Finalité et biologie, Aristote

vendredi 23 mai 2008
par  Lydia COESSENS

Finalité et biologie, Aristote

Finalité : A. Fait de tendre à un but ; caractère de ce qui tend à un but ; adaptation des moyens à des fins

B. Adaptation de parties à un tout, ou des parties d’un tout les unes aux autres

Finalité externe : celle qui a pour fin un autre être que celui qui est (totalement ou partiellement) ; un moyen de réaliser cette fin (ex. l’homme et le vêtement)

Finalité interne : celle qui a pour fin l’être même dont les parties sont considérées comme un moyen. (Ex ; organisme animal, œuvre d’art)

Finalité immanente : celle qui résulte de la nature et du développement de l’être même qui présente cette finalité (Ex. adaptation spontanée de l’être vivant à son milieu)

Finalité transcendante : celle qui est réalisée dans un être par l’action qu’exerce sur lui un autre être en vue de la fin considérée (Ex. sélection artificielle, élevage)

Le Traité des Parties des animaux d’Aristote est le premier traité de biologie. Pour étudier les animaux il faut postuler qu’il y a de la finalité dans les êtres vivants, présupposer que dans l’animal, il y a de la fonction (téléologie). Donc, en biologie, on part des concepts (reproduction, digestion, …) et non de l’observation.
Extrait 639b-640a : « L’explication en biologie : mécanisme et finalité » :

De plus, en tout devenir naturel nous observons plusieurs causes, par exemple, la cause en vue de laquelle et la cause à partir de laquelle se fait le changement ; il faut donc déterminer, sur ce point aussi, laquelle se trouve être première et laquelle seconde. Il semble que la première cause soit celle que nous appelons « en vue de quoi » ; en effet, elle est « raison » et la raison est le principe aussi bien dans les produits de l’art que dans ceux de la nature. Le médecin commence par déterminer, soit par le raisonnement, soit par observation, ce qu’est la santé, l’architecte ce qu’est la maison ; ils rendent compte par là des raisons et des causes de leurs démarches et du « pourquoi » de leurs actions. Or, il y a davantage de finalité et de beauté dans les œuvres de la nature que dans les fabrications humaines. D’autre part, la nécessité à laquelle certains s’efforcent de réduire à peu près toute raison, faute de distinguer les acceptions diverses de nécessaire, ne se rencontre pas de façon identique dans toutes les œuvres de la nature : nécessité absolue dans les êtres éternels, nécessité conditionnelle dans tous les êtres soumis au devenir, de même que dans les objets artificiels, maison, ou quoi que ce soit de semblable ; telle matière est nécessaire si telle maison doit être réalisée, ou quelque autre fin ; il faut que ceci soit produit et transformé, et ceci encore et ainsi de suite sans interruption jusqu’à la fin, jusqu’à ce en vue de quoi chaque chose est produite et existe. Pareillement dans ce que produit la nature. Mais la forme de la démonstration et de la nécessité n’est pas la même dans la science de la nature et dans les sciences théorétiques ; on l’a exposé dans d’autres ouvrages sur ce sujet. Alors en effet que dans les unes c’est ce qui est qui est le principe, dans l’autre, c’est ce qui doit être. Ainsi c’est parce que la santé de l’homme est telle chose qu’il est nécessaire que telle chose existe ou se produise, et ce n’est pas parce que telle chose existe ou se produit que nécessairement la santé s’en suivra. Il n’est pas possible non plus de ramener à l’éternel la nécessité d’une démonstration de ce genre, de manière à pouvoir dire que puisque telle chose existe, telle chose existe. Cela a été précisé ailleurs, de même qu’ont été déterminés les êtres où se rencontrent nécessité et réciprocité et pour quelles causes.

Objet de ce texte : présenter la finalité comme véritable principe des êtres vivants.

Constat : il y a un devenir des êtres vivants : comment expliquer ce mouvement qui constitue les êtres vivants ?

3 moments du texte :

1. Cause finale, cause efficiente : deux causes possibles du devenir

2. distinction cause finale et nécessité : contre les mécanistes

3. distinction entre science de la nature et sciences théorétiques (la science de la nature a un objet propre : le devenir ; il n’y a pas de devenir dans les sciences théorétiques : mathématiques, théologie)

Deux excès sont présentés : le mécanisme et les sciences théorétiques.

