Catherine Malabou, philosophe, traite de la plasticité

une conférence d’une philosophe qui aime la psychanalyse (et Derrida)
samedi 10 novembre 2007
par  Lydia COESSENS

Une conférence au lycée d’Orange rendue possible par l’association AGORA

La prochaine : vendredi 16 novembre sur Merleau-Ponty et l’intersubjectivité (je vous y emmène !...?)
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Introduction : un changement monstrueux ?

C’est d’une métamorphose dont on ne comprend rien que je voudrais parler dans cette conférence. Ce qui
va m’intéresser, c’est de comprendre qu’il peut y avoir des changements dans l’existence qui n’ont pas de
signification ou dont la signification, s’ils en ont une, reste secrète, peut-être à jamais.

Je procéderai en trois temps :

1. d’abord en montrant que, dans son sens le plus courant, en philosophie, mais aussi en neurologie et
en psychanalyse, la plasticité a toujours un sens positif ;

2. dans une deuxième partie je me demanderai justement s’il n’y a pas un sens négatif de la plasticité,
c’est-à-dire une transformation qui n’aurait pas de signification évolutive, qui n’aurait pas une
signification d’avenir, mais, au contraire, une signification - presque - de monstruosité. Donc :
qu’est-ce qu’une transformation par destruction et par monstruosité : ce sera le deuxième point ;

3. enfin, dans un troisième temps, j’essaierai de revenir à la philosophie et d’orienter les questions que
j’aurai pu poser à la neurologie et à la psychanalyse vers un philosophe qui, me semble-t-il, a abordé
ces questions, à savoir Spinoza. Ma troisième partie se terminera par des questions adressées à
Spinoza.

I. La plasticité en son sens positif.

1. Définition.

« Plasticité » est un mot relativement récent, introduit au 19ème siècle par Goethe, et dont les sens
se complexifient peu à peu :

a- la plasticité c’est d’abord le jeu de la forme en un double sens :
- est dit plastique ce qui a le pouvoir de recevoir la forme (ex : l’argile, la terre glaise,
etc.) ;
- et ce qui a le pouvoir de donner la forme (cf les notions d’art ou de chirurgie
plastique) ;

2
b- puis avec le temps on appellera plasticité le processus de destruction de toute forme (cf les
termes de « plasticage » pour désigner une explosion et de « plastic », pour désigner un
certain type d’explosif).
Le concept de plasticité est donc au croisement de deux extrêmes : le surgissement de la forme et
l’explosion, la destruction de la forme. Au cours du 19ème siècle le concept de plasticité se déplace de
l’esthétique, de la poésie et de la philosophie vers la psychanalyse (avec Freud) et aujourd’hui vers
la neurologie. Chez Freud la plasticité désigne un mode fondamental de la psyché ; en neurologie,
c’est un concept central, qui désigne la propriété essentielle du cerveau.

2. La plasticité en neurologie.En neurologie, parler de la plasticité du cerveau n’est pas une métaphore, mais un processus
biologique objectif. Dire que le cerveau est plastique, c’est dire qu’il est à la fois récepteur et
donateur de forme ; qu’il n’est donc pas rigide. La plasticité cérébrale c’est la capacité qu’ont les
synapses de modifier leur efficacité sous l’effet de l’expérience, c’est-à-dire de l’apprentissage et de
la mémoire : une connexion croît en taille et en volume si elle est sollicitée, sinon elle décroît et on
dit qu’elle se « déprime ».La forme du cerveau est donc soumise à variations et à modifications au
cours de la vie. Aucun cerveau n’est identique à un autre dans sa forme. C’est ainsi que le
neurologue américain Joseph Ledoux, écrit dans Neurologie de la personnalité1 :
« Vous êtes vos synapses(…). Les configurations particulières des connexions synaptiques du
cerveau sont les éléments-clés de l’identité de l’individu. »
Autrement dit « vous êtes vos synapses » signifie « vous êtes votre plasticité », puisqu’elle forme
votre cerveau en codant toutes les informations qui impriment dans l’organisation cérébrale votre
style de vie :
« Mon idée de la personnalité est toute simple : c’est que notre « soi », l’essence de ce que nous
sommes, est le reflet des configurations d’interconnectivité entre les neurones de notre
cerveau. »
Nous avons donc en un certain sens une sorte de sculpture intérieure que nous portons en nous au
titre de notre cerveau.

