L’émergence d’une langue scientifique au XVIIIème siècle

samedi 21 novembre 2009
par  Armelle BONNET

LA LANGUE FRANCAISE ET LA SCIENCE AU XVIIIème SIECLE

Au XVIIème siècle, l’enrichissement de la langue a cessé d’être une priorité comme au XVIème : on limite le lexique à l’essentiel, on se méfie des particularismes et des termes spécifiques des « arts » ( = techniques ) . Au contraire, au XVIIIème siècle, se développe une tendance à la nouveauté et à l’élargissement, et, à la suite des avancées scientifiques, une nouvelle terminologie se met en place. Les sciences en effet se sont libérées de la tutelle des Anciens, de l’autorité du passé, par des observations expérimentales et de nouvelles théories : le renouvellement du vocabulaire scientifique devient nécessaire. Ainsi les chimistes ne veulent plus employer les mots de la vieille alchimie, Newton se forge une terminologie entièrement inédite… Le latin comme langue scientifique est abandonné et le français devient l’instrument capable d’exposer les nouvelles réalités proposées par la science et adapté à la vulgarisation des connaissances scientifiques.

Quelques repères :

1637 : publication du Discours de la méthode en français, avec un plaidoyer de Descartes qui relie le français et « la raison naturelle toute pure » .

1665 : création du Journal des savants en français .

1734-1745 : publication de Histoire naturelle des insectes de Réaumur, premier grand texte spécialisé qui fait de la langue française une langue « technique ».

1734 : conférences de l’abbé Nollet en français, extrêmement suivies, qui répandent les nouvelles connaissances scientifiques en physique ( il introduit dans les discours quotidiens des mots comme aéromètre, baromètre, amplitude, ellipse, parabole, apogée, nébuleuse, amalgame, précipité, capillaire, glotte, rétine, cataracte…)

1751-1772 : publication de l’Encyclopédie de Diderot en français. L’ouvrage est composé de 28 volumes (17 de textes et 11 de planches ), avec 72 000 articles rédigés par plus de 140 collaborateurs. L’Encyclopédie ou dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers ne se contente pas d’offrir des définitions précises , elle « montre » par les volumes de planches pour rendre les sciences accessibles à tous .

Très vite cependant se dégage l’idée que la langue commune ne correspond pas aux besoins de la science et qu’il faut créer un langage spécifique. Ainsi Descartes rêve d’ « une langue universelle, fort aisée à apprendre, à prononcer et à écrire, représentant si distinctement toutes choses qu’il serait presque impossible de se tromper. » Les encyclopédistes pousseront eux aussi à la construction d’une langue scientifique rationnelle, artificielle, systématique et universelle : ainsi Condorcet écrit dans son Eloge de Bergman ( 1784 ) : « une langue dont les signes, invariablement déterminés, expriment les objets de nos connaissances, les diverses combinaisons de nos idées, les opérations auxquelles nous soumettrons les productions de la nature et celles que nous exécutons sur nos propres idées, qui soient enfin pour tous les genres de sciences ce que la langue de l’algèbre est pour l’analyse mathématique. » En effet une façon de s’emparer des choses, de les maîtriser, c’est de jeter sur elles le filet des mots, de mettre en place une « langue » adaptée aux opérations et aux calculs : « Créer une science n’est autre chose que faire une langue, et étudier une science n’est autre chose qu’apprendre une langue bien faite. » écrit Condillac dans La langue des calculs . Le calcul mathématique est le prototype de cette « langue bien faite » . Mais si les expériences ont pu fournir l’idée de sciences nouvelles, « la langue à son tour, en réunissant sous des expressions plus simples et plus méthodiques, les résultats des expériences déjà faites, a permis d’apercevoir, avec plus d’évidence et de rapidité, celles qu’il fallait tenter encore, et c’est ainsi que la langue a préparé à son tour de nouveaux succès au génie de l’observation. » ( De Gerando, Des signes et de l’art de penser considérés dans leur rapport mutuel )

