Peut-on affranchir le travailleur de toute servitude ?

vendredi 23 mai 2008
par  Lydia COESSENS

Peut-on affranchir le travailleur de toute servitude ?

Structure de la problématique de ce sujet

 :
Concepts : affranchissement, libération : lieu de définition clair : - juridique ;- droits ; - liberté : vie dans la cité
Ici, il est nécessaire d’adopter un autre domaine de définition. Qu’entendre par « affranchir le travailleur » ? S’il s’agit de lui reconnaître des droits, alors il s’agit du citoyen. Il faut s’interroger sur la nature de la servitude à laquelle il est soumis, se demander en quoi il y a servitude, se demander :

-  comment peut-on envisager une libération à l’égard de cette servitude ?

-  comment transformer l’état du travailleur en en faisant un état libre ?

-  n’y a-t-il pas dans la nature même du travail une part de servitude qu’aucune libération ne peut supprimer ?

Enjeu de la question :

Proposer un concept de liberté qui ne restreigne pas la liberté à la liberté juridique, formelle mais qui concerne l’homme réel, le travailleur, l’homme dans son activité spécifique : le travail.

La liberté réelle : 1ère partie : produire une description de la nature du travail qui fasse apparaître en quoi le travailleur est un esclave (propriété d’un homme)

2ème partie :Poser la pertinence de la question ; poser le rapport à la société, le rapport à l’obéissance qui est l’exigence du travail. Cette obéissance est une forme de servitude mais n’est-ce pas seulement descriptif ? Cela répond-il au concept de servitude ?

3ème partie : les moyens de la libération.

Enjeu du problème :

Montrer que l’affranchissement du travailleur ne peut être compris sur le modèle d’un affranchissement politique. Il ne s’agit pas de quelque chose comme l’émancipation du Tiers-état dans la nuit du 4 août 1789 : il était propriété du seigneur, il disposait de la vie des individus. Le fait de renoncer aux droits seigneuriaux constitue l’émancipation totale du Tiers-état.
Or le rapport du travailleur à son travail, à celui qui lui commande son travail, n’est pas de même nature. Le serf n’est pas obligé de travailler : la servitude est un statut qui met le serf sous la dépendance d’un maître. Il n’est pas obligatoire que la servitude s’exprime par le travail. La servitude, c’est l’obligation d’obéir ; le travail en est une conséquence. Ceci diffère du cas du travailleur : il est libre de disposer de sa personne. La servitude ne vient pas immédiatement de sa relation à un être qui le commande mais doit être trouvée dans le travail lui-même. Par conséquent, s’il y a servitude, elle est paradoxale, elle est d’une autre nature. Elle est compatible avec sa liberté juridique : avec le Tiers-état, la servitude du travail n’est pas supprimée.
Si on en reste à une définition juridique, la question ne se pose pas. Personne n’est obligé de travailler ; aucune loi n’oblige à travailler ni à choisir telle ou telle activité.
Les besoins lui viennent de la nature ; la loi n’y est pour rien. Il n’y a donc rien à revendiquer face à la loi civile (dans un Etat de droit)
On ne peut s’en tenir à ce formalisme juridique. Si le droit a un sens, s’il mérite d’être respecté, c’est qu’il tire son principe dans un fonctionnement supérieur à la justice elle-même : la dignité humaine, dignité qui n’est pas la jouissance d’un droit formel. La Déclaration des droits de l’Homme signifie que la République se donne le devoir de protéger la personne humaine contre tout ce qui l’humilie, le dégrade. Or, on peut penser que le travail est le lieu du développement de la croissance de l’homme. L’aliénation du travail serait alors la plus grande atteinte à la liberté.

C’est la servitude la plus terrible : la suppression de cette servitude est plus terrible que cette servitude elle-même. Le comble de la servitude : le chômage =fléau social : le travailleur réclame le maintien d’une situation qui est le contraire de sa liberté.
On ne peut se résigner à une vie sans espérance : peut-on changer les conditions du travail ?La servitude du travailleur est-elle liée à un état historique qu’on pourrait transformer ? ou bien est-elle constitutive du travail lui-même ?

