LES NOTIONS CAPITALES DE L’EPICURISME

jeudi 19 mars 2009
par  Lydia COESSENS

LES NOTIONS CAPITALES DE L’EPICURISME

Affection Génériquement, tout rapport des organes des sens avec des « simulacres ». Toute sensation est ainsi une affection du corps. Plus spécialement, « douleur » et « plaisir ». La douleur et le plaisir ont une objectivité : ils sont liés à la nature des objets perçus, à la nature des « simulacres » qui nous heurtent. En ce sens, toute affection est une sensation « vraie » : il y une vérité de l’amertume ou du sucré, vérité-pour-nous, i.e. rapport vrai entre les choses –amères ou sucrées –et la confirmation des organes de nos sens.

Amitié Le lien amical fait partie de la sagesse. Le sage épicurien n’est pas isolé : l’amitié n’est donc pas pour lui un accident heureux, mais la constitution, par lui-même et avec d’autres, d’un cosmos sensé, dans lequel le sens n’est pas reçu (l’existence des composés humains que nous sommes n’a pas plus de sens en elle-même que l’existence de n’importe quel composé), mais construit. La vie du sage ne peut être sensée si elle n’est pas en rapport avec d’autres sages. Les liens que se donnent les amis sont les seules lois qui aient un sens dans l’univers. Ils dépassent les « contrats » et les « conventions » qui, eux, lient les hommes dans les sociétés en général en donnant naissance au droit (Cf. juste-justice)

Anticipations de la perception Cf. Prolepse

Ataraxie Vertu propre ou état du sage. Elle consiste en l’absence de trouble, de crainte, et s’obtient par la connaissance des principes généraux de la canonique et de la physique. En ce sens, l’épicurisme est un intellectualisme. L’ataraxie du sage restreint ses affections à la perception : à celle des objets agréables à percevoir (perception que l’on accepte si elle n’est ni suivie ni accompagnée de douleur), à celle des objets réels désagréables que l’on ne peut pas fuir (en grec fughein) mais que l’on peut de toute manière maîtriser –relativement- par la compréhension.

Atome Les atomes constituent, avec le vide, la réalité dans sa totalité. La quantité des atomes n’est pas nombrable : elle est « infinie » ou « indéterminée ». C’est ce qui fait que, le vide étant lui-même infini », la notion de « limite » n’a aucun sens pour le réel comme totalité. L’atome est le réel-matériel : la plus petite partie de la matière, indivisible. La qualité essentielle de l’atome est d’être substrat : chaque atome est inchangé de toute éternité. Le changement affecte seulement les composés (par perte ou ajout d’atomes). L’épicurisme exprime cela en disant que « l’atome est infiniment dur ». Les formes des atomes ne sont pas en nombre infini, mais très grand (« inconcevable »). La taille des atomes est sans limite assignable –en immensité comme en petitesse- dans l’atomisme de Démocrite ; Epicure remarque, lui, qu’un atome isolé n’a jamais été perçu et que, par conséquent, le fait est que leur taille se situe en deçà du seuil de la perception humaine.
Le fait que l’atome n’est pas perceptible a pour conséquence qu’il est le principe explicatif des phénomènes (des choses que l’on voit, sent entend, etc.) mais non pas phénomène lui-même. Il est ce par quoi les phénomènes que nous percevons sont possibles. Dans l’ordre de la connaissance humaine, il n’est pas premier, il est atteint par un raisonnement (Cf. Prénotion)

Canonique Nous dirions de nos jours : Logique. La canonique indique les règles de la pensée juste, qui conduit à l’opinion fondée. Chez Epicure, la canonique a pour matière l’énonciation des critères qui permettent de séparer (critérium : la référence par rapport à laquelle se font tout choix et toute classification) les opinions en deux catégories : les opinions justes et les opinions fausses. Le critère ultime de toute opinion, selon la canonique, est la conformité de l’opinion émise au choc des simulacres et des sens, i.e. à la sensation reçue. Ce critère n’est pas toujours directement vérifiable, mais il reste le critère de vérité de toute proposition, même dérivée (cf. opinion)

Craintes Cf. Ataraxie

Déclinaison connue sous le nom de « clinamen », Cf. écart.

Dieux Les dieux existent. L’épicurisme n’en dit pas davantage de leur réalité physique. Ils sont ailleurs que dans les mondes. Ils sont des modèles réalisés de la félicité : ils n’agissent pas, et ne subissent aucune affection. Ils sont autarciques, pleinement identiques à eux-mêmes. Nés sans doute du hasard (ils sont matériels comme tout ce qui est) ils sont indestructibles, incorruptibles car ils ne sont en contact avec rien qui pourrait les changer, i.e. les agresser ou les dissoudre. Ils ne sont ni créateurs, ni maîtres de quelque destinée que ce soit, ni juges des morts.
Les dieux des religions, qui sont destinataires d’un culte, n’existent pas. L’âme humaine les fantasme par le mécanisme qui engendre des faux objets. La claire conception de la « nature divine » (et non la connaissance des dieux) est apaisante, invitant à l’ataraxie et la faisant concevoir comme possible. Cette claire conception, nécessairement dépouillée de toute crainte, constitue la piété. Le sage st un homme pieux (en grec : asébès)

