Idée, Idéal, République : ce n’est pas l’Idée ou l’Idéal (philosophiques) qui est ridicule ou décevant, c’est la réalité qui n’est pas à la hauteur !

Ce qu’est la République au sens philosophique. République, Révolution.
mardi 29 janvier 2008
par  Lydia COESSENS

Idée, idéal et République

L’Idée est pensée comme tension vers ce qui est au-delà de toute limite assignable. Le monde des Idées renvoie au désir ; il s’agit de rendre possible la manifestation du désir dans un monde qui ne peut le satisfaire. La République est pensée comme une construction ayant pour but la plus grande liberté humaine, soit la définition de la République.

Kant rappelle la façon dont Platon use de l’Idée.

L’Idée est souvent pensée comme quelque chose de ridicule ou d’obscur dès qu’elle se met à parler de politique : en politique, tout le monde a ses idées, le seul qui ne le sait pas, c’est le philosophe et c’est lui qui prétend parler de politique !!! La politique est le lieu où chacun juge la métaphysique. Le verdict : condamnation du philosophe. Le ridicule viendrait de l’inadéquation de l’Idée à l’expérience : l’Idée est impraticable.

Le discours politique consiste à poser comment fonctionne les institutions et comment une action concrète est possible ; c’est ce qu’on en attend. Or de tout cela on ne trouve rien dans le discours philosophique : le penseur est oisif.

Kant définit le mot Idée et justifie l’emprunt qu’il fait à Platon ; il montre que la référence platonicienne permet de définir la métaphysique à partir de son origine. C’est dans la théorie des Idées qu’est posé pour la première fois un supra-sensible ; or, cette restauration du terme d’Idée s’accompagne de cette évocation de la République de Platon. On pourrait penser qu’il s’agit là d’une coïncidence que Kant parle de politique. Or, pour Kant, la politique n’est pas une préoccupation secondaire de la métaphysique mais est la dimension centrale. La politique est révélatrice non seulement pour l’opinion mais aussi pour la métaphysique parce que c’est la politique qui est le lieu de naissance de la politique. En effet, cette évocation kantienne de Platon est une commémoration de la naissance de la métaphysique, du rêve qu’inspire Platon, ce rêve qui inspire le philosophe dans les dialogues platoniciens.
Dans le Gorgias est dressé le portrait du philosophe comme celui qui est dans une totale incapacité à la vie publique : le philosophe ignore comment fonctionne le politique ; il est sans expérience des lois qui régissent la Cité. Le philosophe provoque un rire hostile : il est ridicule devant le tribunal qui va le juger : condamnation de Socrate . Qui en veut à Socrate ? : la foule, la masse indistincte et désordonnée. Socrate est la victime expiatoire de la démocratie. En même temps, la politique (cause directe de la mort du philosophe) est la cause de la fondation platonicienne de la philosophie des Idées. Dès lors que la Cité tue le philosophe, il ne reste plus d’autre issue au philosophe que de fuir : ouverture du monde supra-sensible, s’enfuir dans le monde des Idées. Alors, l’objet de la philosophie devient éternel. La tâche de la philosophie est de transcrire les paroles du maître mais d’un maître irrévocablement absent parce que la Cité n’en veut plus. Les Idées deviennent les lettres de l’écriture métaphysique. Le sort de la philosophie est donc primitivement lié à la politique puisque c’est l’incompatibilité du philosophe et de l’homme politique (le démocrate) qui suscite la métaphysique. Si la métaphysique tente d’échapper à la politique réelle de la Cité, elle ne cesse de penser la Cité même si ce n’est qu’en idée et non à partir de la cité réelle. La corruption de la Cité, sa dégénérescence en démocratie force le philosophe à détourner le regard mais il y a toujours retour. L’éducation par l’Idée n’est pas séparable du salut de la Cité.