Au XVIIIème siècle, végétaux et animaux sont d’abord des enjeux économiques : la culture des plantes et leur utilisation sont indispensables à l’agriculture et aux manufactures, on cherche à améliorer les races d’animaux par croisement ( vers à soie, moutons ) . Il faut donc pouvoir repérer, nommer, classer cette avalanche d’êtres vivants pour en maîtriser l’usage et les possibilités : c’est l’intérêt des taxinomies ( ou classifications ) . Les premiers modèles d’une nomenclature systématique apparaissent avec Histoire naturelle de Carl von Linné ( 1707-1778 ) , naturaliste suédois. Il formule une classification en botanique puis en zoologie sur un modèle binaire : les plantes sont désignées à partir de la forme et de la disposition de leurs organes de reproduction, étamines et pistil, et classées par genre ( indiqué par une racine) et par espèce ( indiqué par un préfixe qui exprime le nombre d’étamines ou leur aspect comme crypto-/caché ou syn-/soudé ) . Toutes les racines et tous les préfixes sont d’origine grecque. Ce sera un échec car Linné ne veut retenir qu’un seul indice taxinomique ; Adanson ( 1727- 1806 ), botaniste français, commet l’erreur symétrique en admettant de trop nombreux critères ( pour ne rien rejeter de la variabilité naturelle ) . Un principe de classification plus efficace sera établi par le botaniste français Antoine Laurent de Jussieu ( 1748-1836 ) , neveu de trois botanistes célèbres : il choisit comme critères la graine et ses segmentations ( cotylédons ) et aussi les étamines ( séparées du pistil, portées par lui ou insérées dans le calice ). Depuis, on a remis en cause ce principe en montrant que le nombre des étamines n’est pas un critère taxinomique pertinent. Ce système de nomination constitue cependant une avancée notable à l’époque : « La langue des classifications botaniques fournissait, pour la première fois, un vocabulaire entièrement fabriqué, c’est-à-dire constitué logiquement suivant des principes arrêtés à l’avance, formé de mots clairs, faciles à distinguer les uns des autres, aussi simples que pouvait le permettre l’expression de réalités qui ne l’étaient pas, et enfin susceptibles de se multiplier, de se transformer à mesure qu’il faudrait exprimer de nouvelles conceptions . » ( Histoire de la langue française de F.Brunot, 1905 )

On retrouve la même avancée dans le domaine de la chimie, embarrassée d’une terminologie lourde, confuse, incohérente, héritée de l’ancienne alchimie. Antoine Laurent de Lavoisier ( 1743-1794 ) donne un modèle qui s’imposera à toutes les sciences en mettant au point un système de nomenclature rationnelle pour la chimie minérale ; d’ailleurs, conscient du danger d’un système verbal plaqué sur une réalité encore confuse, il refuse d’étendre le système à la chimie organique mal connue (« nous savons quels sont les principes qui les composent mais les proportions sont encore inconnues. Ce sont ces considérations qui nous ont déterminés à conserver les noms anciens… » dans Traité élémentaire de chimie, 1789 ). Son idée révolutionnaire, c’est de classer en supposant non seulement que chaque substance est un composé, mais surtout que chacune est la somme de celles qui précèdent (tout AB est un A+B, et il peut y avoir des agrégations supplémentaires, ternaires ou quaternaires comme ABA, ABB…). Le nouveau système de nomenclature change les modes de création lexicale. On n’utilise plus forcément les suffixes savants tirés du grec ou du latin ( ex  :-isme, -ique, -ie ) mais on forge de nouveaux suffixes par analogie à partir de la finale de mots existants, comme par ex. de omnibus, on détache la partie bus et on fabrique autobus, bibliobus… Pour la chimie, il existait les mots pyrite, sulfure, sulfureux : Lavoisier va utiliser les finales de ces mots dans sa nouvelle nomenclature. Ainsi les substances combinées avec l’oxygène ( ou acides ) se terminent par -ique ou -eux selon que l’acide est plus ou moins oxygéné ; de ces acides dérivent des sels en –ite s’ils sont formés à partir d’un acide en –ique et des sels en –ate s’ils sont formés à partir d’un acide en -eux ; les composés non oxygénés reçoivent une terminaison en –ure .

Au lieu de créer son vocabulaire au fur et à mesure des découvertes, le langage scientifique fixe des règles suivant lesquelles on pourra nommer non seulement ce qui est, mais aussi ce qui sera, et modifier les termes à mesure que la science changera. On affirme donc le droit de la science à ne reconnaître dans la constitution de sa langue d’autre juge que son intérêt, d’autre règle que de définir exactement la réalité et d’assurer la transmission exacte de la vérité. Les sciences contemporaines cependant ne se sont pas donné une nomenclature systématique sur le modèle engagé au XVIIIème siècle par la chimie ou l’histoire naturelle . En mutation permanente, les sciences ont du mal à fixer leur terminologie et l’internationalisation de la recherche, la commercialisation des produits de la science, la publicité poussent à constituer des terminologies d’un type nouveau, fondées sur des procédés de composition et de dérivation acceptables dans toutes les langues ( par ex. sur la forme nylon, on fabrique rhodion, dacron, orlon, crylon, perlon…).