I. LA CAUSE FINALE EST LA VERITABLE CAUSE

Il s’agit d’expliquer le devenir naturel des êtres vivants : -cause en vue de laquelle

-cause à partir de laquelle

Il y a quatre causes chez Aristote (matérielle, efficiente, formelle, finale) ; ici, il y en a deux. Seules la cause finale et la cause efficiente entrent en compte dans l’explication du devenir.

Laquelle est première ? : la cause finale : première temporellement, au niveau de la valeur et dynamiquement.

Il implique cela à partir de l’art humain : la raison est principe, est forme, essence. L’essence, c’est ce qu’ils (le médecin et l’architecte qui ne sont que des causes efficientes) ont à réaliser (la santé, la maison). Santé et maison sont au principe de l’action (source ou cause). L’essence est au principe du mouvement productif qu’est le devenir du vivant. C’est l’idée de l’essence qui est la cause véritable de l’action, de la production. La raison, c’est la cause de leur démarche.

Concernant l’art humain : produit beauté et proportion. Puisque le monde est ordonné, il y a plus de beauté dans la nature. L’argument d’Aristote est empirique (résultat de l’expérience). Pour Aristote, la nature est ce qui a son principe en soi-même et non en dehors de soi comme le produit technique. Dans l’art humain, la cause qui produit un objet technique réside dans l’artisan (extériorité de l’idée) ce qui diffère de la nature qui a son principe en elle-même : finalité immanente.

II. CAUSE FINALE ET NECESSITE

Nécessité absolue des êtres éternels : ce sont des êtres d’emblée réalisés

Nécessité conditionnelle (cause matérielle) des êtres soumis au devenir
 : il y a bien une nécessité conditionnelle mais cette nécessité n’est pas le principe réel à partir duquel il faut expliquer le devenir ; le principe, c’est la cause finale. La nécessité conditionnelle ne donne aucune fin. On se donne pour fin la production d’une maison, en second lieu, on choisit les matériaux.

III. EXPLICATION DE SCIENCE DE LA NATURE/SCIENCES THEORETIQUES

La science de la nature a son principe dans la cause finale. Les sciences théorétiques portent sur ce qui est. La science de la nature porte sur le devenir. Le problème du devenir est la réalisation d’une forme. Exemple de la santé : but que se donne le médecin ; le problème : il n’est jamais assuré qu’elle soit réalisée.

Deux causes : matérielle et formelle. La matière est le sujet indéterminé de toutes les déterminations. C’est ainsi que la cause efficiente se ramène à la cause formelle : ce qui produit la santé, ce n’est pas l’action du médecin, mais la santé qui est dans l’esprit du médecin, c’est-à-dire l’idée de santé. L’agent qui possède la forme informe le patient en la lui transmettant ou actualisant la puissance qui était en lui. A son tour la cause finale se confond avec la forme ; la fin est la forme qui n’est pas encore réalisée.

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Organique :
Kant distingue la finalité naturelle (celle de l’organisme) de la finalité technique (en tant que produit de l’art au sens de technè)Pour penser une chose comme fin naturelle, il faut d’abord que ses parties ne soient possibles que par leur relation à un tout. En cela, cette chose ressemble à une œuvre de l’art humain puisqu’on la pense par analogie avec une cause rationnelle dont la causalité ordonne les parties selon l’idée d’un tout qui est, ce faisant, rendu possible. Mais il faut encore et surtout que les parties de ce corps que nous jugeons comme fin naturelle se produisent réciproquement dans leur ensemble. C’est pourquoi les choses comprises comme fins naturelles sont des êtres organisés. La nature, dans ses productions « finales » est plus qu’un analogon de l’art ; le produit de l’art possède sa fin à l’extérieur de lui-même, tandis que l’organisme possède sa fin en soi-même ; c’est-à-dire que chacune de ses parties est conçue comme un organe produisant les autres, et réciproquement. La caractéristique du produit pensable selon la finalité naturelle est d’être un « être organisé et s’organisant en lui-même » Kant.