Ecart Le concept d’écart ou clinamen ou déclinaison est fondamental dans l’épicurisme. Il a été essentiellement traité par Lucrèce. Il n’existe pas chez Démocrite, chez qui les atomes tourbillonnent et se rencontrent donc sans écart.
La déclinaison et une des trois causes possibles du mouvement des atomes –avec la pesanteur et les chocs.
C’est un mouvement spontané, totalement indéterminé, par lequel l’atome s’écarterait légèrement de sa ligne de chute : sans ce mouvement spontané de l’atome, notre liberté, dira Lucrèce, serait inexplicable.
Note : nulle part dans les œuvres d’Epicure qui nous sont parvenues, il ne parle lui-même de déclinaison.
Les dieux vivent à l’écart, dans un « ailleurs » où ils ne reçoivent pas de choc : on parle pour eux d’intermondes, mais les textes d’Epicure n’utilisent pas cette notion pour les situer. Les sages vivent à l’écart de la foule. Ils construisent leur monde amical par une « exchorésis », ce qui leur permet de se trouver un centre par rapport au monde humain en général, qui est indéterminé. L’ « exchorésis » du sage lui permet de se doter d’un cosmos qui a un sens, une orientation, des limites ; il bâtit un espace peuplé d’une communauté homogène : les « amis ».

Espace L’espace cosmique de l’atomisme est celui de la géométrie : infini, homogène, isotrope, continu. Il est le lieu des rencontres hasardeuses/nécessaires d’atomes qui forment alors des composés. Cet espace reçoit les atomes, les composés, notre monde, les mondes en nombre indéfini.

Exchorésis L’écart du sage à l’égard de la foule.

Hasard. Cf. Nécessité

Hédonisme Philosophie pour laquelle le plaisir est un bien.
Infini-Indéterminé Tout ce qui touche au nombre est indéterminé dans l’atomisme : le nombre des atomes est infini (plus grand qu’aucun nombre d‘atomes donné) ; la grandeur de l’espace est infinie (elle n’a pas de « limite »). C’est dans l’ordre de la qualité qu’on rencontre la détermination : les qualités des atomes, la qualité du plaisir.

Intermondes. Cf. Ecart.

Juste-Justice La théorie épicurienne du droit est « contractuelle » : le droit est une convention qui lie les hommes « en vue de ne pas subir ni faire du mal ».
Les textes distinguent donc deux notions : le juste (dikaion) qui répond en tout temps à cette exigence de tranquillité ; la justice telle qu’elle est rendue dans une société (dikaiosunè)
Nécessité Notion difficile à comprendre, car elle est strictement équivalente à l’idée, en apparence contraire, du hasard. Les chocs atomiques se produisent « au hasard » ; mais précisément, ils ne peuvent pas se produire autrement, ni être autres qu’ils ne sont. On ne trouve pas, dans l’atomisme, une complémentarité du hasard et de la nécessité (comme dans d’autres pensées antiques) mais une stricte identité. A distinguer de la fortune, qui n’est pas une causalité (voire une déesse à l’époque hellénistique) mais un jugement humain porté au sujet de ce qui est « préférable » : analogue assez strict de ce que nous appelons chance.

Opiner-Opinion (sens : émettre un jugement, jugement émis). L’esprit juge à propos de ce qu’il perçoit. Dans la sensation, il juge toujours exactement ce qu’il perçoit. Ce qui en veut pas dire qu’il juge justement par rapport à l’objet. Le jugement porté au sujet d’une perception « de loin » ou hâtive peut dire de l’objet quelque chose qui ne sera « pas confirmé » par la perception « évidente », ou infirmé par elle.
Il existe aussi des jugements qui n’expriment pas le contenu d’une sensation actuelle.
-  Les prolepses, qui sont des traces conservées de perceptions antérieures (« homme », par ex.) et qui permettent de comprendre une expérience, toujours évidemment particulière, sous une idée générale. Elles sont ce qui guide l’expérience actuelle : des « anticipations » de la perception.
-  Les « projections immédiates de la pensée », exigences rationnelles qui ne correspondent à aucune sensation, à aucune prolepse. Par ex. : le vide ; la proposition que « rien ne vient de rien et ne retourne à rien ». Analogues sans doute à l’a priori dans la théorie kantienne du jugement. La tradition des traducteurs est discutable, qui donnent souvent : « compréhension » ou « appréciations » pour le grec épibolè dont le sens est au contraire celui de « jeter » et non de « prendre ».
-  Les craintes. Il peut exister des opinions qui n’ont pas d’objet correspondant : la vie dans l’au-delà, les dieux-juges, la douleur insupportable. L’état des textes ne permet pas de savoir si Epicure en a expliqué l’origine ; les craintes sont seulement énumérées, et rapportées à l’imagination.

