Peut-on exister sans autrui ?

des indications par M.Reboul, professeur de philosophie
jeudi 10 janvier 2008
par  Lydia COESSENS

Peut-on exister sans les autres ?

AUTRE EXEMPLE DE PLAN SYNTHETIQUE
I) LE SOLIPSISME : UNE HYPOTHESE INTENABLE
I)L’hypothèse ne serait même pas exprimable
II)Le « pour autrui » comme structure de la conscience ( Sartre)
III)L’absence est encore un mode de présence.( Il est terrible de se rendre compte qu’on n’existe plus pour les autres alors qu’on pense encore à eux. )

Transition : l’homme n’est pas fait pour vivre seul d’ailleurs…

II) L’ISOLEMENT A DES EFFETS REGRESSIFS
I)Même pour un homme déjà formé l’absence prolongée de contact avec les autres provoque des altérations mentales et comportementales. ( le cas Robinson et le cas Roquentin )

II)La torture psychique par l’isolement total (Le joueur d’ échecs, Stefan Zweig)

III)Le cas des enfants sauvages.

Transition : L’homme ne peut épanouir ses facultés d’homme sans les autres et pourtant la présence des autres peut avoir des effets liberticides ; il faut donc organiser les règles de la coexistence entre les hommes car la dépendance produit l’oppression.

III) LES CONSEQUENCES POLITIQUES DE LA NECESSAIRE COEXISTENCE COMMUNE

I) Maître/ valet ( Pufendorf Du Droit de la nature et des gens ; l’incapacité de certains à subsister seuls les conduit à se vendre à un maître ;

II) La critique par Rousseau de la thèse de Pufendorf ; l ‘appropriation des terres a induit la dépendance et avec elle, l’oppression ;

III) Le contrat social pour assurer la coexistence dans la liberté, l‘égalité des droits et la sécurité.

INTRODUCTION :
Un homme ne développe les facultés caractéristiques de son espèce qu’au contact de ses semblables, L’homme a besoin des autres pour exister comme homme. Ce que prouve a contrario les cas d’enfants sauvages. Toutefois la coexistence produit souvent des effets d’oppression. Le salut ne serait-il pas dans la fuite et la solitude ? Mais la solitude prolongée n’a-t-elle pas des effets régressifs ?
La question se pose donc « l’homme peut-il exister sans les autres ? » L’analyse conduira à pointer la dimension fondamentale de l’autre dans le fonctionnement de la conscience et à repenser les conditions de la coexistence politique.

§I LE SOLIPSISME : UNE HYPOTHESE INTENABLE
MA LANGUE EST L’HERITAGE DES AUTRES
Se pourrait-il que ma conscience soit enfermée, seule, dans son propre délire perceptif et que derrière ces chapeaux et ces manteaux, ces regards et ces caresses, il n’y ait que des automates perfectionnés ?
La phénoménologie a montré comment ce doute était intenable. D’abord il ne pourrait même pas être formulé si effectivement j’étais seul au monde car, pour parler, il faut disposer d’une langue et donc être immergé dans un univers linguistique sédimenté par des millénaires de parole humaine ; la parole, la langue, manifestent au cœur de moi-même la présence des autres, mon immersion dans le monde des hommes.

L’ABSENCE EST ENCORE UN MODE DE LA PRESENCE D’AUTRUI
L’analyse sartrienne va plus loin : la solitude véritable ne pourrait pas se reconnaître comme telle. Prendre conscience qu’on est seul c’est encore se rapporter à autrui mais sur le mode de la lacune et de l’absence. L’absence est donc un lien entre deux ou plusieurs réalités qui nécessite une présence fondamentale de ces réalités les unes pour les autres. Pour Thérèse l’absence de Pierre est encore une façon particulière de lui être présent. L’absence n’a de signification et ne peut être thématisée que si tous les rapports de Pierre avec Thérèse sont intacts ( Il est terrible de se rendre compte qu’on n’existe plus pour les autres alors qu’on pense encore à eux).

AUTRUI COMME FOND DE CONSCIENCE PERMANENT
De même que chez Descartes le doute implique l’existence de la conscience qui doute, de même l’existence de l’autre conditionne ma tentative pour douter d’elle. L’analyse sartrienne découvre la présence de l’autre au cœur de ma conscience. La présence d’autrui pour moi est une structure de ma conscience : le « pour autrui ». La preuve en est que je peux me faire peur tout seul : me faire croire qu’il y a quelqu’un derrière la porte, alors qu’il n’y a personne ! Dans la fausse alerte, ce qui est démenti c’est qu’il y ait quelqu’un dans la chambre non pas qu’autrui existe en général. Ce qui est douteux n’est pas autrui comme structure, comme fond de présence générale, mais la présence factuelle d’un autrui particulier.

