Poésie expérimentale

Présentation d’un ouvrage sur la poésie expérimentale : des références
samedi 16 mai 2009
par  Lydia COESSENS

La poésie expérimentale

Jacques Donguy, Poésies expérimentales — Zones numériques, (1953-2007), éditions Les Presses du réel, ADLM

Avant-propos

Novalis, cité par Pierre Garnier dans son livre Spatialisme et poésie concrète paru chez
Gallimard en 1968, écrit : «  Si seulement on pouvait faire comprendre aux gens qu’il en va de la langue comme des formules mathématiques ! Celles-ci forment à elles seules tout un monde ; elles ne jouent qu’avec elles-mêmes ». Et Octavio Paz écrira, en 1993, un texte sur Poesia y tecnologia.
Il y a un paradoxe : tous les mouvements d’avant-garde du début du siècle, qui, comme le montrent les catalogues de musée et les livres qui paraissent en cette fin de siècle, constituent la véritable histoire de l’art au XXe siècle, ont été créés par des poètes : le futurisme par Marinetti, un poète, Dada Zurich par Tzara, un poète, Dada Berlin par Hausmann, le créateur du poème phonétique, Merz par Schwitters, l’auteur de l’Ursonate, et l’on pourrait continuer,Khlebnikov, l’ami de Jakobson, pour le cubo-futurisme russe, Dotremont pour Cobra... Il y a plus qu’une coïncidence. On sait que l’art au vingtième siècle a été dominé par les deux figures de Duchamp et de Cage. Donc l’idée est de tenter d’écrire une histoire parallèle de la poésie au vingtième siècle, à partir de ces « accidents » de parcours, de même que ce sont ces mêmes « ratages » pour l’époque, au XIXe siècle, Rimbaud parti en Abyssinie ou le Mallarmé du Coup de
dés
, qui en constituent la véritable trame.
Question de méthodologie : selon Norman Mailer, «  C’est de l’accumulation des détails que naît la vérité » (Le Monde des Livres, 24/11/95). Donc s’appuyer sur des faits, des
documents, selon une méthode plutôt anglo-saxonne, telle cette correspondance de Raoul Hausmann, inédite et importante en volume, à Limoges à la fin de sa vie. En effet ce dernier est mort en 1971, beaucoup plus tard que les autres grands témoins, tels Moholy-Nagy qui est mort en 1946 à Chicago, ou Schwitters, mort en 1948 près d’Ambleside en Angleterre.

