La fabrique des Pensées : lumière sur l’écriture pascalienne par Karine Abiven

à propos de l’ouvrage de Laurent Susini, L’Écriture de Pascal. La lumière et le feu. La « vraie éloquence » à l’œuvre dans les Pensées, Paris : Honoré Champion, coll. « Lumière classique », 2008, 703 p., EAN 9782745315144
mercredi 4 mars 2009
par  Lydia COESSENS

La fabrique des Pensées : lumière sur l’écriture pascalienne
par Karine Abiven

à propos de l’ouvrage de Laurent Susini, L’Écriture de Pascal. La lumière et le feu. La « vraie éloquence » à l’œuvre dans les Pensées, Paris : Honoré Champion, coll. « Lumière classique », 2008, 703 p., EAN 9782745315144

Ce livre part du constat selon lequel la singularité de l’écriture pascalienne dans les Pensées n’a pas suscité l’analyse lucide qu’elle mérite. Son introduction, d’une clarté exemplaire, revient sur les causes de cette lacune et les moyens de la combler. Le caractère mouvant de l’ouvrage, dont deux copies sont longtemps restées inconnues, a fait obstacle à sa véritable compréhension [1]. Laurent Susini adopte au contraire une démarche intégrative, qui consiste à prendre en compte la dynamique du texte, en voyant comment ses différents états sont essentiels à l’appréhension juste de la démarche pascalienne.

L’ouvrage se propose en outre de pallier l’absence de vision unifiante d’une stylistique du Pascal apologiste, toujours analysée soit, de manière un peu myope, sur des points locaux, soit dans une globalité aveugle aux détails. Le critique mène ici les deux démarches parallèlement, dans une étude minutieuse de la microstructure stylistique, qui nourrit et se nourrit en retour d’une compréhension synthétique de l’esthétique pascalienne.

Une troisième préoccupation confère à ce livre une réelle fraîcheur dans le regard qu’il porte sur une œuvre canonique : c’est le souci de ne pas se laisser influencer par le discours rhétorique et métadiscursif de l’apologiste dans l’Esprit géométrique, qui a longtemps fait écran à la prise en compte sans a priori du texte des Pensées, dans sa matérialité même. La pratique réelle de Pascal, examinée de près, interdit d’appliquer mécaniquement aux Pensées la théorie de la persuasion édictée dans ses premiers ouvrages, qu’on a pu résumer comme « une rhétorique de l’agrément […] articulé[e] à une logique du convaincre » [2]. En réalité, nous dit L. Susini, on ne saurait persuader de la même façon le destinataire des vérités mathématiques et de celles de la foi, et c’est ce que sa lecture lucide du texte, et de tout le texte, prouve magistralement.

Ainsi la triple approche génétique, stylistique et rhétorique proposée dans cet ouvrage offre un parcours particulièrement stimulant, que nous allons tenter de retracer dans ses grandes lignes.

La notion de « vraie éloquence », annoncée par le sous-titre de l’ouvrage, est tirée du fragment S. 671 : «  La vraie éloquence se moque de l’éloquence ». Elle permet de formuler la complémentarité problématique entre un arsenal d’outils persuasifs, adressés à la raison, et une rhétorique du sublime, propre à persuader le cœur. Il ne s’agit aucunement de minimiser le rôle de l’éloquence argumentative dans le dispositif : bien au contraire, la preuve a une place centrale dans un ouvrage qui a pour but de démontrer la vérité de la religion. Comment les fondements épistémologiques de cette démarche se traduisent-ils en termes rhétoriques et stylistiques ?