Des expériences littéraires et humaines ont montré comment l’absence prolongée de contact avec les autres est facteur de régression mentale chez l’individu déjà formé.

II) LES EFFETS REGRESSIFS DE LA SOLITUDE :
« UN HOMME SEUL EST TOUJOURS DE MAUVAISE COMPAGNIE » Valéry « L’Idée fixe »

CAS ROQUENTIN :
Au début de la Nausée Antoine Roquentin note qu’à force de refuser le contact des autres, il sent qu’il perd son éloquence. Certes il continue à écrire mais l’écriture est parole différée, parole gelée, communication faillée par l’absence : celui qui lira n’est pas présent au moment de l’écriture et celui qui écrit ne sera plus présent au moment de la lecture. Aucun échange direct (du tac au tac) n’est possible ; l’esprit d’à propos, la vivacité mentale ne se développent qu’au contact immédiat des hommes.
À mesure qu’Antoine Roquentin s’enferme dans son malaise existentiel, il sent qu’il perd l’usage « babil » de la parole « il ne saurait plus raconter des histoires... se raconter… » ; il semble qu’il se perde. (page 19 ; Folio)

CAS ROBINSON :
Michel Tournier dans la première partie de Vendredi ou les limbes du Pacifique, va plus loin dans l’analyse des effets régressifs impliqués par le prolongement de la solitude. Il montre comment s’opère un rétrécissement du champ de conscience : la pensée sans l’intervention d’autrui devient « mono thématique » ; c’est ainsi que Robinson, obsédé par l’idée de construire un bateau, omet de s’interroger sur les moyens d’assurer sa mise à flots. L’absence d’autrui enfermant l’individu dans sa propre conscience induit des confusions entre le rêve et la réalité (page.55 ; Folio). La folie menace : Robinson aperçoit sur un bateau longeant la côte une jeune fille qu’il identifie plus tard comme étant sa sœur morte il y a vingt ans (p.42). L’absence d’échange verbale produit non seulement un appauvrissement du vocabulaire mais aussi une perte de la capacité d’abstraction (p.68).

LA LECON DES ENFANTS SAUVAGES
Les cas, extrêmement rares, d’enfants sauvages manifestent fondamentalement que l ‘homme ne peut épanouir sa nature spécifique qu ‘entouré de semblables : un enfant abandonné à lui-même ne développe pas d’aptitude à la parole, pas plus qu’il ne se redresse spontanément ou ne manipule d’outils, même le désir, la libido semble gelée. L’homme naît, inachevé ; son plein développement suppose la présence de ses semblables, il ne peut, sans la présence des autres, exister pleinement comme homme. Lucien Malson étudiant le cas des enfants sauvages parle de « bêtes dérisoires » et de « moindres animaux ».

LES TORTURES PAR L’ISOLEMENT TOTAL
L’homme n’est pas fait pour vivre seul d’ailleurs l’existence de torture psychique par l’isolement le prouve. Voir notre fiche de lectures : Le Joueur d’échecs de Stefan Zweig et la résistance exceptionnelle de Léopold Trépper dans Le grand jeu…
Tout le drame humain tient au fait que l’autre nous est tout aussi indispensable qu’il est souvent importun.
L’homme ne peut exister sans les autres, mais la coexistence a souvent pour effet l’exploitation des uns par les autres. C’est le constat de Marx et de Rousseau.

III) L’OPPRESSION POLITIQUE COMME EFFET DE LA DEPENDANCE MATERIELLE ENTRE LES HOMMMES
MAITRE / VALET.

Dans le Contrat social, Rousseau souligne que l’assujettissement de l’homme par l’homme a été frauduleusement justifié par l’idée que certains hommes seraient incapables d’assurer leur subsistance par leurs propres moyens à moins de s’en remettre à un maître. Pufendorf, historien et juriste allemand (1632-1694 ), explique ainsi le contrat de domesticité. Un homme peut se vendre à un autre pour assurer sa survie. Ce type de contrat (« faire afin que l’on vous donne) aurait précédé l’esclavage comme conséquence des défaites militaires.
Certains hommes plus sagaces et plus riches que d’autres auraient proposé un contrat de domesticité aux plus pauvres.

