoup d'autres choses à dire sur la pédagogie de la transitionnalité, sur le désencombrement, sur les façons collectives de travailler des enseignants.
Simplement, pour la conclusion, c'est un problème de civilisation. S'occuper de ces enfants beaucoup plus individuellement et avec des gens formés. Il faut que les IUFM se forment pour former. Elles ne le sont pas actuellement.
C'est un problème de dignité de la personne humaine qui se joue. Nous n'avons pas le droit de laisser ces enfants être mis dans cette situation de sous-construction. Je dirais que c'est une tâche très difficile, mais pas impossible.
Je citerai Emil Cioran : " Nous n'agissons que sous la fascination de l'impossible ". C'est une tâche impossible, mais elle est fascinante et donc nous pouvons faire, mais à condition de la prendre aussi scientifiquement que possible. Vous avez vu que j'ai commencé à vous faire des descriptions fondées sur des enquêtes cliniques et qui ont l'ambition d'être scientifiques.
Je citerai une autre phrase de Emil Cioran : " La vie est un enfer dont chaque instant est un miracle ".

Jacques Lévine
Les entretiens Nathan 15 novembre 1999

Accessible à l'adresse http://www.entretiensnathan.com/programme/levine_interv.htm