Les modalités d’expression de la vérité fondent une « éloquence du vrai », [3]au cœur de la « vraie éloquence » — selon une réversion toute pascalienne. Elles concernent à la fois la formulation de l’évidence, la position vis-à-vis de l’autorité, et le rapport entre langage et référent. L’étude stylistique de l’« empirisme apologétique » [4] permet de cerner de près l’équivalence posée incidemment entre le réel et le vrai. Par exemple, l’usage de la syllepse sur les deux sens du verbe sentir traduit l’articulation étroite entre les deux modes de connaissance (le cœur et la raison). De même, le relevé des emplois récurrents du verbe polysémique voir (appréhension du sensible et opération d’intellection), trahit le caractère central de l’évidence dans la démonstration pascalienne. L’analyse du visible est ainsi le moyen de mettre au jour la « confusion entre le contenu des sens et de l’intuition » [5] qui n’est pas un « simple artifice de langage » [6] : il s’agit bien au contraire de la manifestation textuelle d’une position épistémologique fondamentale, qui consiste à ancrer la démonstration dans des principes reçus intuitivement par le cœur, et confirmés par l’expérience.

Ce sont les mouvements saisis sur le manuscrit qui permettent de préciser les modalités de l’esthétique réaliste de l’apologiste. Le recours à un lexique trivial, aux exemples, à l’énumération, est de plus en plus assumé au fil des différentes variantes, dans une entreprise consciente d’ancrage du texte dans la chair du réel. L’étude de la construction de la référence par la détermination est particulièrement pertinente. Elle expose dans le détail le déploiement de la démarche inductive : par le jeu des déterminants – définis, indéfinis, démonstratifs –, l’expression de la vérité des sensations se transforme en une formulation de l’évidence des principes. Ce recours à l’évidence pourrait verser dans l’écueil de la pétition de principe, sans un maniement complexe de la posture d’autorité de la part de l’écrivain. Le « travail du principe » [7] montre ainsi avec quelle parcimonie est utilisé l’argument d’autorité. Nous n’en restituerons qu’un seul exemple. L’étude de la distribution complémentaire des arguments introduits par puisque d’une part, et parce que ou car de l’autre, montre la répugnance au coup de force argumentatif : l’emploi fréquent et souvent non tendancieux de puisque manifeste le souci d’utiliser des arguments appartenant à l’univers de croyance du lecteur. Une approche pragmatique et sémiotique permet ensuite d’appréhender la remise en cause et la refondation de l’argument d’autorité dans le domaine de la foi. L’étude de la genèse de plusieurs fragments montre les hésitations pour imposer l’autorité de la voix divine — principe de la foi — : les corrections progressives illustrent de manière éloquente le renoncement de l’apologiste à prendre en charge la voix de la révélation qui, in fine, ne doit « plus chercher à soumettre la raison, mais s’efforcer au contraire de lui apparaître soumise » [8].

Le troisième chapitre, intitulé « Les mots et les choses », peut-être moins novateur que les autres, poursuit la pensée pascalienne des conditions de la véridicité. Le critique y revient sur des notions capitales de logique, qui, sans doute, offraient moins de prise aux outils stylistiques et génétiques, si innovants par ailleurs. On retiendra toutefois la fine mise en perspective des procédures apagogiques — qui articulent raisonnement disjonctif et preuve par l’impossible — et l’analyse attendue sur les rapports entre le langage et le référent — à travers les phénomènes de définition, d’analogie, de métaphore, revus dans une approche rhétorique et logique. Sur ces nécessaires rappels est entée l’analyse stylistique de la quête pascalienne d’une adéquation entre pensée vraie et langage juste. La mise au jour, du point de vue génétique, de la méthode componentielle, ou de la rhétorique de la répétition, est particulièrement stimulante. On observe également la progressive réalisation, de variante en variante, des idéaux des remarqueurs — clarté, justesse, netteté, refus de l’équivoque —, et de ceux de la tradition rhétorique gallicane — le « refus des fausses beautés ». La mise en place graduelle du style bref et concis des Pensées est peut-être le lieu où l’intérêt de la génétique est le plus immédiatement convaincant, nous permettant d’assister au travail d’épure opéré par l’écrivain.