LA CRITIQUE DE PUFENDORF PAR ROUSSEAU
Le contrat de servitude serait donc l’effet naturel de l’incapacité de certains à subsister par leurs propres moyens.
Dans le Discours sur les origines et les fondements de l’inégalité parmi les hommes Rousseau démontre au contraire que c’est la dépendance (et notamment l’appropriation des terres par les plus habiles) qui a induit l’oppression. :
« Quand bien même la nature ferait des privilégiés dans la distribution des dons. Quel avantage les favorisés en tireraient-ils … J’entends toujours dire que le plus fort opprimera le plus faible mais je ne vois pas comment cela pourrait se dire … Un homme pourra bien s’emparer des fruits qu’un autre aura cueillis, du gibier qu’il a tué, de la grotte qui lui sert d’abri. Comment viendra-t-il à bout de s’en faire obéir ? Quelles pourraient être les chaînes de dépendance parmi des hommes qui ne possèdent rien… Si on me chasse d’un arbre, je suis quitte pour aller dans un autre. Si on me tourmente en un lieu, qui m’empêche de passer ailleurs. Se trouve-t-il un homme d’une force assez supérieure à la mienne… pour me contraindre à pourvoir à sa subsistance pendant qu’il demeure oisif. Il faut qu’il se résolve à ne pas me perdre des yeux un seul instant, à me tenir lié avec un très grand soin durant son sommeil de peur que je m’échappe ou que je le tue. Après tout cela, sa vigilance se relâche-t-elle un moment…Je fais vingt pas dans la forêt, mes fers sont brisés, il ne me revoit de sa vie.
Les liens de servitude n’étant formés que de la dépendance mutuelle… il est impossible d’asservir un homme sans l’avoir mis auparavant dans le cas de ne pouvoir se passer d’un autre. Situation qui n’existant pas à l’état de nature y laisse chacun libre du joug et rend vaine la loi du plus fort »
Dans le Discours sur les origines et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, la forêt (la nature) est un refuge qui préserve de l’oppression. Tant que demeurent des espaces vierges, les hommes peuvent vivre de cueillette, de chasse et de pèche et se soustraire ainsi à toute servitude. L’appropriation des terres par certains a précipité le malheur des autres.
« Le premier qui ayant enclos un terrain s’avisa de dire : ceci est à moi et trouva des gens assez simples pour le croire fut le premier fondateur de la société civile. Que de crimes… n’eût pas épargné au genre humain celui qui, arrachant les pieux et comblant le fossé, eût crié à ses semblables : « Gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous et que la terre n’est à personne »…
« Tant que les hommes ne s’appliquèrent qu’à des ouvrages qu’un seul pouvait faire, ils vécurent libres, sains, bons … et continuèrent à jouir entre eux des douceurs d’un commerce indépendant : mais dès l’instant qu’un homme eut besoin du secours d’un autre ; dès qu’on s’aperçut qu’il était utile à un seul d’avoir des provisions pour deux, l’égalité disparut, la propriété s’introduisit, le travail devint nécessaire. Et les vastes forêts se changèrent en campagnes riantes qu’il fallut arroser de la sueur des hommes et dans lesquelles on vit bientôt l’esclavage et la misère germer et croître avec les moissons ». Pour une traduction contemporaine voir les analyses d’Armand Farrachi : L’âge d’or, l’âge de pierre dans Rousseau ou l’état sauvage ; PUF Perspectives critiques 1997.

LE CONTRAT SOCIAL : DE NOUVELLES REGLES DE COEXSISTENCE
Tout en rendant la propriété responsable des inégalités, Rousseau, contrairement aux mouvements socialistes postérieurs, ne préconise pas son abolition. Il espère par un nouveau contrat social assurer la coexistence entre les hommes dans l’égalité des droits. Il faut donc éduquer les citoyens de sorte que chacun n’existe plus égoïstement comme un tout pour lui-même mais se considère comme une partie d’un tout supérieur ( La Nation, l’Etat) puisque c’est désormais collectivement que se règle le souci de la sécurité. Mais contrairement à ses prédécesseurs (notamment Hobbes) Rousseau refuse de sacrifier la liberté à la sécurité : il revendique l’égalité des droits comme condition de la liberté de chaque associé. (Livre I chap. 6)


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