Nature de la servitude du travailleur :

Rousseau, dans le livre II de l’Emile, distingue deux types de dépendance. La dépendance à l’égard des choses ; celle-ci ne nuit pas à la liberté. La dépendance à l’égard des hommes : elle engendre tous les vices.
En effet, dépendre des choses naturelles, c’est être lié aux choses selon un rapport qui n’a pas de moralité, c’est-à-dire d’un rapport qui n’est pas un rapport de volonté. Il n’y a pas d’intention de la nature.
La servitude est du côté du rapport maître/esclave : ils se dépravent mutuellement ; il s’agit du rapport de deux volontés : une volonté qui commande et une volonté qui obéit. Il s’agit d’une volonté déterminée dans l’obéissance, d’une soumission de sa volonté à l’ordre qu’il reçoit. La volonté est hétéronome. Ce schéma marque une dépravation.
Si ces deux volontés sont identiques, on peut parler de liberté mais la seule chose qui puisse égaliser ces volontés, c’est une tierce personne, une qui s’impose comme universelle : la volonté exprimée dans la loi. La seule manière de réduire la servitude est d’instaurer un rapport à la loi qui soit identique aux rapports que nous entretenons à l’égard des choses. Il faut que la volonté de la loi soit de même nature qu’une force naturelle, sans moralité. La loi ne veut rien comme généralité à mon égard, comme individu ; elle n’exige pas la soumission de ma volonté. La soumission universelle est ma volonté : toutes les volontés se rencontrent dans une volonté qui se révèle la leur : c’est la volonté générale du Contrat social.
La volonté de chacun des individus est inconnue tant qu’il vit dans un rapport de volonté d’homme à homme : il ne sait pas ce qu’il veut : il ne sait pas ce que c’est que servir.
L’idée à retenir est la suivante : il n’y a de servitude que dans les rapports sociaux.

Toute forme de dépendance n’est pas elle-même asservissante. Le travail est d’abord et avant tout un acte qui se passe entre l’homme et la nature, ce qui met l’homme dans un rapport à la dépendance des choses. Le travail est soumis aux lois de la nature ; il est donc nécessaire de connaître la nature. Cela ne nuit pas à la liberté.
De même concernant les exigences techniques : elles sont les moyens de meilleurs rendements ; elles sont des moyens de libération. Le travailleur a accompli sa volonté quand il a réussi le meilleur rendement. La technique en elle-même est libératrice. Ce n’est pas parce que le travail est pénible qu’il est servitude. Il est une servitude si cette peine n’est pas commandée par une volonté qui n’est pas la mienne. Il ne faut pas confondre les servitudes, les corvées inhérentes au travail et la servitude.
Les règlements sont des règles qui viennent de l’homme = les conditions du travail. Il s’introduit un arbitraire qui n’est pas lié à la nature du travail. Les règles consistent à régler la communauté : toute communauté humaine doit vivre selon des règles.
L’asservissement dépend de l’état de la société qui rend possible ce rapport de l’homme à une volonté étrangère. Il suffit que l’un ne possède rien d’autre que sa « force de travail » et que l’autre ait suffisamment d’argent pour l’acheter. Il s’agit alors de travailler non pas, ni pour l’activité du travail en lui-même, ni pour satisfaire des besoins (produits du travail) mais pour recevoir un salaire en échange du travail, de la quantité de travail et non du produit du travail.
Marx pose que la source de l’aliénation, c’est le salariat. Le salariat se présente sous les apparences d’un contrat accepté en toute liberté par le travailleur mais qui a pour conséquence de priver le travailleur du produit de son travail. Le salaire ne correspond pas à la valeur = la « plus-value »= profit : textes p. 277
Cette aliénation ne concerne pas le fruit du travail mais le travail lui-même. Il n’est pas laissé au travailleur le choix des modalités de la production : le temps qu’il passe à travailler ne lui appartient plus.
Le travail correspond à un équivalent travail. Le travail est un instrument de mesure. Dans le cas de l’échange, il s’agit d’échanger des produits finis. Ce qui est différent de ce qui se passe dans le capitalisme où le travail est extensible.
Ce qui est aliéné, ce n’est pas l’avoir de l’homme, le produit de son travail, mais sa vie dans ce qu’elle a de plus intime. Le temps de travail signifie une valeur : cela revient à transformer le sujet en créateur de valeur. Un homme (le capitaliste) renverse les valeurs : ce qui est premier et essentiel, la vie, devient un simple instrument de ce qui est secondaire : « L’homme fait de son essence un simple moyen de subsistance » Il aliène l’homme de son essence humaine.
On a donc une modification radicale du sens et de la nature du travail ; une perte de sens. Ceci est déjà en germe dans l’échange puisqu’il s’agit alors de travailler pour acquérir.