Kant en vient à la politique. Il interprète l’affaire platonicienne selon laquelle le philosophe doit régner comme étant l’expression de l’Idée d’une constitution ayant pour but la plus grande liberté humaine. Le gouvernement des philosophes est opposé au gouvernement de la foule lequel est caractérisé par la domination tyrannique des passions. Les philosophes instituent un juste rapport entre les diverses parties de la Cité : il s’agit d’une coexistence avec pleine jouissance de la liberté de chacun, ce en quoi consiste la justice. Le gouvernement des philosophes est le gouvernement de la liberté, c’est-à-dire la République.

Il existe deux formes du politique :
• Une forme anti-métaphysique qui constitue la ruine de la philosophie et de la liberté ; c’est la tyrannie du livre 9 de la République et pour Kant, le despotisme ;

• Une forme métaphysique : la République, « Idée nécessaire qui doit servir de fondement » selon Kant.

Il s’agit d’une Idée nécessaire quoique contraire à l’expérience. Cette contradiction de l’Idée et de l’expérience ne résulte pas d’une déficience de l’Idée mais au contraire relève de sa nécessité même ; l’idée est un concept nécessaire de la Raison, incompatible avec toute expérience possible. L’erreur commune au sujet de la philosophie politique résulte d’une mécompréhension du sens d’une Idée : on croit que l’idée est une fiction, que l’énoncé de l’Idée de République est la description du plan possible d’une cité imaginaire. Or, c’est impossible : si la République est bien une Idée, aucun objet sensible ne lui correspond ; en aucun la République ne pourrait être déduite de l’expérience ce qui constitue d’ailleurs la preuve de la nécessité de cette Idée. Lorsque la politique devient métaphysique, sa tâche n’est pas de déterminer les concepts existants ; la politique devient purement idéale.

Si la République n’existe pas, est impraticable et irréalisable, à quoi bon en parler ?

En politique, l’inadéquation de l’expérience à l’Idée signifie une insuffisance de l’expérience : l’Idée n’est pas à changer, c’est le monde qui doit être transformé. L’expérience doit se soumettre, tendre à s’approcher de l’Idée parce que l’Idée est l’orientation de l’expérience, ce vers quoi elle doit tendre. En politique, la matière de l’expérience n’est pas donnée mais produite par l’action des hommes, par la connaissance. L’expérience politique résulte non pas d’une causalité naturelle mais d’une causalité libre.

Lorsque les hommes invoquent une expérience contraire à la République, ils doivent s’en prendre à eux-mêmes. L’expérience est contraire parce qu’on a négligé l’Idée, on a laissé s’installer la tyrannie. L’Idée en général a donc des rapports spécifiques à l’expérience alors que le concept est toujours extérieur à l’expérience : il reçoit l’expérience de l’extérieur. Au contraire, l’Idée anime l’expérience ce qui fait qu’il y a une expérience dans le domaine pratique. C’est l’Idée qui fonde l’expérience, elle fait qu’il y a un mouvement dans le domaine moral et politique ; non pas un mouvement reçu de l’extérieur mais donné de l’intérieur ; c’est la direction vers laquelle on doit tendre ; une direction mais pas un but. Dans l’action politique, pour transformer la Cité, on ne saisit pas où l’on doit s’arrêter : il n’y a pas d’intuition qui corresponde à cette Idée. Par conséquent, la République n’est pas un programme mais l’exigence politique, toujours identique à elle-même dans toutes les situations concrètes. Vouloir assigner un terme au mouvement, c’est méconnaître la puissance de l’Idée qui n’est jamais satisfaite (désir) ; en effet, le degré le plus élevé où doit s’arrêter l’humanité… personne ne peut ni ne doit le déterminer » C’est l’idée de la liberté qui peut toujours franchir toute limite assignée.La métaphysique en posant des Idées au-delà de toute expérience possible rend en même temps possible une expérience mais une e expérience d’un type nouveau comprise comme mouvement, tension vers un au-delà, c’est-à-dire comme progrès. Le progrès, avant d’être un fait historique, est une Idée métaphysique. Avant de pouvoir donner un maximum idéal, il faut qu’il soit prescrit. S’il est donné comme tâche, cela ne veut pas dire que la tâche soit d’atteindre un but : le maximum n’est pas assigné. Seule une définition radicale de l’Idée peut éviter de transformer la tâche en une technique de la pratique politique. La métaphysique donne un autre sens à la politique. C’est une tâche absolue. Celui qui prétendrait déterminer où s’arrête l’aptitude humaine à la liberté est un tyran. Derrière la feinte prudence du réalisme se cache le profond mépris que l’habileté montre envers la liberté. Cela conduit à la politique réduite à du technique.