3. La plasticité en psychanalyse.
Pour la psychanalyse la plasticité désigne un état de la libido (du désir) : elle signifie la mobilité et
la consistance du désir. Le désir ou la libido étant considéré comme une énergie mesurable, dotée
d’une teneur matérielle, ni liquide, ni solide, mais une moyenne entre les deux, qui est dite plastique.
Une libido en bonne santé est plastique en ce sens que :
- elle reçoit la forme, c’est-à-dire qu’elle se fixe sur un objet et prend sa forme ;
- et qu’elle doit être capable de s’en déprendre pour élire un nouvel objet, au cas où
ça tourne mal.
Elle évite donc aussi bien :
 [1]

a- l’excès de fixation [un exemple célèbre de cet excès est celui de « l’homme aux loups », qui
« défendait toute position libidinale une fois acquise, de peur de ce qu’il pourrait perdre en y
renonçant et de crainte que la nouvelle position libidinale à atteindre ne lui offrît pas un
plein substitut de la précédente. C’est là cette particularité importante que j’ai (…) appelée
capacité à la fixation. »
Ici la libido croupit, stagne, faisant dire à Freud que ce genre de patients ne peuvent pas être
soignés, parce que, justement, ils ne veulent pas changer ;
b- que l’excès de fluidité, lui aussi une entrave à la santé psychique :
« On rencontre aussi le type opposé, chez qui la libido paraît être d’une mobilité
particulièrement aisée : elle s’engage brusquement dans des investissements nouveaux
proposés dans l’analyse et abandonne en leur faveur les précédents. C’est la même
différence que celle que peut ressentir le sculpteur, selon qu’il travaille dans la pierre ou
dans l’argile molle. Malheureusement les résultats analytiques dans ce second type se
présentent comme très fragiles ; bientôt les nouveaux investissements sont eux aussi
abandonnés et on a l’impression, non d’avoir travaillé dans l’argile, mais d’avoir écrit dans
l’eau. »
Autrement dit, la libido malade perd sa plasticité.

4. En psychanalyse comme en neurologie, la plasticité est toujours prise en son sens positif :

Dans les deux cas (plasticité de la libido / plasticité du cerveau) la plasticité est toujours présentée
en son sens positif comme un équilibre entre la réception et la donation de forme. La plasticité est
conçue comme une sorte d’art plastique naturel qui forme notre identité, qui reçoit en quelque sorte
la forme même qu’elle se donne. Il ne viendrait à l’idée de personne d’entendre sous la formule
« plasticité cérébrale » le travail négatif de la destruction (comme dans la maladie d’Alzheimer, la
maladie de Parkinson, les traumatismes crâniens, etc..). La déformation des connexions neuronales,
la rupture des liaisons cérébrales ne sont pas cataloguées en neurologie comme des cas de plasticité.
On ne parlera de plasticité que dans le cas d’un changement positif de la taille du cerveau. En ce qui
concerne la possibilité de l’explosion, de l’anéantissement de l’identité, on ne parlerait pas de
plasticité. En psychanalyse comme en neurologie, un cerveau plastique, une psyché plastique sont
ceux qui trouvent le bon équilibre entre capacité de changer et aptitude à rester le même, entre avenir
et mémoire, entre réception et donation de forme. L’accent est constamment mis sur la signification
équilibrante de la plasticité, plutôt que sur sa puissance explosive, destructrice et désorganisatrice.
Or la plasticité positive peut-elle avoir un sens et une efficacité sans la plasticité négative ?
 [2] [3]


