préparer la dissertation philosophique

Exemples : la mort abolit-elle le sens de l’existence ? et Quelle différence y a-t-il entre vouloir et désirer ?
dimanche 28 octobre 2007
par  Lydia COESSENS

PREPARATION DE LA DISSERTATION

Bien lire le sujet dans le but de définir très précisément les termes qu’il contient. Vous serez alors à même d’en préciser le sens, de faire ressortir les questions que l’intitulé soulève et, enfin, de découvrir le problème philosophique qu’il s’agit de détecter par un examen détaillé de l’intitulé. Le problème va servir à structurer l’ensemble des questions que l’on peut se poser à propos du sujet et qui constituent, une fois organisées, la problématique du sujet. La problématique constituera l’instrument destiné à répondre à la question.

Quatre étapes se dégagent :
• Etude détaillée et précise du sujet
• Exploitation de cette étude qui conduit à définir le but à atteindre et les problèmes à résoudre pour y parvenir
• L’organisation de l’argumentation, i.e le plan et l’articulation des arguments et des exemples.
• La rédaction de la dissertation qui doit convaincre le lecteur.

1.

Lecture et analyse du sujet Exemple : « La mort abolit-elle le sens de notre existence ? »

Lire le sujet = identifier chaque terme dans sa spécificité, au lieu de le ramener à une question ou à un problème généraux. Le candidat pressé décide qu’il s’agit d’un sujet sur l’absurde (ce qui est une des dimensions du devoir) et jette en vrac Camus au correcteur. En fait, il n’a pas lu le sujet et propose un développement général. Il n’a pas fait l’effort qui consiste à apprivoiser l’inconnu.
On peut partir de définitions d’un dictionnaire mais il faudra les adapter au sujet précis.

La mort : ce peut être la mort biologique, le décès, la mort organique en général, ne se rapportant pas à un contenu subjectif particulier.
Ce peut être aussi la mort possible, en tant que vécu de la conscience, expérience subjective qui est nôtre durant notre vie. Non pas la mort à la fin, mais la mort saisie comme une forme permanente de la vie. L’homme est un être-pour-la-mort (Heidegger).
De toute façon, il s’agit d’une destruction totale, ayant un caractère inévitable, irrémédiable et irréversible.

Abolir. Réduire à néant, supprimer, détruire, effacer. Attention : c’est ce verbe qui non seulement exprime l’action de la mort, mais aussi une relation entre celle-ci et le sens de l’existence.

Le. Notez bien qu’il s’agit de l’article défini ; son emploi devant le mot « sens » signifie, qu’a priori, la question sous-entend qu’il existe un sens de l’existence. Vous pourrez vous interroger plus tard sur ce point de vue, mais vous voyez déjà que l’examen détaillé du sujet amorce une question éventuellement importante sur celui-ci.

Sens. Un sens, c’est une orientation déterminée, l’ordre dans lequel un mobile parcours une série de points, une direction.
Un sens désigne aussi la signification d’un terme, une acception.
Un sens ce peut être une réalité intelligible éclairant notre existence dans le monde.

Existence. Fait d’être et de surgir dans le monde.
Mais aussi, tout simplement le déroulement de la vie et donc notre action dans le monde, le fait d’y construire sa figure.

Notre. Voici de nouveau un terme anodin en apparence, mais qui joue un rôle important. Cet adjectif possessif nous signale que l’existence dont il est question dans l’intitulé est celle qui nous appartient et non pas l’existence en général. C’est donc le sens que nous accordons nous-mêmes à l’existence qui est en cause. A contrario, vous constatez que le terme mort est précédé d’un simple article défini « la ». Nous pourrons donc considérer d’abord « La mort » comme une généralité, en tant que phénomène universel dans le règne du vivant, et l’examiner ensuite dans sa relation avec notre individualité.

Vous voyez déjà, à travers les termes « la » « le » « notre » que ce qui importe ici n’est pas de considérer les terme isolément mais dans leur unité.

Analyse et synthèse : synthétiser pour apercevoir l’inter-relation de chaque élément ou notion avec d’autres éléments ou notions.

2ème exemple : « Quelle différence y a-t-il entre désirer et vouloir ? »

Différence :il s’agit ici d’un ensemble de caractères distinguant une chose d’une autre.

Désirer : désirer, c’est tendre vers un objet que l’on imagine source de satisfaction. C’est attendre le don céleste. N’y a-t-il pas dans le désir une dimension passive et éphémère ? Il faut bien distinguer désir et besoin, ce dernier étant d’ordre matériel alors que le désir est d’ordre existentiel.

Vouloir : c’est tendre vers une fin en déployant une énergie réfléchie : c’est persévérer et continuer, par opposition au désir.
Ici ce que commande le sujet c’est une relation dialectique immédiate entre les deux termes, désirer et vouloir.