Il faudrait ici souligner le rôle particulier de l’accélération des découvertes technologiques dans ce siècle, qui vont jouer un grand rôle sur la création artistique, comme le souligne Cage dans le texte d’une conférence sur la musique expérimentale en 1957 : « La situation musicale présente a changé de ce qu’elle était avant que la bande magnétique n’en vienne à exister ».
Citons le magnétophone, pour des musiciens comme Stockhausen ou des poètes comme
Gysin, mais aussi la vidéo ou l’ordinateur.
On peut parler aussi de l’exemplarité de Empty Words de Cage, un livre, en réalité de
poésie, paru en 1974/1975, «  mélange de mots, de syllabes et de lettres obtenus en soumettant le Journal d’Henry David Thoreau à une série d’opérations aléatoires basées sur le I Ching2 ».
Ici, le I Ching fonctionne comme un logiciel d’ordinateur à partir de « réservoirs », le terme est de Cage, de mots extraits de Thoreau et de Finnegans Wake de Joyce.
Par poésie expérimentale, on entend toutes les recherches sur le langage, par opposition à une poésie qui reprend et continue les formes héritées du passé, de même qu’il y a une recherche en science : on passe d’un monde copernicien, en science et en littérature, à un siècle qui débute avec la découverte de la théorie de la relativité généralisée (1916), et où, dans les autres domaines artistiques, la recherche est naturelle et acceptée, au vu de l’épaisseur des catalogues, comme en musique avec Schönberg et John Cage, dans la danse avec Merce Cunningham ou dans les arts plastiques avec Marcel Duchamp.
Ce livre aborde tous les mouvements dits de poésie concrète en France et à l’étranger,
spatialisme en France, groupe Noigandres au Brésil, les Konstellationen en Suisse ou
Constellations d’après un terme de Mallarmé, le groupe VOU au Japon, la concrete poetry aux Etats-Unis développée par le poète américain Emmett Williams, le cercle de Darmstadt en Allemagne, avec Daniel Spoerri, Claus Bremer et Diter Rot, l’Experimentalni Poezie ou Poésie Expérimentale en Tchécoslovaquie, au moment du printemps de Prague, avec Josef Hirsal et Ladislav Novak, la poésie évidente avec Jiri Kolar, la poésie concrète en Suède à travers le manifeste d’Öyvind Fahlström, toutes ces formes de poésie correspondant à la génération des années 50, l’année 1953 pouvant être donnée comme point de départ de ce type de poésie, proche de l’idéogramme et héritière de la poésie phonétique et syllabique des Dadaïstes, d’Hugo Ball à Tzara, à Raoul Hausmann et à Kurt Schwitters ainsi que des cubofuturistes
russes, à travers le Zaoum ou langage transmental.
Nous aborderons aussi les mouvements de poésie sonore, ou le retour à l’oralité, aux
confins de la Galaxie Gutenberg telle qu’analysée par Marshall McLuhan, à travers
notamment les possibilités d’enregistrement et de découplage de la voix sur le
magnétophone à bande à partir des années 1955, mouvement qui prend ses racines dans les déclarations dadaïstes et futuristes et qui s’est développé d’abord en France, avec l’oeuvre pionnière de François Dufrêne, d’Henri Chopin, de Brion Gysin et de Bernard Heidsieck, puis internationalement, en Angleterre avec Bob Cobbing, en Suède avec le groupe Fylkingen, et plus tardivement aux Etats-Unis, étant entendu que les frontières entre musique faisant appel à la voix et poésie sonore sont souvent floues.
Autre thème abordé : les mouvements de poésie visuelle, correspondant à une autre génération, celle des années 60, connue en Italie sous le nom de poesia visiva autour de poètes comme Eugenio Miccini et Lamberto Pignotti, mouvements qui se développent aussi en France, où l’on parle de poésie visuelle ou de poésie élémentaire avec Jean-François Bory et Julien Blaine, en Allemagne, en Autriche, aux Etats-Unis, là sous le nom de visual poetry avec Richard Kostelanetz et Dick Higgins, en Belgique avec Paul de Vree, et au Japon, l’année 1963 pouvant être donnée comme l’année de l’apparition de cette forme de poésie. Pour ce type de poésie, outre le problème de génération, il y a l’apparition et l’utilisation, au lieu de la typographie, de l’offset, c’est-à-dire la possibilité d’utiliser aussi les images photographiques sur le même plan que l’écriture.
Importante aussi dans ces années ce qu’on a pu appeler la poésie action ou la poésie
performance, ou même la poésie totale, pour reprendre le terme d’Adriano Spatola, autour de festivals comme Polyphonix ou Milano Poesia. Dans les années 80 apparaît aussi l’utilisation des nouvelles technologies, poèmes hologrammes, poèmes vidéo et, avec la LGO, la Littérature Générée par Ordinateur, la poésie ordinateur. Mais là encore, toute classification est artificielle, puisqu’un John Cage, connu comme musicien, a pu composer ses mesostics à la fin de sa vie en s’aidant de l’ordinateur.
Le problème posé plus généralement est celui de la fin de la Galaxie Gutenberg et l’accès à d’autres médias que l’écriture : magnétophone, vidéo, ordinateur. Et le problème, plus philosophique, est celui de la représentation : Mot/Image/Son, Verbi-Voco-Visual Explorations, pour reprendre le titre d’un livre de McLuhan, republié par les éditions Something Else Press en 1967, ou ce photomontage de Laszlo Moholy-Nagy de 1947, publié dans le légendaire Vision in Motion, avec l’oreille en place de l’oeil.
Le philosophe Louis Marin écrit : « Qu’est-ce donc que représenter sinon porter en présence un objet absent, maîtriser sa perte, sa mort par et dans sa représentation et, du même coup, dominer le déplaisir ou l’angoisse de son absence dans le plaisir d’une présence qui en tient lieu ». Le Darmstadter Kreis (cercle de Darmstadt) en Allemagne, Öyvind Falhlström à Stockholm, mais aussi le Festival de poésie sonore Fylkingen, le Wiener Gruppe à Vienne (Autriche), le groupe Fluxus à New York, le groupe de Poésie Concrète à Sao Paulo (Brésil), le groupe de Stuttgart autour de Max Bense, l’Oulipo en France, la revue Vou à Tokyo, le groupe de poésie expérimentale de Prague, le Domaine Poétique de Jean-Clarence Lambert à Paris, autant de lieux, sans parler des revues, où internationalement se sont posées les questions de l’écriture et des nouveaux médias.