La différence des sexes est-elle culturelle ?

samedi 26 janvier 2008
par  Lydia COESSENS

La différence des sexes est-elle culturelle ?

Les différences entre hommes et femmes sont le produit d’une construction sociale et culturelle. C’est à partir de ce postulat que les sciences humaines analysent les inégalités de comportements, de statuts et de rôles et questionnent la domination masculine.

Qu’est-ce que le « genre » ? Aujourd’hui, ce terme désigne bien plus qu’une classification grammaticale distinguant le féminin du masculin. Apparu récemment dans le vocabulaire des sciences humaines, la notion de genre s’attache à montrer que les différences entre les sexes ne sont pas seulement issues de la nature biologique, mais aussi - et surtout - d’une construction sociale et culturelle.

« On ne naît pas femme, on le devient », avait écrit Simone de Beauvoir en 1949, dans un essai qui analysait les inégalités de statuts entre hommes et femmes dans la société (1). Se doutait-elle de l’impact de cette petite phrase, devenue le socle fondateur d’un nouveau concept qui allait féconder un nombre considérable de travaux : les études sur le « genre » ?

Ce n’est cependant qu’à la fin des années 60, dans les travaux des féministes anglo-saxonnes, qu’apparaît le terme de gender (genre). Aux Etats-Unis, les women’s studies bénéficient dès cette époque d’un ancrage institutionnel - enseignement et programmes d’études, revues et colloques... Dans un ouvrage considéré comme fondateur, Sex, Gender and Society, la sociologue américaine Ann Okley souligne la différence entre le « sexe biologique » et le « sexe social ». L’enjeu - tout aussi politique que scientifique au départ - est de « remettre en cause une idéologie naturalisante liant les différences psychologiques, comportementales, sociales entre les hommes et les femmes à des différences d’ordre biologique (2) ».

En France, depuis une dizaine d’années, les études sur le genre sont reconnues comme un champ de recherche à part entière, avec une assise institutionnelle au CNRS et dans les universités. Le nombre de revues et la production éditoriale sur la question attestent d’ailleurs de son dynamisme. Plusieurs facteurs ont favorisé le développement de ces travaux : l’afflux d’une part, à partir des années 70, des femmes, étudiantes puis enseignantes à l’université, plus enclines à explorer ces sujets ; parallèlement, l’explosion des sciences sociales, avec une sociologie du travail féminin ou une anthropologie de la famille qui questionnait les rôles de chacun des sexes...

Sciences de l’homme, sciences de la femme...
Dans la sociologie du travail, par exemple, les femmes ont longtemps été invisibles. « L’étude d’ateliers taylorisés, faite par Georges Friedmann en 1956, ne prend à aucun moment en compte le fait que les ouvriers concernés sont des travailleuses [...]. Beaucoup des ouvriers de la célèbre manufacture des tabacs analysée par Michel Crozier étaient des ouvrières... », souligne Margaret Maruani (3). Certes, dans les années 60, lorsque se développe ce champ de recherche, les femmes sont moins présentes dans la population active (32 %), et l’on baigne encore dans ce que la sociologue Viviane Isambert-Jamatti a appelé « l’idéologie de la gardienne du foyer ». Les choses changent à partir des années 70. Les premières études féministes voient le travail féminin sous l’angle de l’exploitation capitaliste et patriarcale : usage particulier fait de la main-d’oeuvre féminine (réservée aux tâches répétitives et les plus dévalorisées) et surtout, dévoilement du travail domestique. Dans une enquête célèbre (4) - longtemps évoquée dans la presse avec une ironie mordante -, des sociologues démontrent que le nombre d’heures consacrées au travail domestique était supérieur, en 1975, au nombre d’heures passées par les actifs dans le travail professionnel.