2. La signification du sujet.

Reprise de l’exemple
1. A partir de l’analyse des éléments, nous pouvons maintenant appréhender le sens véritable du sujet. Pour cela : rassembler les principaux éléments de l’étude analytique des termes. Si nous attribuons à chacun des deux blocs fondamentaux du sujet (la mort, le sens de notre existence) leurs déterminations essentielles, nous allons réécrire le sujet en l’enrichissant de telle sorte que son questionnement puisse nous conduire à construire la problématique et à déterminer le problème soulevé.

Quel est le caractère essentiel de la mort ? Elle constitue une destruction totale, inévitable, définitive de tout sujet vivant, ce qui frappe de vanité, pour lui, tout le réel. La vanitas, le « tout est vain », s’inscrit, par la mort, dans la vie humaine.
Le sens de notre existence s’exprime par l’attribution (posée en principe ici) d’une signification intelligible à notre présence et à notre action dans le monde : notre destinée serait porteuse d’une raison d’être qui la légitimerait, la justifierait et l’éclairerait.

Le sens du sujet, enrichi, se donne alors à nous, selon cette première définition : la destruction totale, inévitable, définitive de la vie entière enlève-t-elle sa signification intelligible profonde à notre présence et à notre action dans le monde, en leur conférant une vanité et une insignifiance radicale, en frappant d’inconsistance tout notre « être-là » ?
Nous possédons maintenant un début d’explication conceptuelle : en effet, le caractère inévitable et irrémédiable de la mort nous permet de poser une question précise ; c’est à notre être et à notre action dans le monde, en tant qu’ils détiennent pour nous une signification, que la mort s’attaque en les frappant de nullité. A partir de ce début précis d’interrogation et de questionnement, la problématique va se créer.

3.

L’exploitation de l’étude du sujet ; la construction d’une problématique organisée

Développer le problème et dévoiler les chemins de solutions possibles, voilà le noyau même de la dissertation philosophique.

Il faut que la compréhension et la définition de l’intitulé aboutissent à une série de questions organisées. Vous allez mettre en place des questions s’enchaînant logiquement ou se déduisant de la question posée.
Dégager une problématique, c’est rassembler de manière synthétique et unitaire les différentes questions soulevées par la lecture du sujet, de manière à définir le problème à traiter, pivot de la discussion. Vous devez, pour parvenir au problème, mettre en relation les questions, les articuler les unes aux autres.
A. Quel type d’interrogation fait naître la première partie du sujet (la mort) ?
• Tout d’abord comment se présente la mort ?
-  nous constatons autour de nous que les êtres vivants retournent « à l’absence de vie apparente » et finissent par être détruits complètement : c’est le décès.
-  On nous apprend que tous les êtres vivants subissent ce sort.
• Que connaissons-nous alors de la mort ? :elle est un phénomène biologique intimement lié à la vie : elle est présente dans la forme même de la vie (la mort est inscrite dans le programme génétique)
• Pouvons-nous vraiment connaître la mort, en faire l’expérience ?
-  l’expérience personnelle de la mort est inconcevable. Tant que je vis, ma mort (subjective n’est pas)
-  nous ne connaissons que la mort de l’Autre.

La mort n’est-elle pas, dès lors, une expérience dépourvue de tout contenu réel ?
De plus, la mort, qui n’est pas objet d’expérience, est-elle vraiment inévitable, irréversible ?
-  ne peut-on espérer y échapper ?
-  De nombreuses religions ne font-elles pas espérer une vie éternelle, au-delà du décès corporel ? Les philosophies ne voient-elles pas parfois dans l’immortalité un « beau risque à courir » ? Platon, Phédon.

Finalement, la vie ne transcenda-t-elle pas toujours la mort, dans la mesure où elle ne cesse de se développer et de lutter contre elle ?
-  L’individu seul est concerné par la mort.

Si nous ne pouvons ni éviter ni fuir cette dernière, quelle attitude prendre vis-à-vis d’elle ?
-  L’ignorer : la mort n’est rien, nous dit Epicure
-  L’accepter et la comprendre, dans sa dimension universelle : la mort, « ce maître absolu » nous dit Hegel.
-  Lutter pour créer, et ce au sein de la finitude ; la pensée de la mort stimule le vivant, écrit Kierkegaard : la mort est un aiguillon qui nous pousse à l’action énergique.

D’ailleurs, tout ne doit-il pas disparaître, en définitive, comme peuvent le laisser penser les principes de la science, ceux de la thermodynamique en particulier ? Le principe d’entropie conduit à l’idée d’une « disparition » universelle.

