Une explication d’un extrait de La Nausée de Sartre par un élève de TES

samedi 5 novembre 2011
par  Lydia COESSENS

L’extrait :

Cette espèce de rumination douloureuse : j’existe, c’est moi qui l’entretiens. Moi. Le corps, ça vit tout seul, une fois que ça a commencé. Mais la pensée, c’est moi qui la continue, qui la déroule. J’existe. Je pense que j’existe. Oh, le long serpentin, ce sentiment d’exister –et je le déroule, tout doucement… Si je pouvais m’empêcher de penser ! J’essaie, je réussis : il me semble que ma tête s’emplit de fumée…et voilà que ça recommence : « Fumée…ne pas penser…Je ne veux pas penser…Je pense que je ne veux pas penser. Il ne faut pas que je pense que je ne veux pas penser. Parce que c’est encore une pensée. » On n’en finira donc jamais ?
Ma pensée c’est moi : voilà pourquoi je ne peux pas m’arrêter. J’existe parce que je pense …et je ne peux pas m’empêcher de penser. En ce moment même –c’est affreux- si j’existe, c’est parce que j’ai horreur d’exister. C’est moi, c’est moi qui me tire du néant auquel j’aspire : la haine, le dégoût d’exister, ce sont autant de manières de me faire exister, de m’enfoncer dans l’existence. Les pensées naissent par-derrière moi, comme un vertige, je les sens naître derrière ma tête…si je cède, elles vont venir là devant, entre mes yeux –et je cède toujours, la pensée grossit, grossit et la voilà, l’immense, qui me remplit tout entier et renouvelle mon existence.

Jean-Paul SARTRE, La Nausée (nrf bibliothèque de la Pléiade, 1981,pp.118, 119)

L’explication :

Ce texte de Jean-Paul Sartre, extrait de La Nausée, nous parle, de toute évidence, de l’existence et de la pensée. A première vue, les deux sont ici présentées comme négatives et sources d’une souffrance qui atteint un personnage du roman La Nausée. Ce personnage, qui sans doute adopte un comportement semblable à la réflexion que nous pouvons nous-même mener, se rend compte qu’il existe et qu’il pense. Il s’aperçoit alors qu’il pense qu’il existe et cette pensée semble engendrer chez lui, une douleur morale insupportable. Il parle d’ailleurs de « rumination douloureuse ». On commence dès ce moment à entrer dans une rêverie qui lui permet de comprendre pourquoi et comment il existe, pourquoi et comment il pense et quel lien peut-on établir entre l’existence et la pensée. D’abord, un constat : le personnage part d’une évidence : qu’il existe. Puis cette constatation semble créer un « long serpentin » qui l’amène à se demander comment il a pu penser qu’il existait et surtout, qu’est-ce qui le persuade le plus de son existence : il ne parle absolument pas de son cœur qu’il entend battre, ni de ses parents qui l’ont engendré. Il en revient en fait, à ce qui vient de se produire : il a pensé. Et, peu à peu, après avoir constaté que la pensée à l’existence constituait une spirale qui l’amenait à non pas une mais mille explications dont les unes se rapportaient aux autres, il comprend que pensée et existence sont étroitement liées, voire même qu’elles ne forment qu’un et sans doute que l’une est impensable sans l’autre. Mais pourquoi ? Pourquoi ce lien indestructible est-il chez l’homme ? Ce qui nous amène inévitablement à nous interroger, après les raisons, sur les effets mais aussi sur ceux engendrés par le simple fait de penser à ce lien et de l’analyser. Une fois de plus, nous semblons nous enfoncer dans ce qu’on pourrait appeler, un cercle vicieux. Mais cette image simpliste du tourbillon fait croire qu’il s’agirait d’un fatras de questions et de réponses sans aucune relation entre elles et qui ne mèneraient à aucune conclusion utile. Ce n’est heureusement pas le cas pour le sujet que nous allons traiter. Car nous allons rapidement nous rendre compte que les questions sont elles-mêmes leurs propres réponses et que ces dernières constituent des interrogations. On comprend alors déjà mieux pourquoi Sartre a l’impression qu’une « fumée » envahit son esprit : il mène une réflexion infinie, c’est-à-dire qu’il ne trouvera jamais d’explication ultime qui n’engendre aucune autre question ni aucune autre réponse. Le cheminement de sa pensée ne pourra donc pas aboutir, ce qui semble gênant, douloureux même : cette fameuse Nausée, c’est ce qu’il ressent et ce que ressent tout être humain dont la pensée ne s’arrête pas car sans explication finale. Le début est précisément le même point que la fin : ici, il s’agit de la pensée. L’existence est probablement un point particulier de ce « réseau » : elle est un autre carrefour avec la pensée. Elle constitue des questions et des réponses. Nous allons donc tenter de parcourir cette réflexion et de la décrypter pour enfin comprendre les raisons de son infinie complexité. Nous nous baserons, pour cela, à une affirmation de ce même Sartre : « Nous sommes condamnés à être libres ». Cette phrase, qui semble paradoxale, est en réalité tout à fait logique : car, par « être libres », Sartre entend « penser », c’est-à-dire, « être responsables ». En effet, lorsque nous pensons, nous effectuons des choix, nous nous engageons dans des opinions qui nous sont propres et qui engendrent parfois des erreurs. Nous sommes donc responsables de nos comportements, de nos erreurs. En cela, on peut rejoindre une autre thèse de Sartre dans laquelle ce dernier affirme que « nous n’avons jamais été aussi libres que durant la Seconde Guerre mondiale » parce que chaque homme pouvait alors choisir entre la Collaboration et la Résistance. Nous sommes obligés de penser, puisque nous existons (« Je pense, donc j’existe » dit Descartes). Par conséquent, nous devons prendre des risques. En cela, nous rejoignons La Nausée : Sartre pense qu’il existe et établit donc une première relation entre pensée et existence : en accord avec Descartes, il prouve qu’on ne peut évoquer l’existence sans la pensée ni sans penser.