La grande deuxième partie articule aux conditions de véridicité la recherche d’un placere lui aussi enraciné dans ce qui constitue le vrai langage pour le lecteur. C’est en se soumettant à l’usage commun, en dépit du pyrrhonisme linguistique d’un certain nombre de fragments, que Pascal construit son ethos de la sincérité, et par là, se rend persuasif. Cela ne va d’ailleurs pas sans paradoxe pour un auteur plutôt partisan du nominalisme, mais qui, à force d’adhésion à l’usage, se convertit à une sorte de réalisme linguistique. Ces ambiguïtés, ainsi que la manipulation de l’équivoque, initient une lecture ironique des Pensées, à laquelle engage le fragment S. 645 : « on peut dire comme les autres, mais ne pas penser comme eux » [9]. On lira avec intérêt cette analyse originale d’un usage de l’ironie « très spécifique, car non railleur » [10]. Ainsi l’écrivain adopte-t-il alternativement le langage du pyrrhonien et celui de l’homme diverti pour les mettre en perspective (d’après l’idée pascalienne, mobilisée ici de manière très éclairante, selon laquelle le sens des choses et des mots n’est qu’une question de point de vue, de perspective). La persuasion, pour le dire (trop) vite, serait une affaire d’empathie : une parfaite connaissance de l’âme de l’interlocuteur permet d’adopter son langage pour dire le vrai en lui agréant. On observe alors un « feuilletage énonciatif » entre la parole du chrétien et celle de l’honnête homme ; ce concept est bien développé par l’analyse des différentes parlures : le texte pascalien matérialise les recoupements entre parole orante et parole publique. Parler au lecteur dans sa langue — art conversationnel du mondain ou éloquence sacrée du croyant —, c’est sans doute le meilleur moyen de le persuader, en mêlant le vrai à l’agréable. La méthode pascalienne se veut dépourvue d’ordre prédéfini, « rétive à toute raideur scholastique, et privilégiant le désordre apparent du cœur à l’ordre de l’esprit " [11]. L’analyse stylistique, arrimée aux variantes, de l’ethos de la médiocrité, au sens d’adaptation au juste milieu, est féconde, notamment en matière lexicale : la posture de l’orateur, qui souhaite s’adapter au plus grand nombre, passe par l’éviction du jargon (technique, apologétique), ou la méfiance envers toute affectation, bref l’adoption d’un style conversationnel (praxèmes mondains, tournures comme les présentatifs, atticisme enjoué …). Mais cette adhésion aux valeurs mondaines reste toujours adaptée au contexte apologétique, comme le montre l’usage modéré de la raillerie, par exemple.

Suite logique de cette considération de la souplesse énonciative, l’étude de la polyphonie montre une parole foncièrement hétérogène, mais qui oriente le discours plus qu’il ne le laisse ouvert. Ainsi des procédés comme l’interro-négation « simulent […] l’ouverture à l’autre, tout en contrôlant étroitement la marge de manœuvre qui lui est ainsi accordée » [12]. L’exposé des différentes figures qui constituent cette « rhétorique agonistique » [13] dépasse le simple relevé grâce à l’apport de la perspective génétique, définitivement la contribution la plus audacieuse et décisive de cet ouvrage — surtout quand on mesure la difficulté de déchiffrement posée par les manuscrits, en feuilletant leurs reproductions en milieu d’ouvrage.

