Deux extraits de Georges Didi-Huberman sur l’image et l’incarnation

Attraction-répulsion : effets des images
lundi 15 octobre 2007
par  Lydia COESSENS

Ouverture

Les images s’ouvrent et se ferment comme nos corps qui les regardent. Comme nos paupières quand elles clignent pour mieux voir, ici ou là, ce que l’image recèle encore de surprises. Comme nos lèvres quand elles cherchent leurs mots pour offrir une parole à ce regard, fût-il interloqué. Comme notre respiration, imperceptiblement suspendue voire haletante, devant une image qui nous émeut. Comme notre cœur qui bat un peu plus vite à la mesure de l’émotion, dans son rythme de diastole qui ouvre et de systole qui ferme, de diastole qui rouvre et de systole qui referme, et ainsi de suite.
Cela, bien sûr, va s’entendre métaphoriquement. Nous sommes devant les images comme devant d’étranges choses qui s’ouvrent et se ferment alternativement à nos sens – que l’on entende dans ce dernier mot un fait de sensation ou un fait de signification, le résultat d’un acte sensible ou celui de la faculté intelligible. Ici, nous avons cru avoir affaire à une image familière, mais voilà que, tout à coup, elle se referme devant nous et devient l’inaccessible par excellence. Là –autre version de cette même inquiétante étrangeté-, nous avons éprouvé l’image comme un obstacle insurmontable, une opacité sans fond, quand, soudain, elle s’ouvre devant nous et nous donne l’impression qu’elle nous aspire violemment dans ses tréfonds. Les images nous embrassent : elles s’ouvrent à nous et se referment sur nous dans la mesure où elles suscitent en nous quelque que chose que l’on pourrait nommer une expérience intérieure.
[…]
Un phénomène d’ordre anthropologique inspire tous ces mouvements. Dire que les images s’ouvrent et se ferment, comme nos corps qui les regardent c’est dire que les images sont créées à notre image :non pas seulement à l’image de nos aspects, mais à celle de nos actes, de nos crises, de nos propres gestes d’ouverture. Si l’image et l’imitation ont partie liée, cela suppose que l’imitation elle-même ne se réduit en rien au critère de valeur à quoi l’a confiné, depuis Winckelmann, toute une tradition esthétique.
[L’auteur précise ensuite que « le motif de l’incarnation est au centre des enjeux anthropologiques dont l’image constitue le véhicule privilégié »]
L’incarnation, donc : un motif, un moteur. Un désir, une mise en mouvement qui, souvent, porte et emporte les images vers leurs propres confins. Lorsqu’on parle de Balzac ou de Lodovico Dolce, de Diderot ou de Hegel- tous spéculant sur le coloris de la chair, sur l’incarnat entre peau et viscères, entre surface et profondeur corporelles -, comme ici, de l’Aphrodite anadyomène du peintre Apelle, on ne parle pas, c’est clair, de l’incarnation comme d‘une doctrine caractéristique de la religion chrétienne mais comme d’un fantasme bien plus vaste culturellement, un fantasme exploratoire quant aux limites de l’imitation : limites franchies dans la fiction d’une image animée, tactile, désirante et qui ouvre son corps au corps du spectateur. Mais, pour être un fantasme, l’incarnation de l’image ainsi entendue n’en est pas moins efficace et, comme on ne cessera de le vérifier historiquement, opératoire. Ce qu’elle imite alors n’est plus le corps mais la conversion dont le corps se rend capable dans le symptôme, avec sa façon si troublante de s’offrir, de souffrir et de s’ouvrir au regard d’un spectateur.

Georges Didi-Huberman, L’image ouverte (Gallimard,2007)

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La couleur de chair, ou le paradoxe de Tertullien

Le visible : démon de l’imitation

Les images ne sont jamais tout à fait inertes. Objets insensibles, morts, les images traversent les temps, elles durent. Dans cette durée, pourtant, un étrange remous les agite . La puissance du visuel revient toujours, comme par vagues, obséder celui qui regarde. Et, que celui-ci s’en montre ensorcelé ou bien scandalisé, le résultat sera, d’une certaine façon, identique : car, dans les deux cas, l’image aura bien atteint et inquiété celui qui l’interroge.
Cinq siècles et demi après que Praxitèle eut sculpté l’Aphrodite de Cnide, Clément d’Alexandrie s’inquiétait encore des effets ravageurs de sa stupéfiante beauté, racontant, après bien d’autres, comment un homme, épris de l’image, était allé jusqu’à « avoir commerce avec la pierre » (mignutaï tè lithô). L’image est un appât, concluait-il, elle rend les hommes érotikoï, elles les plonge dans l’abîme. L’image est un appât, un leurre, un piège donc –assertion classique. Elle émeut le vivant avec du mort. Elle exacerbe les facultés sensibles, alors même qu’elle n’est faite que de matières inertes, insensibles : des anaïsthèta, ainsi que Clément d’Alexandrie s’obstinait à l’argumenter, n’arrivant qu’à rendre plus flagrants le paradoxe et la souveraineté de l’image en tant que support du désir.

Georges Didi-Huberman, L’image ouverte, chapitre II, p.98, Gallimard, 2007



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