A partir de la pensée d’Aristote, nos pouvons dire que ce qui spécifie l’organisme en tant que vivant, c’est qu’il accomplit sa fin. C’est l’être en acte qui fait que le vivant est vivant. Or cette finalité ne peut être réduite à une fonction matérielle. La fonction ne se réduit pas à une matérialité. Pourtant, nous dit Aristote, la main qui n’accomplit plus sa fonction est morte. Donc, dans le vivant, ce qui fait que le vivant est du vivant, c’est la fonction. La fonction est l’élément qui fait que le vivant est vivant : c’est l’âme. On peut parler d’une psychologie des organes. C’est dans une rigueur de raisonnement qu’Aristote a dit qu’il y a une âme de l’organe, ce qui implique pour lui que, sa faisant, la biologie est bien une science du vivant. La part essentielle, c’est la fonctionnalité. Ce qui explique que l’essentiel dans la médecine, c’est la physiologie. La phusis de la physiologie, c’est celle d’Aristote, c’est la finalité. Le corps n’est pas simplement un agrégat d’organes qui seraient fonctionnels indépendamment les uns des autres : il y a une unité organique, un système de l’orgon. L’organe forme une unité téléologique. Nous pourrions ici nous référer à Claude Bernard qui pose qu’on ne peut pas faire d’expérimentation de façon isolée. L’organe n’est plus organe dès qu’il est abstrait de l’organisme auquel il appartient. La fin est certaine, il ne peut y avoir que de la fin : Aristote : « L’âme de l’œil, c’est la vue »

Le mécanisme peut être considéré comme la critique radicale du finalisme aristotélicien. La figure exemplaire en est Descartes : 5è partie du Discours de la méthode : la théorie du corps comme machine ; Descartes se réfère à l’automate mécanique. Descartes n’exclut pas l’idée d’une finalité mais il impute cette finalité à l’entendement divin. Or, ce serait une extravagance pour l’homme de prétendre connaître la fin de l’entendement divin ; donc, nous ne pouvons prétendre connaître la finalité. Descartes distingue deux substances : le corps et l’âme. Les animaux ont un corps mais pas d’âme. Le corps humain est une machine ; la machine n’a pas d’âme, c’est un corps-machine. L’âme ne prend pas part à ce fonctionnement-là du corps.
Il utilise la métaphore de l’horloge qui est un mécanisme : la mécanique du corps : l’énergie, c’est le cœur comme source de chaleur. Ceci correspond aussi au schéma du corps animal. Dans le cas du corps humain, il faut voir que l’âme est bien présente quelque part. C’est là le gros problème de Descartes : qu’est-ce que cette troisième substance ou cette union substantielle de l’âme et du corps ? Tout est fondé sur la distinction âme/corps : 4 è partie : l’âme n’est pas étendue. Quand on veut penser l’union, il faut bien la penser quelque part : des humeurs circulent dans l’organisme ; elles se rejoignent dans la glande pinéale : il y a l’âme qui établit le contact, qui peut être affectée = passions de l’âme en communication directe avec le cœur : capacité d’une sorte d’enthousiasme prise positivement. Il s’agit de convertir cette affection de l’âme en enflammement de la volonté : l’âme est affectée et réagit.
Il y a une tradition mécaniste qui tiendra à montrer qu’il n’y a pas de finalité dans les organes : c’est l’idée selon laquelle des organes sont inutiles (amygdales, appendicite)

Dépassement de cette opposition finalisme/mécanisme : Kant

Dialectique du jugement téléologique : la solution kantienne est celle du « comme si » : les lois empiriques particulières de la nature obéissent sans doute au mécanisme mais la finalité est nécessaire pour comprendre le système que forment ces lois. Tout se passe, pour qui veut comprendre la nature, comme si une intelligence divine l’avait ordonnée. : usage régulateur du concept de finalité.
Dans la Critique de la faculté de juger, Kant pense que, du point de vue de la finalité interne, il n’y a pas de doute, les relations systématiques des organes entre eux confirment empiriquement l’unité : usage constitutif.
C’est au niveau de la finalité externe qu’il y a l’usage régulateur.
Texte p. 475 :
Dans l’horloge il y a dépendance des éléments comme il y a dépendance des organes dans le corps. Mais la montre ne se reproduit pas et ne se répare pas d’elle-même. Pour Kant, l’essentiel, c’est la physiologie.


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