Après la lumière, le feu : la troisième partie parachève la démonstration de l’efficace propre à l’éloquence des Pensées. Il s’agit non seulement de persuader le lecteur, mais aussi d’échauffer sa volonté. Pour ce faire, il convient de bien user des passions, c’est-à-dire, sur le plan rhétorique, de recourir au pathos. Même s’il n’est pas théorisé par l’apologiste, le style figuré est sollicité, car l’imagination peut être une voie d’accès à la vérité – au rebours de ce que pense un Malebranche, par exemple. Si un style simple et dépourvu de figures convient aux objets purement intellectuels, la connaissance de Dieu, elle, requiert de toucher l’imagination, outre la raison. La « mise en discours des passions » [14] (par l’exclamation ou l’hyperbole, accusées dans les variantes) illustre l’affectivité présente dans l’énoncé ; ce dernier est ainsi plus apte à agir sur le récepteur et le faire adhérer à la vision du locuteur. La métaphore, en particulier, incarne « l’image sensible et proprement é-mouvante du Vrai » [15], malgré son rapport problématique, car impur, à la réalité. L’analyse praxéologique sonde la dimension de « faire-comme-si » inhérente à l’image, et propre à inviter le lecteur à l’action. Ainsi, sans didactisme, « la métaphore pascalienne autorise, de manière générale, une reconfiguration de l’univers conceptuel incorporé par l’incroyant » [16]. La métaphore participe en outre d’une écriture de la variation, ce qui souligne l’importance de l’imprégnation dans la praxis pascalienne. La répétition, largement explorée dans le deuxième chapitre de cette partie, est l’expression textuelle de l’idée d’une nature coutumière de l’homme, que le ressassement persuade. L’attention à la matérialité du texte se fait à tous les niveaux — depuis l’analyse de la collection en liasses jusqu’à l’étude phonique des phénomènes de répétition. Ainsi comprend-on mieux comment le texte est conçu pour s’imprimer dans la mémoire du lecteur, converti par l’instillation lancinante des idées. Le dernier chapitre s’emploie à traiter de la fragmentation, dans sa positivité, et non comme un défaut dû à l’inachèvement. Tant et si bien que la discontinuité est considérée comme nodale dans la mise en place d’une ferme continuité. Ce point est notamment étayé par la lecture du manuscrit de S.168 [17], où l’on voit le déplacement d’unités sentencieuses mobiles au sein du fragment, réagencées pour plus de fluidité. Comme pour chaque événement stylistique, le critique a soin de rattacher l’écriture de la rupture à un élément de l’anthropologie et de la spiritualité pascaliennes : cette rumination litanique assure les « conditions d’une lecture toujours arrêtée, toujours relancée, et dès lors toujours recentrée sur le moment présent de sa méditation, le seul temps qui appartienne vraiment à l’homme et dont il doive donc toujours s’employer à user selon Dieu. » [18]

Il est malheureusement impossible de rendre compte ici du détail de l’analyse, qui fait pourtant tout l’intérêt et le caractère novateur de cet ouvrage. La pluralité d’approches semble s’imposer du fait de la nature inachevée du texte : comment en effet tirer des conclusions stylistiques d’un ouvrage en chantier, sans prendre en compte la dynamique des réécritures ? Ce scrupule philologique est précieux car il prévient le danger de plaquer des considérations anachroniques sur la beauté fulgurante du fragment pascalien. La recherche du contact avec la matérialité du texte n’est pas qu’un vœu pieux : elle se fait dans l’écriture critique elle-même, constamment à fleur de texte, articulant très étroitement analyse de détail, vérification des hypothèses grâce aux variantes, et vision esthétique surplombante. De cette progression pas à pas résulte certes un ouvrage d’une épaisseur qui peut impressionner le lecteur non-spécialiste. Ne pas croire toutefois que nul n’entre ici qui ne soit pascalien : le néophyte suivra avec aisance une démonstration d’une remarquable fluidité. L’élégance rare de l’écriture associe puissance de l’argumentation et bonheur de la formulation, comme pour mimer son objet. Ce livre tend à prouver, en acte, que l’imprégnation de Pascal est la meilleure école pour une maîtrise parfaite de la persuasion.

par Karine Abiven
Publié sur Acta le 22 février 2009

Pour citer cet article : Karine Abiven , "La fabrique des Pensées : lumière sur l’écriture pascalienne", Acta Fabula, Essais critiques, URL : http://www.fabula.org/revue/document4901.php


[1Voir par exemple l’analyse du manuscrit du fameux fragment S. 168 sur le divertissement et la néfaste incapacité humaine de « demeurer en repos dans une chambre », qui montre combien la prise en compte des seules copies postérieures, habituelle dans les éditions de référence, fausse l’appréhension de la structure du texte (p. 88-89).

[2Louis Marin, « Réflexions sur la notion de modèle chez Pascal », Revue de Métaphysique et de Morale, n°72, 1967, p. 97. Cité par L. Susini, p. 10.

[3p. 23.

[4P. 30.

[5p. 58.

[6Ibid.

[7p. 102.

[8p. 165.

[9Cité p. 333.

[10P. 344.

[11P. 386.

[12P. 485.

[13P. 485.

[14P. 546.

[15P. 559.

[16P. 577.

[17P. 626-631.

[18P. 525.


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