Guillaumon par Gaëlle Baconnier (TL1)

mardi 24 février 2009
par  Lydia COESSENS

Exposition Jean-Claude Guillaumon. « Ils continuent »

« Guillaumon, Guillaumon, Guillaumon, … » Son nom résonne encore dans les têtes, tout comme son image nous a entouré pendant une heure trente.

Guillaumon il est là, il est partout ; Dans les yeux, dans les oreilles, on s’attendrait presque à le sentir.

Alors, dans cette overdose, récurrence, répétition de Gui…(Non, pas encore !) la surprise laisse place à la question. Qui est vraiment ce drôle de monsieur ? Est-il d’ailleurs un drôle de monsieur ?

C’est amusant ce sourire qui se dessine sur toutes les lèvres (y compris les miennes), lorsque l’on se rend compte que cet homme qui est là, il est là aussi, puis là, là, là, partout. Il est là et l’on ne s’y attendait pas.

On rigole, on se moque un peu aussi (« Ah ben, il n’est pas narcissique lui ! »). Mais finalement on se doute bien que ce n’est pas seulement un homme qui veut se montrer parce qu’il aime son visage, son corps, … Alors on abandonne son rôle de spectateur naïf et l’on se concentre sur celui d’amateur d’Art averti (grâce à l’irremplaçable Mireille Cluzet).

Le résultat ? On est toujours amusé, par la singularité et l’unicité de cet acte artistique ; Puis étonné, par le mouvement, la vivacité de ces photographies pourtant bien immobiles (exceptées les vidéos du Jeu de Go.) ; Peut-être un peu dérangé aussi, comme l’art le fait souvent, par ces messages et ces vérités que Guillaumon nous adresse à tous (Notre finitude, notre état de culture, le fait que nous passons notre vie à vouloir dépasser les autres, …).

Jean-Claude Guillaumon est un artiste membre du mouvement FLUXUS créé dans les années 1960, dans l’esprit du mouvement Dada. Ces deux courants réunissent des artistes indépendants, (révoltés par les conflits (la 1e guerre mondiale) en ce qui concerne les dadaïstes.) qui, par le biais de techniques inventives, suivent leurs inspirations individuelles et leur instinct en créant des œuvres humoristiques, satiriques, …

Jean-Claude Guillaumon dans son travail se réfère et peut être associé à un grand nombre d’artistes incontournables. Cindy Sherman, Orlan et Sophie Calle, tout d’abord, qui toutes trois, de même que Jean-Claude Guillaumon, utilisent leurs corps comme outil, comme support de l’œuvre (Un peu moins pour Sophie Calle, qui utilise, elle, beaucoup plus autrui qu’elle-même.).

C’est ainsi qu’Orlan expose son corps modelé par la chirurgie esthétique (ou par des logiciels numériques), et nous présente des exemplaires de beautés du monde entier, de toutes les époques, … Elle nous parle des Femmes en générales, d’une femme particulière, mais jamais vraiment d’elle. Tout comme Jean-Claude Guillaumon, elle utilise son corps pour représenter une multitude de personnes. Cindy Sherman, quant à elle, se travestie, se déguise. Elle adopte de multiples identités, qu’elle met en scène à travers son corps pour se percevoir elle comme autrui.

On peut parler ici de « performance » artistique, il y a dans ces œuvres un rapport forcé à autrui, au spectateur et l’on se rapproche alors du théâtre (mise en scène, jeu, déguisement, …).

Jean-Claude Guillaumon est également inspiré par cette catégorie particulière de Nature Morte qu’est la Vanité. Sur les pas de Giorgio di Chirico (peintre surréaliste dont Guillaumon utilisera une citation) il va notamment réaliser une série de photographies où les objets y prennent autant de place que le sujet. Les artistes contemporains utilisent la vanité dans le but de montrer leur résistance, leur refus des événements du monde plus que pour parler (comme c’était le cas au Moyen Age) de l’absurdité des plaisirs de la vie face à la mort future.

Enfin, l’œuvre de Jean-Claude Guillaumon est également à questionner dans son rapport à l’autoportrait. De Rembrandt à Picasso en passant par Giuseppe Arcimboldo, est-ce vraiment une volonté de la part des artistes de se représenter soi-même au plus près de la réalité ? Quelle est la part de mise en scène ? Peut-on parler pour Jean-Claude Guillaumon d’Autoportrait ? Oui en quelque sorte, car une œuvre d’art a toujours un côté autobiographique même lorsque l’on ne la qualifie pas de tel. (Flaubert disait : « Mme Bovary, c’est moi ».)…

L ‘exposition « Ils continuent » de Jean-Claude Guillaumon nous conduit à réfléchir sur la question du Sujet, du « Je ». Prenons simplement le titre qui est également l’intitulé d’une photographie « ILS continuent » : l’artiste semble parler d’un ensemble de personnes, un « ils » indéfini, marque de distanciation. Pourtant, on se rend compte que le seul sujet de l’œuvre est, comme partout, Guillaumon lui-même. Il ne parle pas alors de lui à la 3e personne du singulier mais bien du pluriel ! C’est une mise à distance avec son Sujet : Jean-Claude Guillaumon, encore plus frappante. Est-ce alors vraiment lui sur ces photos ? Il s’agit bien de son corps, cela est indéniable, mais est-ce pour autant lui-même ? Platon, par exemple, était d’avis que le corps n’est qu’une enveloppe charnelle à l’âme qui elle seule constitue l’être humain. Autrement dit, le corps ne serait pas l’humain lui-même ; Guillaumon, alors ne fait qu’imager cette altérité entre lui-même, artiste, et son corps qui, tout en étant l’élément qui le relie au monde ne le caractérise finalement que peu puisqu’il représente l’Humanité entière. En effet, Jean-Claude Guillaumon le dit lui-même : « Moi, c’est tout le monde’ , il utilise son corps, joue avec, pour parler de l’autre, d’autrui en général et du monde. Son sujet même s’efface au profit d’un sujet général, un « nous » en un « moi » que seul l’art permet d’exprimer. Et Jean-Claude Guillaumon va presque jusqu’à se faire vulgariser, on parle d’un « Guillaumon » à la manière d’un objet, en oubliant qu’il s’agit du nom de l’artiste.

Rimbaud disait donc « Je est un autre », ici c’est Guillaumon qui est nous tous à la fois. Mais l’on peut également élargir cette réflexion, en posant le problème du sujet par rapport à autrui, de la nécessité de l’autre pour être soi-même… Guillaumon, c’est nous tous, et nous tous ne sommes-nous pas un peu Guillaumon ?


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