Quelques termes scientifiques créés et diffusés au XVIIIème siècle

PHYSIQUE/MATHEMATIQUES

densité : qualité de ce qui est épais, puis dès 1703 prend le sens scientifique de « poids spécifique » .

extraction numérique : l’expression date de 1756, à partir de l’adjectif numérique signifiant qui a rapport aux nombres .

fluide magnétique : terme créé en 1784 pour désigner un fluide qui unit le magnétiseur et le magnétisé .

gramme : créé en 1790, le mot désigne une nouvelle unité de poids du système métrique + les dérivés centigramme (1795), décagramme ( 1795 ), décigramme ( 1798 ) …

litre : daté de 1795, le mot désigne la nouvelle mesure de référence de calcul de quantités des liquides + les dérivés décilitre ( 1795 ) , décalitre ( 1795 ) , centilitre ( 1800 ) …

mètre : daté de 1791, il désigne le système de calcul de la longueur et devient l’unité de mesure de référence en France + les dérivés décimètre ( 1793 ) , centimètre ( 1793 ) , décamètre ( 1795 ) …

noyau : ce vieux terme désignait la partie centrale d’un fruit , et à partir du XVIIIème siècle désigne spécifiquement la « partie centrale de la terre ou d’une planète » .

onde : au XVIIIème, le terme prend un sens physique, « lignes de surface concentriques dans un fluide qui a reçu une impulsion » .

postulat : le terme apparaît en 1752 dans le Dictionnaire de Trévoux avec le sens de proposition dont il est demandé qu’elle soit acceptée sans démonstration ( emprunt au latin postulatum, de postulare, « demander » ). En ce sens, ce mot est remplacé aujourd’hui par axiome .

statistique : mot utilisé à partir de 1785 pour désigner une « étude méthodique des faits sociaux par des procédés numériques ».

CHIMIE

oxygène : Lavoisier désigne par principe oxygène ce qu’on appelait air vital ( 1786 ) : il signifie « qui produit des acides » ( gène, « qui engendre » et oxy, « acide » ) + les dérivés oxygéner, oxygénation / du XVIIIème datent aussi oxyde, oxyder, oxydation, oxydable, désoxydation .

hydrogène : il remplace inflammable : il vient de hydro, « eau » et gène, qui « engendre ».

azote : il remplace le vieux terme mofette ( 1787 ) , il vient de a- , privatif et zdot, « pourvu de vie » .

quartz : emprunté à l’allemand quertz de même sens ; la graphie quartz est généralisée à la fin des années 1840.

nickel : il vient soit de l’allemand nickel soit du suédois kopparnickel ; attesté en français en 1765 en minéralogie .

ASTRONOMIE / COSMOLOGIE

attraction : sens de « attirance », puis au XVIIIème siècle prend en physique le sens de « attraction mutuelle des corps » .

distribution : il prend le sens précis de « fait de classer selon un ordre » avec Buffon dans son Histoire naturelle à partir de 1749.

gravitation : il entre dans la langue française en 1717 à partir de l’anglais gravitation , venant du latin gravitare ; il est largement diffusé par les expériences célèbres du physicien et astronome Newton .

SCIENCES NATURELLES ET MEDECINE

entomologie : créé en 1745 par le naturaliste et philosophe suisse C.Bonnet, le mot est composé de entomon, « insecte » et logie , « savoir » et signifie « partie de la zoologie qui traite des insectes » .

exutoire : en médecine, « ulcère artificiel servant à évacuer le pus » ( 1767 ) ; au XIXème siècle, il prend le sens général de « tout moyen pour soulager un besoin » .

inoculer : emprunté au latin inoculare, « greffer, implanter » et entré en français par l’anglais to inoculate qui appartenait au vocabulaire de l’horticulture ; il est employé en médecine pour signifier « introduire les germes d’une maladie dans l’organisme » .

névrose : probablement emprunté à l’anglais neurosis, il signifie « trouble du système nerveux » ; le terme se développera ensuite en psychanalyse.

Bibliographie sommaire : P.Guiraud, Les mots savants / O.Bertrand, Histoire du vocabulaire français / J.Chaurand, Nouvelle histoire de la langue française


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