Étudions d’abord le premier paragraphe qu’écrit Sartre : généralement, on peut dire qu’il sépare (presque en les opposants) le corps et la pensée. En cela encore, il rejoint Descartes qui définit le corps comme une machine dont les nombreux rouages s’usent au fil du temps. Il ne s’agirait donc que d’un accessoire de notre existence, voire même de notre vie, qui permettrait uniquement de nous matérialiser, ce qui rendrait notre présence physique perceptible par les autres grâce à la seule vue. Le corps, pour Sartre et Descartes, est donc rattaché à la vie (qui fait de nous des êtres finis) et non à l’existence (qui elle contient notre capacité à entrer dans l’infini). La preuve donnée est la mortalité de tout corps qui naît, vit en rencontrant des difficultés, puis finit obligatoirement par s’effondrer. En ce qui concerne enfin le corps, Sartre utilise la forme impersonnelle pour désigner le sien (« Le corps, ça vit tout seul, une fois que ça a commencé »). On pourra, par ailleurs, confirmer l’emploi du mot « vivre » et non « exister ». Il cherche à tout prix à montrer que « nous avons un corps » mais pas que « nous sommes un corps ». Notre organisme nous permet d’effectuer un certain nombre d’actions physiques mais, ce qui ordonne ces actions physiques, ce n’est pas « moi », c’est ce pourquoi « j’existe », c’est-à-dire la pensée. C’est alors que nous réfléchissons sur notre propre pensée : qu’est-ce que la pensée et pourquoi fait-elle l’existence ? Sartre explique clairement que si « j’existe », c’est parce que je le sais, je m’en aperçois et je suis capable de me rendre moi-même compte de ma propre existence. Je n’ai nul besoin des autres pour le savoir, je le sais de manière autonome. Par conséquent, si je suis incapable de me persuader (voire même de me dire) de mon existence, alors je n’existe effectivement pas (par « c’est moi qui l’entretiens » Sartre veut certainement dire « c’est moi qui m’entretiens »).. On peut aussi conclure du « Moi » répété en un seul mot par Sartre : il semble que l’idée de l’ego soit difficile à concevoir chez toute personne réfléchissant sur elle-même. En fait, tout ce qui est vraiment « Moi » et qui me permet de parler de ma personne constitue « la pensée » et engendre mon existence. « Ma pensée, c’est moi » : sans pensée, je ne peux plus exister parce que je ne suis que ce que je pense. La pensée, en effet, m’est obligée et par conséquent, je suis obligé d’exister. Sartre compare la pensée à un « long serpentin » que je peux dérouler à l’infini. Comment comprendre cette comparaison ? La réponse réside dans ce qui fait toute la différence de la pensée avec le corps : l’infinité dans le temps. D’abord à ne pas confondre avec l’imagination qui elle est très limitée. La pensée, au contraire, ne connaît aucune limite. Elle se déroule tout au long de notre existence et ne se termine jamais (puisqu’aucun homme n’a accès au savoir intégral) mais ne s’arrête jamais non plus. La pensée est un enchaînement de conclusions engendrants elles-mêmes d’autres interrogations rassasiées par encore d’autres déductions,… et ainsi de suite, ce, jusqu’à l’infini. De ceci, on peut conclure deux faits : d’une part, l’homme, grâce à la pensée, est capable d’atteindre, d’une certaine façon, l’infini (ou du moins, un infini). On en conclut alors que l’homme physique est mortel mais possède, en lui, une partie de son être qui ne mourra jamais : sa pensée (mais pas sa capacité de penser). On rejoint dans ce cas, Descartes qui divise l’homme en trois parties dont l’une (cogitus) est considérée comme la plus noble car la moins limitée : l’âme. D’autre part, si l’homme peut éprouver l’infini, n’y est-il pas finalement obligé ? On peut considérer l’affirmation suivante : « Nous sommes condamnés à être libres ». Autrement dit, à penser, puisque, penser, c’est être libre. Mais la spirale infinie, « le long serpentin », créé par la pensée semble être douloureux. car la pensée est permanente. On pourrait alors expliquer ce sentiment d’« horreur d’exister » si étrange. Et Sartre de s’interroger sur sa capacité à ne plus penser : il tente de se débarrasser de sa pensée : c’est un échec. C’est même un échec désagréable car on a l’impression que plus Sartre essaye de se sortir de la pensée (c’est-à-dire d’entrer dans le fini), plus il pense, justement ! Il est donc évident que s’empêcher de penser est strictement impossible, ce qui engendre un fait indéniable : l’homme est PRISONNIER de sa pensée et, par conséquent, il se trouve perpétuellement plongé dans l’infini. Tout peut sembler paradoxal : la pensée apporte à l’homme sa propre raison, lui permet de progresser dans ses opinions personnelles et, en cela, lui procure une certaine liberté. Mais la pensée, comme l’existence, est illimitée et l’homme ne peut s’en libérer. Il est donc à la fois, emprisonné et libéré par la pensée. On comprend alors cette « horreur d’exister » lorsqu’on se rend compte de cette prison dans laquelle nous sommes enfermés à cause de notre pensée qu’il est inconcevable de quitter. Cette prise de conscience nous fait horreur et nous donne La Nausée, accentuée par le fait que non seulement nous sommes obligés d’aller infiniment de l’avant mais en plus que nous n’irons jamais au bout de notre progression. Nous, c’est-à-dire notre pensée, sommes, en bref, en perpétuel mouvement, allons dans le même sens et ne pouvons nous arrêter. Sartre affirme alors qu’il se sent « s’enfoncer dans l’existence » par ses propres pensées, son propre désir de ne plus exister. Je voudrais ne plus exister, (« […] néant auquel j’aspire »). Mais c’est en souhaitant ne plus penser que j’existe (« c’est moi qui me tire du néant auquel j’aspire »). Pourquoi ? Parce que j’y pense, ce qui entraine inexorablement mon existence. En résumé : je pense sans cesse, donc j’ai horreur d’exister, donc je pense que j’ai horreur d’exister, donc je pense encore, donc j’existe sans cesse, donc j’ai horreur d’exister,… Sartre explique que « la pensée grossit, grossit » à l’infini, comme une bulle increvable et le « remplit tout entier », l’alimente, pour l’éternité, de « mon existence ».