III. La plasticité en son sens négatif.

1. Légitimité neurologique et psychanalytique de l’hypothèse d’une plasticité négative.

Ne peut-on pas penser un pouvoir de plasticage de la psyché et du cerveau ? Quel sens pourrait
avoir un tel pouvoir et quelles conséquences aurait-il sur notre identité ? Ces deux questions
équivalent à celle-ci : quelle serait une identité formée par destruction, une identité dont la
transformation n’aurait rien de positif, mais serait à la limite du monstrueux ? C’est sur ce point
qu’un dialogue entre psychanalyse et neurologie me semble devoir être entamé aujourd’hui.
En quel sens peut-on parler d’une plasticité pathologique, qui n’est pas la plasticité réparatrice,
compensatrice, cicatrisante, rassurante, qui restaure, rétablit, rééquilibre, mais qui apparaît au
contraire comme une plasticité sans mémoire, susceptible de former une identité nouvelle sans
rapport avec la précédente, au point que l’on peut dire d’un malade d’Alzheimer ou d’un traumatisé
grave, qu’il est méconnaissable ou qu’on ne le reconnaît plus ? Les « nouveaux blessés » sont
précisément des individus de ce type. A ce propos Joseph Ledoux écrit, dans Neurologie de la
personnalité
 :
« Avant d’examiner ce qui tient le soi uni, considérons combien le travail d’assemblage est fragile
dans le cerveau. Au fond le message est simple : les fonctions dépendent des connexions ; cassez
ces dernières et vous perdrez les fonctions. Cela est vrai de la fonction d’un seul système comme
des interactions entre systèmes. »
Donc toute rupture de connexion neuronale est considérée comme une rupture de plasticité,
comme un scalpel qui interrompt la plasticité des connexions synaptiques. Or ce que je voudrais
interroger ici, ce n’est pas la rupture de la plasticité, mais la plasticité de la rupture, c’est-à-dire la
formation, la naissance d’une forme de vie inédite, méconnaissable, d’une métamorphose par
destruction. Les travaux récents sur le cerveau, en rapport avec la négativité, mettent en évidence la
nécessité de penser un nouveau rapport du cerveau à la destruction, à la négativité, à la perte et à la
mort ; mais ces travaux ne radicalisent pas cette pensée, ne la formulent pas explicitement et n’en
mesurent pas les conséquences.

2. Nécessité d’une compréhension nouvelle des « nouveaux blessés », fondée sur cette hypothèse.

a- Y a-t-il, et en quoi, une phénoménologie des blessures psychiques et cérébrales ?
C’est-à-dire quelque chose qui se montre à l’occasion du dommage et seulement à cette occasion -là
et à quoi la normalité, c’est-à-dire la plasticité normale, créatrice, ne donnerait pas accès ?
Autrement dit : peut-on classer sans autre forme de procès les malades traumatisés du côté des
« légumes » ? Ne faut-il pas, au contraire, parler d’une psyché nouvelle, formée par destruction ? Le
neurologue américain Antonio Damasio, auteur de L’erreur de Descartes, la raison des émotions et
de Spinoza avait raison. Joie et tristesse. Le cerveau des émotions, insiste sur le fait que tout
traumatisme cérébral implique une détérioration des affects ou de ce qu’il appelle le « cerveau
émotionnel » :
 [4]
 [5]
 [6]

« A la suite d’une lésion neurologique les malades perdent toujours une certaine catégorie
d’émotions et, de manière parallèle et tout à fait considérable, ils perdent leur capacité à
prendre des décisions rationnelles. »
Que signifie « perdre une certaine catégorie d’émotions » ? Comme dirait Freud ces malades
perdent leur libido au sens très large de désir, pas seulement sexuel, mais au sens très général de
l’appétit, c’est-à-dire de ce qui nous attache aux choses. Les cas que décrit Damasio sont des cas de
patients devenus froids, indifférents et absents, de gens qui, dans les cas les plus graves, ont en
quelque sorte déserté leur monde, qui se sont « absentés sans donner congé ». Il s’agit donc de gens
dont la libido, au sens général d’ensemble des affects, s’est enfuie.

b- Comment penser ces individualités absentes à elles-mêmes ?