En 1984, un ouvrage collectif, Le Sexe du travail(5), va devenir emblématique d’une nouvelle manière d’envisager les activités des uns et des unes sous l’angle d’une « division sexuelle et sociale du travail » dans la société. A partir de là, travaux et problématiques se multiplient : on compare les trajectoires sociales et professionnelles des hommes et des femmes, la répartition des activités domestiques, des stratégies familiales et professionnelles de chaque sexe, les inégalités de salaires, de mobilité, ou de chômage... Désormais, explique Michel Lallement (6), « nous disposons d’un important matériau empirique qui, passant au peigne fin les rapports de genre, fournit des conclusions originales : constat de la reconstruction permanente des inégalités entre hommes et femmes sur le marché du travail (tant du point de vue des salaires, des modes d’emploi, de la mobilité...), mise à mal de certains lieux communs qui associent systématiquement féminisation et dévalorisation d’une profession, [...] rôle déterminant des contradictions identitaires qui pèsent sur les femmes cadres... »

Aujourd’hui, on peut dire que toutes les disciplines, de la littérature aux mathématiques en passant par la psychologie ou l’économie, sont questionnées par la problématique du genre.

Cependant, certains ethnologues et sociologues n’ont pas attendu l’ouverture de ces chantiers pour tenter de découvrir les ressorts de ces inégalités que généraient les sociétés entre les deux sexes. L’anthropologie culturaliste et la sociologie (longtemps considérée comme subversive, rappelons-le) sont toujours porteuses d’un message subliminal : ce que la société a construit, elle peut le déconstruire ! Ainsi pourrait-il peut-être en être des inégalités et d’une « domination masculine » qui semblerait pérenne depuis la nuit des temps. Là dessus cependant, leurs avis sont partagés...

Identités sexuées et stéréotypes sociaux
L’ethnologue Margaret Mead est considérée comme l’une des premières, dans les sciences sociales, à avoir, dans les années 30, souligné le caractère culturel et construit des identités de sexe. Son étude de terrain en Nouvelle-Guinée l’amène à comparer les différences de « caractère » des hommes et des femmes dans trois sociétés traditionnelles : chez les Arapeshs, l’altruisme, la délicatesse et l’amour des enfants sont des valeurs partagées entre les hommes et les femmes ; chez les Mundugumors, c’est au contraire l’agressivité et la violence qui prévalent ; alors que dans la tribu des Chambulis, les hommes sont des artistes, occupés à séduire les femmes qui, elles, détiennent le pouvoir économique. M. Mead qui, à l’époque, veut battre en brèche la notion d’« éternel féminin », en conclut que c’est la culture qui façonne les identités (7).

Nombre d’études psychologiques se sont depuis penchées sur cette construction des identités sexuées. La psychologie sociale, particulièrement, a mis en évidence la présence constante de stéréotypes dans les représentations sociales du masculin et du féminin. Un bébé qui pleure (sur un écran) est vu comme « triste » si on a annoncé qu’il s’agissait d’une fille, comme en « colère » si on le présente comme étant un garçon... Dès les premières semaines de la vie, explique le psychologue Alain Braconnier (8), les comportements des parents varient en fonction du sexe de leur enfant mais aussi de leur propre sexe : une mère par exemple, face à la colère de son enfant, dira à sa fille « sois gentille », et « défends-toi » à son garçon. Quant aux pères, souvent détectés comme invitant davantage l’enfant aux apprentissages sociaux, ils questionneraient davantage et menaceraient plus, surtout face à leurs fils. Les stéréotypes de sexe sont visibles à l’oeil nu lorsque l’on traverse le rayon jouet d’un grand magasin (rayon filles : poupées et couleur rose dominante ; rayon garçon, engins motorisés et autres Star Wars, couleurs vives et foncées...). Ils ont également été bien étudiés en milieu scolaire où, d’une manière générale, la réussite des filles est moins valorisée que celle des garçons (voir l’article, p. 34).

Une construction sociale naturalisée
Il aura d’ailleurs fallu attendre une bonne vingtaine d’années pour que l’on reconnaisse que, depuis les années 60, les filles devançaient les garçons à l’école : « Cette régularité avait l’allure d’un scandale », raconte le sociologue Roger Establet, auteur avec son compère Christian Baudelot de Allez les filles (Seuil, 1992). Les deux sociologues avaient déjà pointé, dans une analyse critique du Suicide d’Emile Durkheim, le peu de cas que faisait ce grand sociologue du fait que les femmes se suicidaient trois fois moins que les hommes, alors qu’il s’agissait de l’écart statistique le plus important parmi tous ceux qu’il avait mis en évidence (9)...

