NOTES SUR LE SACRE de JEAN-LUC NANCY

mardi 22 avril 2008
par  Lydia COESSENS

Jean-Luc Nancy, philosophe, s’exprime avec sensibilité et grâce sur le sacré où l’on voit que du religieux à l’art, c’est toujours de vérité -en retrait- qu’il est question.

Deux extraits :

"Nous ne pouvons pas donner la mort, pas même nous la donner à nous-mêmes, car son don vient de la vie seule, que nous ne sommes pas. Nous pouvons seulement risquer notre existence jusqu’au bout, pour changer la vie, la nôtre, celle d‘un autre, celle de nous tous. Devant la mort non donnée mais jetée dans un ordre ou dans une bombe le sacré s’abîme en détresse infinie : sacrifice torturé."

"Nous disons « art » -mais ce mot laisse à désirer- pour désigner un geste qui consacre par excellence. Art de plaire ou art de vivre, art de jouir ou art de vieillir, art de chanter ou de dessiner, il ne s’agit pas seulement de savoir s’y prendre : il s’agit de savoir y faire avec ce qui ne se laisse pas faire. Avec ce qui ne se laisse pas produire. Avec ce qu’un ouvrage peut sans doute porter, mais non pas achever. Savoir y faire avec un laisser-faire : se laisser porter au devant de la vérité, la laisser briller d’elle-même, mais l’ouverture par où le discerner. Savoir lui ménager un accès, et savoir combien ce savoir n’est pas en notre pouvoir."

NOTES SUR LE SACRE

Par JEAN-LUC NANCY

I. Sacrés sont la chose, l’être, la pensée à quoi il n’est pas possible de toucher sans trembler. Ce tremblement peut être infime, mais il est toujours intime : il nous saisit à l’âme. Devant une tombe, un corps désirable, un chant d’oiseau. Cela à quoi nous n’avons pas accès, mais qui vient pourtant à nous et nous fait signe. Cela dont l’approche est incertaine, dangereuse et risquée, nécessaire pourtant. Dangereuse parce que nécessaire. Nécessaire, parce qu’il faut en approcher pour avoir part à quelque force étrangère dont nous savons que nous avons besoin ou bien souhait. Dont nous savons qu’elle nous est en quelque façon destinée comme ce qui nous concerne, ce qui nous regarde et nous intéresse, ce qui nous touche au plus intime, c’est-à-dire au-delà ou en deçà de toute intimité.
Comment donc n’y aurait-il pas du sacré, si rien n’est plus certain que cette destination ou cette postulation de notre être : passer, dépasser, outrepasser ce qui nous borne et en nous bornant nous révèle le souhait du passage, du pas au-delà. Du pas vers ce qui n’est pas là, pas à portée ni là ni ailleurs, hors de portée mais ici même proche à nous toucher. Dans le regard d’un autre, dans la vie et la mort de l’autre, dans la vie et la mort d’un animal aussi, et dans la plante même, et l’étoile, et le feu, l’électricité, le cuivre, le carbone. Dans l’existence du monde. Dans la possibilité qu’y fasse intrusion l’insoutenable.
La chose, l’être sacrés sont retirés, situés à distance, hors de prise, parce que cette distance forme toute leur vérité.
C’est la vérité qui ne se laisse pas vérifier mais se vérifie elle-même. Littéralement se fait vraie. Elle se montre et montre ainsi qu’elle est –et qu’elle est à distance. Elle se révèle : ne se dévoile pas mais annonce et atteste sa présence écartée. Le vrai ne peut me tomber sous la main, il doit être devant moi. Là, devant, il brille. Son éclat se nomme la beauté.

II. Un chien me regarde, un enfant, un arbre, un rocher, un ouvrage.
Pour accéder à cette vérification, il faut que je me tourne vers elle, que je sois en mesure de percevoir son annonce, son approche. Que je me sépare à mon tour du profane. Un instant de recueillement, d’accueil.
Il faut que je me consacre.
Consacre-moi un peu de temps ! dit cela qui n’est pas là, qui est à distance tout près.
Je dois sacri-fier quelque chose : faire sacrée une chose, mon regard lui-même ou mon ouïe, mon geste, ma main qui lâche son crayon afin de caresser ou d’être caressée. Ou même afin de se laver pour être digne d’une rencontre – même simple poignée de mains, peut-être. Il y a du sacré dans le plus simple des échanges, pour peu qu’il y ait de l’échange, un changement, une altération, autre chose qu’une transaction.
Nous nous consacrons les uns aux autres quelques gestes, quelques tenues, quelques allures. Nous déclarons sacrés –retirés de la transaction et de toute mise à prix –nos échanges, nos rapports, ceux qui nous partagent aussi le reste du monde, ceux qui nous font sensibles à sa seule existence, fût-elle contingente et hasardeuse, improbable, exposée aux pires dangers que nous-mêmes ou un ciel aveugle peuvent lui susciter.