Plusieurs études ont montré qu’une vie riche, d’un point de vue émotionnel et affectif, favoriserait
la plasticité synaptique positive et que le contraire l’appauvrirait. A cet égard on peut citer les
travaux de Boris Cyrulnik, notamment dans Un merveilleux malheur, quand il se penche, par
exemple, sur les cas des enfants prisonniers des orphelinats roumains, tous atteints des graves
retards psychomoteurs qui s’ensuivent. Ces enfants deviennent insensibles et retranchés du monde.
Le problème, c’est que Cyrulnik oriente tout de suite l’analyse vers ce qu’il appelle la résilience,
c’est-à-dire la capacité de rebondir, de guérir, de sortir de cet état de désert affectif. Or ici je ne vais
pas immédiatement insister sur la positivité, mais m’attarder sur la plasticité négative, qui conduit
une personne tout à coup à perdre son monde, c’est-à-dire à devenir étrangère à elle-même et à
perdre son désir. Ce pouvoir de changement est sans rédemption, sans but et sans signification autre
que l’étrangeté. Les nouvelles identités des patients neurologiques ont toutes un point commun :
elles manifestent toutes cette froideur, une absence insondable. Toute blessure traumatique a pour
résultat ce genre de comportement. Dès lors, avant de parler de guérison et de résilience, comment
penser la désertion de la subjectivité, l’éloignement du sujet qui ne devient pas étranger à quelque
chose, qui ne devient pas l’autre de quelqu’un, l’autre pour quelqu’un, mais qui devient cet apatride
ontologique, sans personne, sans corrélat, sans génitif, sans patrie ?

c- Le cas Phineas Gage : une leçon pour les neurologues et une question posée à la neurologie.

Un certain nombre d’ouvrages neurologiques récents qui reconnaissent le rôle des affects, des
émotions, dans la régulation de la plasticité cérébrale (par exemple ceux de Damasio, Ledoux,
Solms, etc..), font tous état d’un cas devenu paradigmatique : celui de l’Américain Phineas Gage,
chef de chantier durant l’été 1848 lors de la construction d’une ligne de chemin de fer dans le
Vermont. Il dirige une opération de minage lorsqu’un accident se produit : une mine lui explose dans
les mains. La longue barre de fer avec laquelle il était en train de travailler lui traverse le crâne. Il se
rétablit miraculeusement de cet accident en deux mois, mais son cortex préfrontal (région très
importante dans le déclenchement et la régulation des émotions) est gravement endommagé.
Quelques années plus tard son médecin écrit :
« Il est en bonne santé et je suis tenté de dire qu’il a récupéré, mais l’équilibre ou la balance
entre ses facultés intellectuelles et ses émotions semble, pour ainsi dire, s’être rompue : il est
capricieux, irrespectueux et se complaît dans la grossièreté – ce qui n’était pas dans ses
habitudes -, sans égard pour ses compagnons, impatient quand on le contrarie, obstiné, mais
7 Odile Jacob, 2002
changeant d’avis à tout bout de champ. A ce point de vue son esprit avait radicalement changé,
au point que ses connaissances et amis disaient que ce n’était plus Gage. »
Mark Solms reprend la formule : « Gage n’était plus Gage ». Cet homme, présentant des
modifications spectaculaires de son comportement affectif et social, était donc devenu quelqu’un
d’autre après son accident. Il était devenu, en plus, indifférent et distant, et cela finit d’ailleurs mal :
le nouveau Phineas, rejeté par ses employeurs, se mit à parcourir l’Amérique, s’exhibant comme
attraction de foire, avant de mourir seul dans la misère.
Si le cas de Phineas Gage est devenu emblématique a posteriori, c’est parce qu’il permet aux
neurologues de comprendre que tous les cérébro-lésés sont « des Phineas Gage d’aujourd’hui »
(Damasio), c’est-à-dire des gens qui sont devenus quelqu’un d’autre. On assiste alors à la naissance
d’une nouvelle personne. Ceux que Damasio appelle « les survivants des maladies neurologiques »
ont bien tous en commun ce changement de personnalité, qui conduit leur entourage à conclure à une
métamorphose :
« Avant l’apparition de la lésion cérébrale les individus ainsi affectés n’avaient montré aucune
altération de ce type. Leur famille et leurs amis peuvent sentir une avant et un après, datés du
moment de la lésion neurologique. »
Il existe donc une sculpture qui forme par anéantissement, à partir de la perte et de la destruction,
une identité qui surgit de la destruction, une puissance de formation qui naît de l’anéantissement de
l’identité précédente :
« La méthode des lésions neuronales permet de faire pour la conscience ce que nous faisons
depuis longtemps pour la vision, le langage ou la mémoire : étudier une dégradation du
comportement, la rattacher à une dégradation des états mentaux, et rattacher les deux à une
lésion cérébrale focale. Une population de patients neurologiques nous fournit les occasions que
ne procure pas l’observation des seules personnes normales. »
Damasio dit bien que l’observation des pathologies cérébrales nous apprend quelque chose que
ne nous apprend pas l’observation des personnalités normales. Mais pourquoi alors ne pas
considérer l’activité des « ciseaux » des pathologies cérébrales comme une oeuvre de la plasticité
cérébrale ? Pourquoi ne pas aller jusqu’à reconnaître l’existence de deux plasticités cérébrales en
une : une qui forme les connexions, l’autre qui les rompt, opposition qui pourrait correspondre à
l’opposition et /ou la collaboration pensées par Freud sous les noms de pulsion de vie et de pulsion
de mort ?

