Comment peut-on vivre ? nous demande Nietzsche.

L’intensité de la vie des penseurs
mardi 5 novembre 2013
par  Lydia COESSENS

Le (superbe) texte de Nietzsche :

Il vient pour tout homme une heure où il se demande avec stupéfaction : Comment peut-on vivre ? Et l’on vit cependant. Une heure où il commence à comprendre qu’il possède une inventivité du genre de celle qu’il admire dans la plante qu’il voit ramper et grimper pour conquérir un peu de lumière et un peu de terre et se créer sa propre joie dans un sol inhospitalier. Dans les récits qu’un homme fait de sa vie il y a toujours un moment où l’on s’étonne que la plante puisse vivre dans de telles conditions et le faire avec une bravoure inébranlable.

Mais il y a des vies où les difficultés touchent au prodige ; ce sont les vies des penseurs. Et il faut prêter l’oreille à ce qui nous est raconté à leur sujet, car on y découvre des possibilités de vie dont le seul récit nous donne de la joie et de la force et verse une lumière sur la vie de leurs successeurs. Il y a là autant d’invention, de réflexion, de hardiesse, de désespoir et d’espérance que dans les voyages des grands navigateurs ; et, à vrai dire, ce sont aussi des voyages d’exploration dans les domaines les plus reculés et les plus périlleux de la vie. Ce que ces vies ont de surprenant, c’est que deux instincts ennemis, qui tirent dans des sens opposés, semblent y être forcés de marcher sous le même joug ; l’instinct qui tend à la connaissance est contraint sans cesse à abandonner le sol où l’homme a coutume de vivre et à se lancer dans l’incertain, et l’instinct qui veut la vie se voit forcé de chercher sans cesse à tâtons un nouveau lieu où s’établir. On pense à James Cook qui dut chercher sa route à tâtons, la sonde à la main, pendant trois mois, et dont les périls devenaient parfois si grands qu’il retournait chercher un abri dans la position qu’il avait peu auparavant crue la plus dangereuse de toutes (Lichtenberg, IV, 152).

Ce conflit entre la vie et la connaissance grandit d’autant plus, cette marche sous un même joug devient d’autant plus étrange que les deux instincts sont plus forts, c’est-à-dire que d’une part la vie est plus riche et plus florissante, et que d’autre part la connaissance est plus avide et pousse plus âprement à toute sorte d’aventures.

F. NIETZSCHE, La naissance de la philosophie à l’époque de la tragédie grecque, Introduction (1875), §1.

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