Physique Le mot grec physis ou phusis signifie : la nature des choses. Il ne faut pas confondre phusis avec le monde : Cosmos. La physique est le discours qui énonce ce que sont les choses. Pour Démocrite et pour Epicure, les choses sont des atomes, séparés du vide, et groupés accidentellement en composés. La physique épicurienne enlève toute essentialité aux composés, donc à la notion de Cosmos. Le critère de vérité des opinions physiques est, bien entendu, la sensation est ses réquisits « canoniques ».

Plaisir Notion difficile à comprendre dans l’épicurisme. Il n’existe pas différentes sortes de plaisirs (par ex. les plaisirs de l’âme et ceux du corps) ; le plaisir affecte toujours le composé que nous sommes à titre de totalité relative ; il est en dernière analyse corporel (car l’âme est, elle aussi, un corps). Il n’est pas lié à un « mouvement » même modéré (théorie cyrénaïque), mais à un état (l’état est instantané : ce qu’il est au moment où il est), il ne s’accroit ni ne se rétrécit par la durée. Il est « catastématique » (un établissement, une situation) et non une recherche. Il se définit, non par référence à ce qui le procure, mais par son rapport avec le sujet qui l’éprouve. Être soi, conforme à soi, est plaisir : être affecté, mais aussi peu que possible. L’idéal est le plaisir de dieux qui réalisent l’absence totale d’affections, i.e. de chocs.

Prénotion Cf. prolepse

Prolepse ou Anticipation de la perception ou Prénotion Le sensualisme épicurien, comme tout sensualisme, doit résoudre le problème de la reconnaissance des choses perçues dans le moment où elles sont perçues : ces « simulacres »-là, que je perçois actuellement, sont ceux de Pierre. Je reconnais Pierre. La prolepse est une trace de perception antérieure, qui me permet de subsumer une perception actuelle sous des notions aussi générales qu’il en est besoin : Pierre, mais aussi Grec, Homme, Vivant, etc.

Prudence La notion de prudence (phronésis), est l’une des plus polysémiques de toute la philosophie grecque antique. Dans l’épicurisme, elle est utilisée pour thématiser la subordination de la pratique philosophique à l’égard de la vie herseuse. La prudence est une pensée-assortie à une action- non craintive. Elle est supérieure à la philosophie et constitue sa justification. C’est pour arriver au même résultat qu’elle qu’on entreprend de philosopher. On doit philosopher pour vaincre ses craintes ; quelqu’un qui pourrait, en suivant sa nature naïve, ne pas craindre serait analogie à celui qui est en bonne santé sans consulter un médecin. Le mot phronésis figure deux fois, dans un passage très important de la Lettre à Ménécée, §132. Le phronimos (l’homme prudent, dont l’âme est en bonne santé) est évoqué plusieurs fois.


Sage-Sagesse
La sagesse est l’idéal de la vie épicurienne ; elle est « vie heureuse » (alors que, à la même époque, le Stoïcisme l’identifiait à la « vie droite »). Elle comprend (dans le sens de « connoter ») l’amitié, alors que la prudence ne la comporte pas.

Sensation La sensation est le critère ultime de la connaissance comme du plaisir. Elle est contact : le choc de nos organes des sens par des atomes fins qui s‘échappent des objets et leur ressemblent, « images », « simulacres ». En ce sens, la sensation est toujours vraie : si une tour nous paraît ronde de loin, c’est parce que les simulacres se sont brouillés et heurtés dans la distance qui nous en sépare. La sensation « de près », dans de bonnes conditions, est la vérité de la chose perçue : elle est évidente (en grec, le mot energéia signifie à la fois vigueur et évidence). Le caractère « agréable » ou « désagréable » fait partie de la sensation : l’ « affection » peut donc se comprendre comme sensation.

Simulacre La sensation est un choc, le choc de quelque chose qui vient frapper les organes des sens. Les composés émettent donc des « petites images » matérielles, dans toutes les directions : eidolè ou simulacres. Ces petits atomes émis sont « semblables » aux composés qui les émettent. Il n’y a donc que les composés qui soient perceptibles, non les atomes isolés qui, eux, sont « simples » et ne peuvent pas se décomposer en atome-substrat et en simulacres.

Totalité Le Tout est composé des atomes et du vide. Le nombre des atomes étant infini (infinité quantitative de type « arithmétique » -arithmon, le nombre), le vide étant infini aussi (infinité spatiale ou « géométrique ») est infini. Ouverte, indéfinie, la catégorie de la Totalité ne joue aucun rôle dans l’atomisme. Dans le Stoïcisme, au contraire, elle est cardinale : le monde y est limité, donc totalisable, et plein.

Vide Le vide (kenon) est l’espace situé « entre ». Il est réel et constitue, avec les atomes, la Totalité. Il y a du vide entre les atomes, entre les composés, entre les mondes. Il est illimité, et les atomes, les composés, les mondes, sont indéfiniment dispersés.


Sites favoris


20 sites référencés dans ce secteur