d- Plasticité négative et pulsion de mort. Questions à la psychanalyse.

Peut-on admettre l’existence d’une pulsion de mort dans le cerveau, si l’on admet l’existence
d’une plasticité négative ? Chez Freud aussi la plasticité n’a qu’un seul sens : le sens positif .Si
elle est trop fixe, elle est dite rigide, si elle est trop liquide, elle est dite visqueuse ou élastique. Or
viscosité et élasticité désignent le contraire de la forme, le sans contours. Dès lors pourquoi ne pas
admettre qu’il y a une plasticité de la maladie de la libido ? Pourquoi ne pas admettre que la
maladie, la suspension de la libido, des affects, sont une création de forme ? Pourquoi ne pas
 [7]
admettre que l’individu qui perd son désir est un nouvel individu, qui a tout autant une forme et
une plasticité que l’individu dit normal ?
Freud semble admettre ces deux sens de la plasticité dans Au-delà du principe de plaisir, quand
il écrit, en citant le biologiste Hering :
« Selon la théorie de Hering, deux sortes de processus se déroulent continuellement dans la
substance vivante. Leurs directions sont opposées : l’un construit, assimile, l’autre démolit,
désassimile » et Freud montre que l’on peut reconnaître dans ces deux directions « nos deux
motions pulsionnelles, les pulsions de vie et la pulsion de mort. »
Les pulsions de vie sont les pulsions érotiques, ou Eros : pulsion de synthèse, qui consiste à
établir toujours plus de liens entre les unités existantes ; la pulsion de mort, ou Thanatos, est, au
contraire, une pulsion d’analyse, de fragmentation, de décomposition, de déconstitution de la
forme. Dans l’Abrégé de psychanalyse, Freud écrit :
« Le but de l’Eros est d’établir de toujours plus grandes unités, donc de conserver. Le but de
l’autre pulsion, au contraire, est de dissoudre les rapports, donc de détruire les choses. Il nous
est permis de penser de la pulsion de destruction que son but final est de ramener ce qui vit à
l’état inorganique, et c’est pourquoi nous l’appelons aussi pulsion de mort. »
La même idée est développée dans Le Malaise dans la culture :
« Partant de spéculations sur le début de la vie et de parallèles biologiques, je tirai la conclusion
qu’il fallait qu’il y eût, en dehors de la pulsion à conserver la substance vivante, à la
rassembler en unités toujours plus grandes, une autre pulsion, opposée à elle, qui tend à
dissoudre ces unités et à les ramener à l’état anorganique des primes origines. Qu’il y eût
donc en dehors d’Eros une pulsion de mort ; l’action conjuguée et antagonique des deux
permettrait d’expliquer les phénomènes de la vie. »
A première vue Freud semble bien admettre, lorsqu’il parle des deux tendances inhérentes à
la vie, deux formes de plasticité, une qui forme en rassemblant, une qui forme en désassemblant.
Pourtant chez Freud seule la pulsion de vie est dite être plastique, tandis que la pulsion de mort est
qualifiée d’élastique. Alors que le matériau plastique garde la forme et ne peut revenir à son état
initial, une fois configuré (ainsi en va-t-il du marbre sculpté), l’élastique retourne à sa forme
première et perd la mémoire des déformations qu’il a subies :
« [Dans certains troubles psychiques graves] on est surpris par un comportement qu’on ne peut
rapporter qu’à un épuisement de la plasticité. »
Les comportements pathologiques, la perte de désir, l’oeuvre de la pulsion de mort elle-même,
sont décrits par Freud comme dénués de force plastique. Il n’y a pas de création de nouvelles
formes d’identité par la mort ou par la destruction. Or, en cherchant à mettre à jour quelque chose
comme la forme de la pulsion de mort, je voudrais avancer l’idée que les nouveaux blessés sont
des sujets qui surgissent du néant, ce qui pose aussi question à la psychanalyse, car le changement
qui les conduit à être ce qu’ils sont ne s’intègre pas dans une histoire. En effet souvent les malades
 [8] [9] [10]
 [11]
sont incapables de faire le lien entre le passé et le présent, incapables de se réapproprier leur
histoire, de retrouver leurs souvenirs. Par exemple, le grand philosophe Emmanuel Lévinas fut
atteint, à la fin de sa vie par la maladie d’Alzheimer : sa nouvelle identité, agressive, était tellement
contraire à ce qu’il était dans sa vie qu’on peut effectivement dire qu’elle avait surgi du néant.
Toutefois ces malades n’en ont pas moins – ce que Freud semble écarter – une vie psychique, ni
élastique, ni sans forme.Il faut donc savoir la lire : tel est l’enjeu de la psychopathologie et de la
clinique aujourd’hui. Il faudrait donc chercher la forme d’un décrochage du psychisme, des sauts
hors de la trame de l’histoire individuelle, du côté du trou où l’on tombe lorsqu’on a un
traumatisme cérébral, trou qui fait que le psychisme est coupé de tout lien sans pour autant être
rendu à un état végétatif. Il faudrait alors admettre un pouvoir de création formelle du trauma, qui
rompt avec la bonne forme de la pulsion de vie, mais qui n’en est pas moins une création de forme.
Il faudrait alors penser l’apparition de figures du trauma dans la neurologie et la psychanalyse
contemporaines, figures qui se manifestent en particulier dans les états de stress posttraumatique,
l’entrée de la froideur et de la désaffection sur la scène de la psychopathologie
mondiale et conclure à une mise en forme globalisée de la pulsion de mort. Ces manifestations de
formes de destruction excèdent la psychanalyse : il faut donc que celle-ci articule autrement sa
pensée de la pulsion de mort. Il faudrait penser l’existence paradoxale d’une oeuvre de la pulsion
de mort, c’est-à-dire d’une production de ces figures individuelles qui n’existent que dans leur
métamorphose négative et le détachement de leurs désirs ou de leurs affects. Ces formes de mort
dans la vie peuvent être pensées comme des « arrêts sur image » de la pulsion, qui seraient des
représentants satisfaisants de la pulsion de mort, que Freud dit avoir cherchés et qu’il n’a jamais
trouvés. Cette phénoménologie de la destruction dessine une autre compréhension de la
souffrance.