III. L’existence toutefois ne peut elle-même être sacrifiée. Exister peut consister à sacrifier, à consacrer beaucoup – de temps, de forces, de biens – mais pas à un seul instant à sacrifier l’existant comme tel – sauf si je sais, de science certaine que ma vie doit être donnée pour telle ou telle cause. Mais cette science certaine sera science sacrée, révélation, savoir réservé à un accès dérobé – à une intelligence amoureuse. Dans ce cas, mon existence ne sera pas sacrifiée : elle existera jusqu’au bout.
Un tel savoir, je ne peux pas le détenir pour autrui. Il ne peut jamais être savoir de société ni d’Etat. Il ne peut être que savoir d’une autre vie, d’une autre existence en tant que cause, en tant que raison suffisante de mon sacrifice. Pour que je sache, en revanche, qu’un autre doit être sacrifié, il faut que je sache que je dois l’être aussi avec lui : que nous nous devons ensemble à la cause. Tendanciellement, il n’y aura plus de cause. Echec de la Révolution, internationale ou nationale : elle demandait de sacrifier des vies à une autre vie. Cela ne se peut : il n’y a pas d’autre vie. Il n’en reste pas moins vrai qu’il faut changer la vie et que cet impératif est sacré.
Cela seul qui a le droit de sacrifier la vie des autres vient de la vie elle-même et se nomme la mort : mais de cela nous n’avons pas de savoir. Nous ne pouvons pas donner la mort, pas même nous la donner à nous-mêmes, car son don vient de la vie seule, que nous ne sommes pas. Nous pouvons seulement risquer notre existence jusqu’au bout, pour changer la vie, la nôtre, celle d‘un autre, celle de nous tous. Devant la mort non donnée mais jetée dans un ordre ou dans une bombe le sacré s’abîme en détresse infinie : sacrifice torturé.
(Thanatos ou Eros : même impossibilité de nous les donner. Il faut les recevoir.)

IV. L’ancien monde du sacrifice rendait possible le passage presque constant et presque intégral du profane au sacré. Il n’y avait donc pas besoin de changer la vie.
En sacrifiant des vies ou bien ce qui portait image ou signe de vie on accédait au royaume des morts, à leurs forces nocturnes. On se les conciliait. La contrepartie était la peur constante de ne pas assez ou de ne pas bien sacrifier. Peur panique : les dieux sont assoiffés ! L’hécatombe aura donc lieu : cent bœufs égorgés, cent captifs, ou cent vierges, ruisseaux de sang, de vin, de miel. Holocauste : on brûle tout. (Nous savons ce que cela devient lorsque les dieux sont changés en race humaine, lorsqu’ils ont été mués en fantasmes de sol et de sang : sacré écrasé, naturalisé, abruti. Fin finale du sacré déclaré, érigé comme tel. Il ne sera plus possible d’invoquer ce mot.)
Mais notre représentation d’un monde où le sacré était présent alors qu’il aurait déserté le nôtre donne une preuve de notre présent rapport au « sacré » ? Nous nous représentons qu’ailleurs, jadis, le sacré fut présent, puis perdu. Mais nous oublions quelles conditions de contrainte et de peur, de soumission terrifiante, accompagnaient cette supposée présence. Nous oublions aussi, du même oubli, combien le sacré nous est proche et familier : familière nous est l’infamiliarité, l’étrangeté du nouveau-né, de l’inconnu, de l’étranger, de l’aimé, du désiré, du redouté, de l’intrus. Rien d’autre n’est sacré, rien d’autre n’est « le sacré ». Le sacré, à ce compte, ou le saint. La sainteté, ou le pur écart au monde en plein monde. Le sens du monde – qui est hors du monde – ouvert au beau milieu du monde. La sainteté, qui n’est pas « le bien », qui est au contraire le savoir de ceci : que le bien n’est pas donné. Aussi le sacré n’est-il pas « bon ». Il n’est pas non plus « mauvais ». Il n’est pas non plus ambivalent (sacré haut et bas, faste et néfaste, comme on le dit souvent). Il est l’approche du lointain, lequel reste au loin dans cette approche même. Il est le toucher du fini par l’infini. C’est à nous d’en faire bon ou mauvais usage – ou de n’en rien faire.

