une très grande dame est morte : Germaine Tillion

Extraits d’un entretien filmé où elle évoque les femmes, la guerre, son travail d’ethnologue, son expérience des camps (Ravensbruck)...
lundi 21 avril 2008
par  Lydia COESSENS

http://sites.univ-provence.fr/webtv/?x=germaine_tillion_conscience_siecle

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LAURE ADLER, ÉCRIVAIN | 21 Avril 2008 | 15h48

J’ai eu la chance de connaître Germaine Tillion, de participer avec elle à des colloques universitaires, de l’écouter parler longuement et l’honneur de pouvoir éditer sous la direction de Tsvetan Todorov en un seul volume différents textes trop méconnus.

J’admire en elle son trajet, son itinéraire, son cheminement. Elle est à mes yeux l’une des rares femmes du XXe siècle à avoir pris tant de risque à la fois sur le plan moral, professionnel et politique. Seule la guide le désir de vérité qui, en elle, ne s’ancre que dans l’approche des êtres et la complexité des situations.

Anthropologue elle fut, grande anthropologue, n’hésitant pas à vivre en Algérie il y a plus de soixante ans dans des régions reculées et dangereuses en s’adaptant au style de vie des habitants. Comprendre les autres en vivant comme eux fut l’une de ses méthodes pour comprendre le monde. Ses écrits anthropologiques se lisent aujourd’hui comme de véritables reportages tant ils sont empreints d’empathie, de proximité et de précisions.

On le sait, Germaine résista à la déportation et ce qu’elle en dit nous bouleverse et demeure une leçon d’histoire et de mémoire. Sa résistance physique, psychique, intérieure, elle la conserva comme un trésor pour mieux combattre les turpitudes du monde. De la barbarie elle savait parler, en connaissait les fonctionnements et a passé sa vie à la disséquer pour mieux avancer armée contre elle.

Figure intellectuelle majeure du siècle elle ancrait ses perceptions et ses modes de pensée ainsi que ses concepts dans ce qu’elle avait pu voir des fragments du monde. C’est peut être pour cette raison que ses écrits nous touchent de si près et que nous avons, en la lisant, de nous reconnaître en elle.

Elle ne se ménageait guère pour apporter sa vigueur, sa franchise de parole et son enthousiasme à soutenir les causes de la liberté. Elle était même infatigable et, quand elle s’exprimait dans un amphi ou dans une réunion publique, ce qui frappait c’était sa flamme, son enthousiasme. Elle disait ce qu’elle croyait. Elle se consumait même à le dire.

Ses dernières années, elle se déplaçait dans un fauteuil roulant. Mais dès qu’elle commençait à parler, on oubliait vite son impossibilité à pouvoir se mouvoir. Ses mots étaient d’une pureté racinienne pour dire l’espoir en la liberté, la réprobation de la violence. L’une des dernières fois c’était à l’Institut du monde arabe ou, à la stupeur générale, elle a sorti, malicieuse, une proposition pour faire avancer le processus de paix au Moyen Orient : déplacer l’ONU à Jérusalem, faire quitter le siège des Etats Unis.

Certains ont ri mais beaucoup plus nombreux ont applaudi. Dommage qu’elle
n’ait pas été entendue. Je garde en mémoire sa gaîté, son regard lumineux, la force qu’elle nous donnait, le courage dont elle a témoigné toute sa vie. Je suis triste de
savoir qu’on ne pourra plus écouter sa voix mais heureuse qu’elle soit éteinte apaisée. Je vais vite retrouver ses livres et écouter son opéra.


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