III. Retour à la philosophie ou en quoi Spinoza avait raison.

Excepté chez les philosophes cognitivistes, qui travaillent sur son fonctionnement, le cerveau n’est pas un
objet philosophique. Pour Descartes (dans le Traité des Passions) ou pour Bergson (dans Matière et
Mémoire
), par exemple, le cerveau est un organe secondaire, qui reçoit et transmet l’information, mais qui
ne souffre pas. Jamais un philosophe ne s’est demandé si le cerveau pouvait souffrir : c’est l’âme, l’esprit ou
le coeur qui souffrent, pas le cerveau !

1. Spinoza, penseur de la plasticité positive.
C’est ici que Spinoza pourrait nous aider. Antonio Damasio montre dans Spinoza avait raison. Joie et
tristesse. Le cerveau des émotions
que le grand mérite de l’ontologie spinoziste est d’avoir accordé une
place fondamentale au corps et d’avoir inscrit les phénomènes biologiques, en particulièrement les
émotions, dans l’être même :
« On n’insistera jamais assez sur l’importance des faits biologiques dans le système de Spinoza. Vu à la
lumière de la biologie moderne, ce système est conditionné par la préservation de la vie ; le fait que la
préservation de la vie dépend de l’équilibre de ses fonctions et donc de la régulation de la vie ; le fait
que le statut de la régulation de la vie s’exprime sous la forme des affects - la joie, la tristesse –et est
 [12]
modulé par les appétits ; et le fait que les appétits, les émotions et la précarité de la vie peuvent faire
l’objet d’une connaissance et d’une appréciation de la part de l’individu humain du fait qu’il est doté
d’un soi, d’une conscience et d’une raison connaissante. »14
Bref : Spinoza a pensé la plasticité, c’est-à-dire la façon dont l’organisme se forme sous l’effet de
l’expérience.