V. Nous disons « le sacré » comme si c’était une chose, voire un être. Cette substantivation est moderne. Elle résulte de considérations ethnologiques et sociologiques qui ont voulu construire le concept de ce qui ne se présente jamais en personne mais comme un attribut d’objets, d’actions ou de paroles. Un arbre, un masque, un serment est sacré ; mais « le sacré » ne s’identifie pas. En le nommant, nous trahissons notre conscience illusoire de l’avoir perdu et notre désir de le rencontrer. Le sacré en personne est le dieu : mais le dieu par essence se dérobe, il se retire du monde, que ce soit dans le monde même, en son repli, ou bien au dehors, en son dépli. Le dieu se cache –non le seul deus absconditus, qui certes porte ce trait à l’incandescence : tout dieu a le retrait , le détournement, la dissimulation ou l’absence pour caractère proprement divin. C’est ainsi que les dieux sont faits : non pas fabriqués par projection, comme on l’a souvent dit, mais feints, fictionnés en tant que figures de ce qui n’a ni figure ni aspect propre mais qui émane, qui se propage et qui se communique en effets singuliers de telle ou telle donnée, circonstance ou rencontre. Les dieux ne sont pas saints. La sainteté est l’extrémité du divin, là où les dieux – personnes, figures, personnages – se défont dans l’éloignement même, dans la distinction et la séparation du dehors, dans sa proximité improbable et réelle, peu soutenable et tenue, retenue par qui s’y expose.

VI. Essentiellement le sacré ou le saint nous rencontre. Le dehors fait encontre. Il a chaque fois, à travers telle forme (regard, tonalité, rythme ou contact, trouble ou clarté…), la force de la rencontre : ce qu’on ne peut pas éviter. Quelqu’un dans la rue, ou bien l’un de ceux que je vois tous les jours, peut m’assigner à cette rencontre. Ou bien un arbre, ou bien le mouvement, l’allure d’une phrase.
En un sens la chose est banale. Le sacré est commun, ordinaire et toujours à portée –non pas de main, sans doute, mais d’attente et d’attention. Cette attention peut être plus ou moins délibérée, elle peut être éveillée par la surprise d’un appel, d’un signal (comme une expression furtive dans un regard) ou bien mobilisée par ma pensée, par mon désir de surprendre un tel signal. Le sacré arrive dans une rencontre, il arrive par elle, en elle et comme elle. Il n’est rien d‘autre qu’une communication avec des « dehors » du monde. Rien d’autre qu’un trouble introduit dans l’homogénéité du monde. Une discontinuité. Une interruption. Puisqu’on vient de parler de « communication », disons : sacrée est une interruption dans la communication. Non une interruption de la communication, mais une interruption qui se communique au milieu du flux ininterrompu de notre communication – comme une distraction.
Ce qu’on appelle l’ « art » procède d’une telle distraction : les pratiques que nous rangeons aujourd’hui sous ce nom se distraient du cours du monde. Elles suspendent la participation à la continuité de l’homogène. Elles font un pas de côté : s’arrêtent sur une trace, font un pas ou bondissent pour le seul élan du corps, font résonner une voix qui oublie de parler, substituent à un objet la présentation de cet objet, installent c’est-à-dire stabilisent un instant.
Cet arrêt ou cet élan, cette attention qui se soustrait à toute occupation, qui ne se soucie que de soi, se consacre à l’approche d’un dehors – mais d’un dehors qui s’ouvre en pleine matière du monde. En traits, en bruits, en marques, en empreintes ou en mouvements, en lancers ou en chutes, en épaisseurs ou en tranchants, en traversées ou en suspens. Qui s’ouvre et qui s’ouvrant se distingue comme dehors : ainsi le premier trait tiré, rayé, gravé, poissé, charbonné sur une paroi rocheuse ou sur un arbre.
Consacrer : vouer, dédier, destiner, adonner. Vouer et se vouer au retiré, situé à distance, distinct de l’ordre et de la raison des choses – distinct, plus éloigné, plus profond, plus au fond de l’ordre et de la raison. Comme au fond d’un regard, comme le singulier d’une existence, comme cette vérité qui ne se vérifie que d’elle-même.
Nous disons « art » -mais ce mot laisse à désirer- pour désigner un geste qui consacre par excellence. Art de plaire ou art de vivre, art de jouir ou art de vieillir, art de chanter ou de dessiner, il ne s’agit pas seulement de savoir s’y prendre : il s’agit de savoir y faire avec ce qui ne se laisse pas faire. Avec ce qui ne se laisse pas produire. Avec ce qu’un ouvrage peut sans doute porter, mais non pas achever. Savoir y faire avec un laisser-faire : se laisser porter au devant de la vérité, la laisser briller d’elle-même, mais l’ouverture par où le discerner. Savoir lui ménager un accès, et savoir combien ce savoir n’est pas en notre pouvoir.
Il exige travail, effort et attention : être attentif à se laisser distraire. A se laisser prendre. Devant une tombe, un corps désirable, un chant d’oiseau. Cela à quoi nous n’avons pas accès, mais qui vient pourtant à nous et nous fait signe. Cela dont l’approche est incertaine, dangereuse et risquée, nécessaire pourtant. Dangereuse parce que nécessaire. Nécessaire parce que dehors, et dehors plus intime qu’aucun supposé dedans. Lointain qui reste loin en venant nous toucher.

Jean-Luc Nancy


Que cette lecture vous illumine.

Par avance, toutes mes excuses pour les fautes de frappe éventuelles (que vous pouvez me signaler. Merci)


Sites favoris


20 sites référencés dans ce secteur