B. Mais l’autre partie du sujet (le sens de notre existence) suscite aussi son lot de questions :

• Notre existence a un sens, est-il énoncé. Cette affirmation est-elle véridique ? Dans ce cas, d’où provient ce sens ?
• Sommes-nous créateurs de ce sens ? Sommes –nous capables de donner, par l’effort propre de notre esprit, de notre raison une signification intelligible à notre présence dans le monde et aux actions que nous y menons ?
• Cette signification ne provient-elle pas de l’extérieur ? N’est-elle pas apportée objectivement ?
• Qu’est-ce que l’existence à proprement parler ? Ne désigne-t-elle pas un « fait » arbitraire et contingent ? Ne sommes-nous pas, en profondeur, plongés, en permanence, dans le domaine de l’absurde ?
• ETC, ETC.

C. Les questions spécifiques internes au sujet global :
• En quoi la mort concerne-t-elle le sens de notre existence ? La mort détruit notre existence individuelle et tout ce qui lui est directement lié, mais en détruit-elle le sens ? Si le sens est conféré objectivement, s’il a une source qui m’est extérieure, il ne peut que subsister .
• La destruction certaine des fruits de toute notre action n’abolit-elle pas la signification que cette dernière peut avoir ? Tout n’est-il pas alors vanité et poursuite du vent, selon les formules de L’Ecclésiaste ? La vie n’est-elle pas un rien ? Notre action n’est-elle pas au contraire ce qui peut dépasser la mort ?
• La mort ne peut-elle survenir à tout instant comme forme et présence immanentes à la vie ? C’est cette rupture possible, à tout instant de notre temps, qui permet de comprendre la référence précise au « sens de notre existence » ; l’immanence permanente de la mort, son omniprésence rongent le sens de notre existence, rendant, peut-être, tous nos actes dérisoires.
• N’est-ce pas ainsi la rupture possible, à tout instant, du fil de la vie, qui en définitive, ôte toute signification à notre présence et à notre action dans le monde ? Notre existence n’est-elle pas, dès lors, deux fois contingentes, uns fois par son apparition, une autre fois par sa disparition ?
• A travers quoi ou comment la mort, finalement, exerce-t-elle une action sur le sens de l’existence ? L’action exercée par la mort est comparable à celle de l’aiguillon : en effet, la saisie de notre finitude, de notre caractère mortel nous pousse à réaliser ou à accomplir toutes nos virtualités. Dès lors, la mort, loin d’abolir le sens de notre existence, et d’aboutir à un morne « à quoi bon », devient une forme régulatrice de l’action et de la vie, un stimulant qui, sans cesse, nous pousse en avant . La mort est l’aiguillon tout-puissant de nos activités dans le monde. Loin de distiller le pessimisme, la mort dépasse la mer d’insignifiance et l’homme la transcende, en un effort désespéré pour donner un sens aux choses.

Il faut maintenant passer de cet ensemble de questions à une série de questions ordonnées. Vous pouvez apercevoir des groupements possibles apportant des arguments à la question posée. Par exemple, on peut explorer successivement les aspects purement empiriques (mort biologique) puis les aspects subjectifs (expérience de la mort)

Le problème désigne la question impliquant des enjeux théoriques, pratiques et existentiels décisifs : il incarne le noyau interrogatif. Faire venir le problème, c’est non seulement comprendre que l’on ne saurait se satisfaire des données immédiates liées à la pensée non philosophique, mais aussi faire surgir une dynamique suscitant des hypothèses : le problème éveille l’hypothèse et se présente comme une invention d’idées : dans cette perspective, le problème appelle le plan envisagé sous sa forme dynamique.
(Si nous réfléchissons sur la question « Y a-t-il une « expérience »de la mort ? », nous remarquons qu’un paradoxe est caché sous cette question. L’expérience de la mort se dérobe à nous : s’il s’agit de la mort envisagée objectivement (la mort biologique), elle m’échappe. Toute expérience relève de la vie et, au moment où le « sujet » expérimente biologiquement la mort, la vie se dérobe. Un paradoxe surgit donc ; de même en ce qui concerne la mort en deuxième personne. Quelque chose se soustrait à nous, qui semble constitutif du problème. Une aporie surgit. Le problème, c’est donc la question questionnée, interrogée, examinée en son fondement et son mystère. Ici : qu’en est-il de cette expérience inexistante-celle de la mort-, de cette impossible pensée ? Comment une réalité impossible à penser et à faire surgir –la mort- pourrait-elle mettre en question mon existence donnée en tant que telle ? C’est l’homme concret qui se trouve ici concerné. Acceptera-t-il sa finitude ? Se nourrira-t-il de cette dernière pour exalter sa vie ? L’enjeu se dessine à travers l’acceptation de la finitude humaine créatrice.
L’enjeu se rapportant à la question du sens de notre existence : il est évident que l’absence de sens de notre existence nous ramène pratiquement au niveau d’une vie animale ordinaire. Il s’agit donc là d’un enjeu tout à fait essentiel pour la condition et la spiritualité humaines. L’homme est-il une figure de l’infini ou bien une pure réalité biologique ?


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