2. Spinoza, penseur de la plasticité négative.
Mais Damasio ne parle, à propos de Spinoza, que du pouvoir positif de la plasticité, et fait silence sur
le scolie de la proposition 39 du Livre IV de l’Ethique :
Proposition 39 :
« Ce qui fait que le rapport de mouvement et de repos que soutiennent les parties du corps humain les
unes avec les autres se conserve, est bon ; est mauvais au contraire ce qui fait que les parties du
corps humain ont les unes vis-à-vis des autres un autre rapport de repos et de mouvement. »
Autrement dit : quand ce rapport de mouvement et de repos est bon, c’est la vie ; quand il n’y a plus
ce rapport de mouvement et de repos, c’est la mort. La vie, c’est le concours harmonieux des
mouvements du corps ; la mort survient quand toutes les parties du corps ont des mouvements propres,
qui ne s’organisent plus, ne s’ordonnent plus à la vie du corps comme tout.
Mais, dans le scolie de la proposition 39, Spinoza fait cette étrange remarque :
Scolie :
« Il faut noter ici que la mort du corps, telle que je l’entends, se produit quand ses parties sont
disposées de telle sorte qu’un autre rapport de mouvement et de repos s’établisse entre elles. Je
n’ose nier, en effet, que le corps humain, bien que le sang continue de circuler et qu’il y ait en lui
d’autres marques de vie, puisse néanmoins changer sa nature contre une autre entièrement
différente. Nulle raison ne m’oblige d’admettre qu’un corps ne meurt que s’il est changé en
cadavre ; l’expérience même semble persuader le contraire. Parfois en effet un homme subit de tels
changements qu’il serait difficile de dire qu’il est le même ; j’ai entendu parler, en particulier, d’un
certain poète espagnol (*) atteint d’une maladie et qui, bien que guéri, demeura dans un tel oubli de
sa vie passée qu’il ne croyait pas siennes les comédies et les tragédies par lui composées ; on eût pu
le tenir pour un enfant adulte s’il avait oublié aussi sa langue maternelle. (…) »
 [13]Il y aurait donc une mort sans cadavre, qui, aboutit au surgissement d’une nouvelle identité : cela n’a
jamais été analysé nulle part. Il y aurait une mutation destructrice qui ne serait pas la transformation du
corps en cadavre, mais du corps en un autre corps, une mystérieuse métamorphose du corps et des
affects, entre la vie et la mort, à même le corps. Gilles Deleuze, dans Spinoza et le problème de
l’expression
, commente ce passage en ces mots :
 [14] [15] [16]

« Croissance, vieillissement, maladie : nous avons peine à reconnaître un même individu. Et
encore, est-ce bien ce même individu ? Ces changements, insensibles ou brusques, dans le
rapport qui caractérisent un corps, nous les constatons aussi dans son pouvoir d’être affecté,
comme si pouvoir et rapport jouissaient d’une marge, d’une limite dans laquelle ils se forment et
se déforment. »
Comment caractériser cette marge ? Deleuze répond lui aussi en recourant au terme d’élasticité :
« Spinoza suggère que le rapport qui caractérise un [corps] existant dans son ensemble est doué
d’une sorte d’élasticité. »
Mais l’élasticité consiste à ne pas avoir de forme ou à revenir à sa forme initiale sans changement. Ici
il faudrait dire plutôt « plasticité ». Il y aurait donc une tendance de l’individu fini, sous l’effet d’une
certaine disposition de ses affects, à une modification destructrice de soi.

Conclusion :
la plasticité cérébrale comme base d’une nouvelle pensée de la finitude.

