Décryptage Gaza : les mots de la guerre

Télérama Le 9 janvier 2009
mercredi 14 janvier 2009
par  Lydia COESSENS

Décryptage Gaza : les mots de la guerre

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LE FIL IDEES - Au royaume du direct-live, les conflits se jouent aussi sur le terrain miné du vocabulaire. Mots pour atteindre l’adversaire. Pour regonfler le moral des troupes. Mots, surtout, pour gagner la bataille des médias et de l’opinion. Petit abécédaire de la guerre.

GUERRE
Nommer un conflit, c’est déjà le décrire. Si la majorité des télés, radios et journaux du monde entier titrent aujourd’hui sur la « guerre » à Gaza, le mot a mis quelques jours à s’imposer. Dans les premiers temps, « l’offensive terrestre », expression reprise du vocabulaire militaire israélien, avait la faveur des médias, en tout cas en France. « L’offensive » faisait suite aux « raids aériens », terme plutôt technique, là aussi, qui sonne moins fort que des « bombardements », rarement utilisés au début par les journalistes.

PLOMB DURCI
Les militaires aiment les mots qui font peur. On remarquera que le nom de l’opération, « Plomb durci », n’a pas résisté au torrent médiatique. Repris les tout premiers jours, il a disparu dans le puits sans fond des noms de codes inconnus. L’expression « Plomb durci » (en anglais Cast Lead) vient d’une comptine écrite en l’honneur des fêtes de Hanoukka, également connues sous le nom de « Fêtes des Lumières ». En comparaison, les noms de codes « Bouclier du désert » ou « Tempête du désert » ont fait florès ; ils sont restés à la une tout au long de la première guerre du Golfe.

INVASION
Si, au quatorzième jour du conflit, i>télé préfère titrer sur les « combats » à Gaza, The Guardian, quotidien anglais de centre gauche, a fait le choix d’une expression autrement plus forte : « Gaza invasion ». Invasion, le mot met en avant le rôle de l’attaquant. Il vient en contrepoint du discours sur la « légitime défense » de l’Etat hébreu, souvent tenu par les officiels israéliens aux premiers jours du conflit. « Invasion » pointe aussi le déséquilibre des forces entre Tsahal, l’une des armées les plus puissantes du monde, et des combattants du Hamas, qui tirent des « roquettes », (« des missiles », disait hier Alexandre Adler, prompt à gonfler l’arsenal de l’adversaire, sur le plateau de Ce soir (ou jamais !), avant de se faire reprendre par Frédéric Taddéi.)
Invasion a le mérite de questionner le mot guerre ; ce dernier n’installe-t-il pas une sorte de fausse symétrie entre les deux camps, aux combattants et aux moyens si disproportionnés ?

TERRORISME
Le Hamas, fort de sa victoire écrasante aux élections législatives de janvier 2006, préfère à la « guerre », le mot « résistance ». Israël lui rétorque « terrorisme ». Résistant ? Terroriste ? Des mots qui ne sont plus des mots mais des armes de guerre. On sait qu’un résistant est souvent un « terroriste » (pour le camp adverse) qui a gagné la bataille. Les Israéliens devraient en savoir quelque chose : les pionniers du sionisme Menahem Beghin et Itzhak Shamir ont, dans les années 40, fait, sans complexe, usage de l’arme terroriste.

Le quotidien Libération s’extrait de cette dialectique et appelle au secours le passé pour titrer son dossier : « Israël-Palestine : le conflit sans fin ». L’histoire requalifie parfois, des années plus tard, le vocabulaire d’un conflit. Il a fallu attendre la loi d’octobre 1999, en France, pour que l’expression « guerre d’Algérie » soit officiellement reconnue. La guerre d’Algérie, qui a longtemps été une guerre sans nom : les journaux de l’époque, relayant la parole des officiels, parlaient des « événements » d’Algérie ou bien d’« opérations de maintien de l’ordre ».

BAVURE
Pas de « dommages collatéraux », cette fois, pour désigner les victimes civiles. L’expression euphémique usée jusqu’à la corde en Irak ne passe plus la rampe des médias. La « bavure » en revanche a fait son retour. Elle a repris du service, mardi dernier, lors du bombardement de l’école de l’ONU – une quarantaine de civils tués – par l’aviation israélienne.
Accompagnée d’un large bandeau « War in Gaza » barrant son écran, la chaîne arabe Al-Jazira a aussitôt usé des mots « massacres » et « crimes de guerre ». Au même moment, radios et télés françaises oscillaient entre « la bavure » et « l’incident ».

HUMANITAIRE
Depuis quelques jours, à mesure que la souffrance des civils palestiniens perce les écrans, c’est un autre mot, « humanitaire », qui revient en boucle. La Croix-Rouge internationale, le CICR, parle de « crise humanitaire totale ». L’humanitaire, terme roi de la novlangue internationale, habille tous les conflits. Un mot si consensuel qu’il finit par ne plus rien dire. Qui sert à emballer les guerres, et à les recouvrir du seul linceul des victimes.
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Thierry Leclère


Note personnelle : parler d’État hébreu comme ici, ou comme souvent, d’État juif n’est pas non plus neutre ; ce qui l’est, c’est de parler de l’État israélien.


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