Pendant longtemps, en effet, le point de vue qui a dominé en sociologie était un point de vue fonctionnaliste qui, selon Jacqueline Laufer, « naturalisait » la différence des sexes, en assignant sans se poser de question la sphère privée et la fonction éducatrice aux femmes et en réservant la sphère publique et professionnelle aux hommes (10).

Dans les années 90, c’est un autre grand sociologue qui s’attaque à l’analyse de la « domination masculine ». Comment expliquer la pérennité de la « vision androcentrique » qui continue de régir les rapports entre les sexes dans nos sociétés, s’est demandé Pierre Bourdieu ? Ce sociologue qui, tout au long de son oeuvre, s’est attaché à dénoncer les rapports de domination entre les individus, voit dans la domination masculine une « construction sociale naturalisée » : les responsables seraient nos habitus (ces comportements et ces jugements « incorporés » jusque dans les manières d’utiliser son corps et dans les pratiques sexuelles de chacun et de chacune). Ayant intégré les habitus de leur sexe, les femmes oeuvreraient inconsciemment à leur domination. « L’artefact de l’homme viril et de la femme féminine » ne serait alors pas près de disparaître ! Le problème est que la démonstration de P. Bourdieu s’appuie en grande partie sur le modèle d’une société traditionnelle, la société kabyle des années 60 (qu’il observa lorsqu’il était étudiant) et sur des exemples - comme les livres de Virginia Woolf - pris dans les sociétés bourgeoises du début du xxe siècle. En 1998, lorsqu’il publie ce livre (11), le statut des femmes a évolué de manière spectaculaire, tant dans la vie publique que dans la sphère familiale. Mais pour P. Bourdieu, l’émancipation des femmes dont il avait été le témoin - et qu’il saluait cependant à travers les luttes des mouvements féministes - pesait peu par rapport à la force implacable de nos habitus de sexe...

Mais qu’est-ce qui est à l’origine, se sont alors demandé des anthropologues, de cette domination masculine qui se retrouve dans l’immense majorité des sociétés humaines ? A partir de ses travaux chez les Baruyas de Nouvelle-Calédonie, Maurice Godelier a décrit tout un ensemble de rituels et de pratiques symboliques qui, selon lui, tendent à « magnifier les hommes au détriment des femmes »(12). Dans les mythes baruyas, explique-t-il, qui établissent une hiérarchie entre le sperme (source de vie et de force) et le sang menstruel (substance destructrice et menaçante), et séparent soigneusement l’initiation des garçons de celles des filles, « il y a l’idée qu’il fallait faire violence aux femmes pour (r)établir l’ordre social et cosmique et que cette violence tournait autour des pouvoirs féminins de faire des enfants et particulièrement des garçons ».

Françoise Héritier, de son côté, à partir de l’étude de nombreux systèmes de parenté, a mis en évidence l’existence de ce qu’elle nomme une « valence différentielle des sexes » universellement repérable. Pour elle aussi, le grand moteur de la hiérarchie entre les sexes est que « les hommes sont privés de se reproduire à l’identique », puisque les femmes donnent naissance aux filles mais aussi aux garçons. Les raisons de la domination masculine viendraient donc d’une peur originelle des hommes devant ce pouvoir des femmes d’enfanter et de pérenniser la vie... On retrouverait dans ces modèles archaïques les origines des violences faites aux femmes, mais aussi, l’explication d’une répartition des rôles sexués dans lesquels le plaisir sexuel serait réservé aux hommes, tandis que les femmes, sous le contrôle des hommes, seraient assignées à la reproduction (13).

Pour F. Héritier, c’est la contraception qui va marquer une rupture radicale dans les rapports entre les sexes, en donnant aux femmes le libre usage de leur propre corps.

Les tribulations de la notion de genre
Il faut bien admettre que toutes les lectures de la différence des sexes donnent lieu de manière incessante à nombre de critiques, débats et reconfigurations. Si les études de genre se sont d’abord focalisées sur les femmes, il apparaît aujourd’hui que l’émancipation et la transformation des rôles sociaux des unes entraînent une reconfiguration de ceux des autres, c’est-à-dire des hommes. L’attachement aux enfants, par exemple, est-il spécifiquement le fait des mères ? Le travail est-il, comme on l’a longtemps suggéré, le principal facteur des identités masculines ? Existe-t-il des qualités féminines (altruisme, sollicitude) et masculines (compétitivité, réussite personnelle) réservées à chacun des sexes ? Et de nouvelles questions surgissent en même temps que s’observent des évolutions tant dans la sphère publique, politique et professionnelle, que dans la vie des individus, des couples et des familles : quel est l’impact par exemple du nouvel investissement des pères dans l’éducation des enfants ?