Un tel changement, non réappropriable dans une histoire, n’a pas un sens positif, il n’est pas
pensable en termes d’évolution, ils n’a pas de sens (au sens freudien). Il est le résultat des accidents
de la vie. La froideur, la neutralité, l’absence, l’état émotionnel plat, témoignent peut-être de
l’absence de sens des blessures psychiques, de leur pouvoir métamorphique destructeur de l’histoire
individuelle, sans réintégration possible dans le droit fil d’une vie ou d’un destin. L’histoire de ces
cas-là est définitivement brisée, sectionnée. La blessure marque la fin d’un régime particulier
d’événements (ceux que Freud appelle des « événements internes », constitutifs d’un destin), pour
révéler l’apparition d’un autre régime d’événements, celui où, comme nous l’avons vu avec le cas de
Phineas Gage, la métamorphose peut être causée par une simple barre de fer. Il s’agit donc de penser
le régime causal de l’accident sans signification. Il y aurait des événements qui pourraient
interrompre toute continuité subjective et interdire à jamais que le sujet se ressemble et se rassemble.
La reconnaissance du rôle de la plasticité destructrice permet au philosophe de voir qu’une
puissance d’anéantissement se cache, comme le pensait Freud, au coeur de la construction même de
notre identité. Mais que cette pulsion de mort est peut-être inscrite dans le cerveau au titre d’une
froideur virtuelle qui ne serait pas seulement le lot des cérébro-lésés, des schizophrènes, des tueurs
en série ou de tous les traumatisés, mais qui révélerait quelque chose sur chacun d’entre nous comme
une menace toujours prête à se réaliser. La philosophie d’une telle modification doit prendre en
compte ce type particulier de métamorphose, qui correspond à l’adieu de l’être à lui-même et qui
n’est pourtant pas la mort. Elle se produit dans la vie comme indifférence de la vie à elle-même,
c’est-à-dire comme survie. Aujourd’hui tous les survivants des traumatismes présentent les signes de
cette indifférence. La prise en compte de la plasticité cérébrale s’impose en philosophie comme la
base d’une nouvelle pensée de la finitude, où ce qui compte est peut-être moins la pensée de la mort
que la pensée de la destruction dans la vie.
« Vous êtes vos synapses » ne signifierait donc pas seulement une assimilation de l’être du sujet à la
formation plastique constructrice de son identité, mais bien aussi le risque de plasticage de toute
identité possible, sans lequel la première signification ne pourrait même pas s’énoncer. Les

neurologues et les psychanalystes contemporains gagneraient sans doute à méditer plus radicalement
cette parole de Spinoza : « on ne sait pas ce que peut le corps. »


[11 Joseph Ledoux, Neurologie de la personnalité, Odile Jacob, 2003, pp.10-11

[22 Freud, L’Homme aux loups, in Cinq psychanalyses, PUF, 1954, p.415 (traduction modifiée).

[33 Freud, Analyse avec fin et analyse sans fin, in Résultats, idées, problèmes, I, PUF 1984-1985 p.257

[44 Joseph Ledoux, op.cit. p.375

[55 Odile Jacob, 2001

[66 Odile Jacob, 2003

[7Cité dans Antonio Damasio, L’erreur de Descartes, La raison des émotions, trad fr. Marcel Blanc, Odile Jacob, 2001. Toutes les
autres citations relatives à ce cas sont extraites de cet ouvrage.

[89 Freud, Au-delà du principe de plaisir, in Essais de psychanalyse, Payot 1981, pp.96-97

[910 Freud, Abrégé de psychanalyse, , PUF, 1949

[1011 Freud, Le Malaise dans la culture, PUF, 1995, p.60

[1112 Freud, L’analyse avec fin et l’analyse sans fin, in Résultats, idées, problèmes, I, PUF 1984-1985, p.257

[1213 Concept proposé par Abram Kardiner, un ancien patient de Freud, à partir, notamment, de l’observation des vétérans de
guerre. Cf Abram Kardiner, The traumatic Neuroses of War (1941), édition révisée par Abram Kardiner et Herbert Spiegel sous le
titre War, Stress and Neurotic Illness (New York, P.B. Hoeber inc., 1947)

[13(*) Il s’agit de Gongora, devenu amnésique un an avant sa mort (1627)

[1414 Antonio Damasio, Spinoza avait raison. Joie et tristesse. Le cerveau des émotions, Odile Jacob, 2003, p.177.

[1515 Spinoza, Ethique, Livre IV, prop. 39 et scolie (trad. Appuhn), Garnier-Flammarion, 1985, pp.257-258.

[1616 Editions de Minuit, 1968, p.202.


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