Sartre nous propose donc une réflexion (menant à une expérience puis à une conclusion) concernant le sentiment d’exister : en commençant par créer une véritable scission entre le corps, accessoire complètement autonome, limité temporellement et physiquement, mortel et servant de représentation matérielle pour les autres, et la pensée, ce qui fait de chacun de nous des êtres uniques car « dotés de notre propre raison » (Kant), qui est éternelle, en continuelle progression et qui est l’essence même de tout homme, tout en étant différente pour chacun. Cette distinction s’avère très importante pour la suite car elle permet de comprendre pourquoi notre pensée nous permet d’atteindre l’absolu (ce qui n’a ni début, ni fin, ni limite). Sartre la déroule, comme un « long serpentin », c’est-à-dire que, lorsqu’il pense qu’il existe, cela engendre ce qu’il appelle « l’horreur d’exister » car il se rend compte alors qu’il ne peut que penser sans s’arrêter. Et, selon Descartes, penser, c’est exister (« Je pense, donc j’existe ») donc Sartre, en pensant qu’il existe, se soumet davantage à cette existence dont il voudrait pourtant se libérer. Ce qui revient à dire qu’il souhaite ne plus penser. Il s’aperçoit bien vite de l’impossibilité (voire même de l’absurdité) de sa tentative. Et c’est alors que l’on comprend que notre pensée nous rend triplement prisonnier : d’elle-même d’abord, de nous-mêmes ensuite, de notre existence enfin. D’elle-même parce qu’elle ne peut s’arrêter : elle se poursuit à l’infini puisqu’il n’existe aucune réponse commune à toutes les questions imaginables. Ainsi, c’est un enchaînement de questions et de réponses que nous ne finirons jamais de construire en nous. De notre existence, à cause du fait suivant : exister, c’est penser, la pensée est inarrêtable, donc nous sommes obligés de penser, de faire des choix, bref d’être libres et responsables (« Nous sommes condamnés à être libres ») donc d’exister. Là encore, on se rend compte qu’il s’agit d’un cycle dans lequel NOUS NOUS ENFERMONS NOUS-MEMES et dont nous voudrions sortir. De nous-mêmes enfin, parce que c’est moi, en désirant ne plus penser donc ne plus exister, donc ne plus m’appartenir, moi qui m’emprisonne dans ma propre pensée donc dans ma propre existence : mon aspiration, à quoi que ce soit d’ailleurs, me maintient, m’entraîne même toujours plus profondément dans cette existence dont j’ai horreur. Et, ainsi, le dégoût d’exister, plus puissant au fur et à mesure de nos vaines tentatives, provoque, en nous, une nausée que ressent Sartre lorsqu’il parle de « Fumée » : il essaye de « ne pas penser […] », donc de « penser à ne pas penser […] » et le voilà dans ce fameux tourbillon qui nous condamne tous à exister. On peut donc ainsi conclure que l’existence, de même que et à cause de la pensée, nous est obligée et que ces deux phénomènes, c’est nous, en souhaitant nous en débarrasser, qui nous y contraignons.


Merci à son auteur de nous permettre ainsi de le lire.


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