Si les travaux sur le masculin sont encore peu nombreux, ils commencent cependant à se faire jour (voir l’article, p. 32). Pour Daniel Welzer Lang, il existe aujourd’hui très peu de spécialistes sur la question : « On a tellement conjugué l’histoire de l’Homme avec un grand H, que l’on a oublié l’histoire des hommes », explique celui-ci.

Et pour compléter le tableau, il faut ajouter aussi que la notion de genre, au centre de débats politiques et juridiques - notamment aux Etats-Unis - connaît aujourd’hui des critiques, liées aux transformations induites par la libération sexuelle dans les sociétés contemporaines et à la reconnaissance croissante d’identités sexuées de plus en plus diverses : mouvements homosexuels, gays et lesbiennes et aujourd’hui identités transgenre. L’Américaine Judith Butler (14) est considérée comme l’une des fondatrices de la théorie queer, qui envisage une multiplicité d’identités sexuées et veut dépasser la dichotomie établie entre le masculin et le féminin et par là même, les sexualités hétéro et homo.

Au total, les sociétés contemporaines s’achemineraient vers une pluralité de modèles de vie ensemble, couples hétéro ou homo, adoption, familles recomposées ou enfants issus de diverses procréations... Et la notion de genre, d’abord liée à la reconnaissance des identités féminines et masculines, proposerait alors une pluralité de modèles dans lesquels le sexe que nous a octroyé dame nature ne serait qu’une des composantes de l’identité sexuée...

NOTES

1
S. de Beauvoir, Le Deuxième Sexe, 1949, rééd. chez Gallimard en 2 tomes, 2003.

2
D. Fougeyrollas-Schwebel, C. Planté, M. Riot-Sarcey et C. Zaïdman (dir.), Le Genre comme catégorie d’analyse. Sociologie, histoire, littérature, L’Harmattan, 2003.

3
J. Laufer, C. Marry et M. Maruani (dir.), Masculin-féminin. Questions pour les sciences de l’homme, Puf, 2001 ; M. Maruani (dir.), Les Nouvelles Frontières de l’inégalité, La Découverte/Mage, 1998.

4
A. Chadeau et A. Fouquet, « Peut-on mesurer le travail domestique ? », Économie et statistiques, n° 208, mars 1988.

5
Collectif, Le Sexe du travail, Presses universitaires de Grenoble, 1984.

6
M. Lallement, « Quelques remarques à propos de la place du genre dans la sociologie du travail en France », in J. Laufer, C. Marry et M. Maruani, Le Travail du genre, La Découverte/Mage, 2003.

7
M. Mead, Moeurs et sexualité en Océanie, Terre humaine, 1993.

8
A. Braconnier, Le Sexe des émotions, Odile Jacob, 1996.

9
C. Baudelot, « À l’école des femmes », in J. Laufer, C. Marry et M. Maruani, Le Travail du genre, op. cit.

10
J. Laufer, « Travail, carrières et organisations : du constat des inégalités à la production de l’égalité », in J. Laufer, C. Marry et M. Maruani, Masculin-féminin, op. cit.

11
P. Bourdieu, La Domination masculine, Seuil, 1998.

12
M. Godelier, « Anthropologie et recherches féministes », in J. Laufer, C. Marry et M. Maruani, Le Travail du genre, op. cit.

13
F. Héritier, Masculin-féminin, I : La pensée de la différence, Odile Jacob, 1996 ; F. Héritier, Masculin-féminin, II : Dissoudre la hiérarchie, Odile Jacob, 2002. Voir également l’entretien avec F. Héritier, Sciences Humaines, n° 140, juillet 2003.

14
J. Butler, Gender Trouble, Routledge, 1990, trad. à paraître à La Découverte.

MARTINE FOURNIER


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