Deux conséquences :
1. l’action politique ne peut être que républicaine et non pas démocratique

2. possibilité de la Révolution

Rapport République-Démocratie :

La philosophie politique ne se préoccupe pas de la manière dont l’histoire a particularisé la vie politique. La question, de savoir si le pouvoir doit être exercé par un seul est en fait indifférente à la liberté. Tout ce qui est indifférent à la liberté est laissé de côté. On recherche que les hommes soient libres et non puissants. La question du mode d’exercice du pouvoir doit être distincte du mode de souveraineté.
Rousseau, Du Contrat social
Kant, Projet de paix perpétuelle

Les formes d’un Etat peuvent êtres divisées
soit selon la différence des personnes qui détiennent le pouvoir suprême : forma imperii : forme de l’exercice du pouvoir (gouvernement chez Rousseau) : soit la monarchie, l’aristocratie ou la démocratie ;

Soit selon le mode adopté par le souverain : forma regiminis : souveraineté : soit il s’agit d’une constitution républicaine ou d’une constitution despotique.

La métaphysique n’a pas à déterminer la forme du gouvernement. Ces deux points de vue sur la politique correspondent à la différence entre une doctrine philosophique de politique et une théorie expérimentale du droit constitutionnel positif (théorie empirique). Il peut très bien se faire que lorsque tout le monde gouverne personne ne soit libre ; c’est même inévitable pour Kant. La forme démocratique est nécessairement despotique parce qu’elle fonde un pouvoir exécutif où tous se prononcent contre un seul. C’est la seule forme de gouvernement incompatible avec la République. Cette opposition reproduit la tension fondamentale entre le concept et l’Idée. La démocratie est définie à partir d’un concept : forma imperii : purement quantitatif. La République est définie à partir d’une Idée.
Il est plus facile d’être républicain quand la République n’existe pas : résistance contre le despotisme. La politique de la métaphysique est toujours une politique de résistance où même de la révolution dans la mesure où l’ordre établi est toujours contestable. Ce qui est proprement métaphysique dans la Révolution, ce n’est pas qu’on passe à un autre régime, mais le passage, le moment singulier et an-historique où la liberté s’inscrit dans l’histoire.
« La liberté est le pouvoir de commencer de soi-même un état dont la causalité n’est pas soumise à une autre cause qui la détermine dans le temps » Kant. Seul l’instant du commencement est métaphysique : il n’est pas déterminé par une cause antécédente. Dès que la Révolution est commencée, les événements découlent les uns des autres selon la causalité naturelle. L’idée d’une révolution permanente est contradictoire.
C’est seulement l’intention républicaine qui peut justifier une révolution. Ce qui importe c’est qu’elle ait été déterminée par des êtres libres en fonction d’un idéal posé par la raison. La Révolution ne peut être métaphysique que si, dans l’instant fondateur qui l’inaugure, elle est républicaine. La révolution ne peut être jugée que du point de vue moral de l’intention parce que l’essentiel n’est pas qu’elle transforme l’expérience mais qu’elle révèle les dispositions morales non pas des acteurs de la Révolution mais des spectateurs, les acteurs pouvant être soupçonnés d’y trouver leur intérêt. Seul l’enthousiasme révolutionnaire est métaphysique car il se rapporte à ce qui est idéal, à ce qui est moral. L’intérêt ne suscite pas l’enthousiasme. La Révolution n’est donc métaphysique qu’à la condition de ne pas avoir lieu car, dès qu’elle a lieu, elle entre dans l’histoire et il devient impossible de juger son principe.


Navigation

Articles de la rubrique

Sites favoris


20 sites référencés dans ce secteur