Cf. Platon, République, livre 1 : être bon marchand est présenté comme la catégorie essentielle.
Dès qu’il y a échange, il y mesure des biens (quantité de travail inscrite dans la marchandise) Ceci entraîne une modification radicale : le travail est conçu comme un intermédiaire ; cela suppose que le travail ait été réduit comme étalon (mesure) Si on peut ramener tout bien à du « travail solidifié », « coagulé » (termes de Marx dans le Capital), on échange du travail solidifié contre du travail solidifié : le travail lui-même est créateur de valeur ; il est donc possible d’acheter du travail.
La valeur de la marchandise=valeur de la matière première+valeur correspondant à l’usure des instruments+valeur ajoutée par le travail.
Dans Salaires, prix, profits :
Prenons une usine de caton. Le salaire journalier est de 3shillings, salaire qui correspond à 6 heures de travail pour le coton filé : transforme 10 livres de coton en 1O livres de coton filé
La masse de travail : 10sh +2sh d’usure + 3sh = 15 sh.
En 12 heures de travail : 20 sh +4 + 6 mais en fait le salaire est de 3 sh. C’est cela le sur-travail : le capitaliste ne paie pas les 6 shillings mais 3 : c’est le bénéfice nécessaire au capitalisme.

Dans les Manuscrits de 1844, il pose que ce qui est intérieur est rendu extérieur. Le travail devient extérieur à l’ouvrier : le produit du travail lui échappe (résidu). On lui prend son temps de travail : il ne travaille plus, il répond à l’ordre de la machine. Ce qui lui est le plus propre lui devient extérieur : la praxis est l’essentiel de l’homme, c’est la vie. Le fait d’avoir séparé les fonctions vitales de la praxis entraîne qu’il n’y a pas de conscience de soi possible.

1ère réponse : l’homme travaille pour lui seul : autarcie. Si on supprime le travail à autrui ne restent que les seules exigences du travail. Ce n’est pas une solution : pour pouvoir vivre à l’écart de la société, il faut au moins disposer de terre, d’outils. La libération n’est possible que si le système évolue ou se transforme : l’évolution technique

2ème réponse : Le capitalisme s’est organisé pour la production en masse : développement du machinisme : le travail est moins pénible ; société de consommation : accès de plus en plus grand de tous à la consommation.
Il faut montrer que ces deux points ne changent rien : ce n’est pas parce qu’une tâche est moins pénible, devient plus aisée, qu’elle est moins aliénante. Le fait de déplacer le rapport de force dans la société, le rapport entre le capitaliste et le salarié à un rapport entre producteur et consommateur ne change rien. Au contraire, il y a double aliénation : dans le travail et dans la consommation.
Cela correspond à une illusion technicienne : en croyant qu’il s’agit d’un progrès social. Cà n’est pas le machinisme en lui-même qui est cause d’aliénation.

La question à se poser est de savoir si un autre système que le système capitaliste est compatible avec une organisation sociale du travail. Il est impossible de contester que les rapports sociaux qui régissent toute production sont indispensables à la vie du travailleur. Ce qu’il faut voir, c’est comment ces rapports sociaux peuvent être compatibles avec la liberté du travailleur lui-même : comment concilier le désir légitime de pouvoir choisir ses activités entièrement et de choisir de plus le nombre d’heures qu’on veut consacrer à chacune d’elle, avec la société ?
C’est ce que Marx pense à travers sa vision du communisme. On parvient à la société communiste quand la société est arrivée à un âge de surabondance, c’est-à-dire qu’il faut éviter que l’indigence ne puisse contraindre un individu à choisir un travail contre son gré et qu’un type de travail soit indispensable. Cela suppose une augmentation de la force productive qui, dans un premier temps, creuse l’écart entre les prolétaires et les capitalistes. Ensuite, il faut la lutte contre les capitalistes et que les prolétaires empêchent le retour de la servitude.
Marx ne présente pas cela comme un idéal mais comme le sens même de la réalité : « mouvement réel qui abolit l’état actuel des choses ». C’est un devoir pour le travailleur lui-même.

On peut voir un paradoxe de ce réalisme historique : celui qui lutte contre doit vouloir la même chose que le capitaliste, à savoir l’augmentation de la force productrice.
Pour le moment, la seule chose réelle est la servitude. L’affranchissement semble être sa servitude : la pensée de la révolution réelle finit par devenir un réalisme sans révolution.
Il semblerait alors qu’il n’y ait pas de réponse réelle. La liberté du travailleur ne semble pas être du même ordre que la réalité économique. On ne peut pas donner de réponse économique à la question posée. Il faudrait alors penser un lieu caché, invisible, c’est-à-dire une utopie qui serait le lieu de la liberté du travailleur.
Il semblerait qu’aucune transformation de la force productive ne puisse libérer le travailleur. La révolution ne change rien si elle vise uniquement la propriété des moyens de production. Ne reste que l’espérance !
L’affranchissement pourrait reposer sur l’espérance que ce temps perdu, ce travail perdu pourrait produire la liberté en un autre temps et en un autre lieu…


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