Jean-Pierre Gattégno parle simplement, précisément et justement de la cure analytique

samedi 13 octobre 2007
par  Lydia COESSENS

Comme une nostalgie de divan

par Jean-Pierre Gattegno
27-03-2007

Du divan, aussi curieux que cela puisse paraître, je garde le souvenir d’une sorte de « villégiature ». Un souvenir printanier sur fond de ciel bleu. Une image de liberté – de vacances, au sens où l’on est vacant, enfin disponible pour soi. Ce qui n’est guère possible lorsque l’on est assailli par les soucis, les angoisses, l’incompréhension d’autrui, les déconvenues dans le travail, les déceptions de la vie amoureuse, ou l’inaptitude à en avoir une (ce qui revient sans doute au même), bref, par ce qui constitue le quotidien d’une vie de névrosé.
Cependant, parler de vacances ne signifie pas, que l’on ne fait rien sur un divan. Pour ma part, j’en garde le souvenir d’un long travail (pas ordinaire, il est vrai) qui consistait à être disponible aux idées qui me venaient à l’esprit. Une manière d’affronter le mal de vivre, non sur le terrain archi-connu du volontarisme (« secoue-toi ! », « prends-toi en charge ! », « tu t’écoutes trop », etc.), mais sur celui assez déconcertant de l’association d’idées.
Comme tous ceux qui se décident à entreprendre une analyse, j’avais entendu parler de cette technique, mais son apparente simplicité m’en avait dissimulé la difficulté. De la même façon, malgré tout ce que j’avais pu lire et entendre sur la psychanalyse, malgré tout ce que je croyais en savoir, j’avais de sa pratique une idée fort éloignée. Au début, ma démarche ressemblait à celle que l’on effectue chez un médecin. Je m’adressais à mon analyste comme à un spécialiste de la maladie névrotique. Je croyais qu’il devait tout savoir sur moi, sur mon enfance, ma famille, mes goûts, mes loisirs, mes échecs, bien sûr, pour que, muni de ces précieux renseignements, et grâce à une sagacité aiguisée par ses connaissances théoriques et par des années de pratique, il puisse sans coup férir délivrer l’interprétation qui triompherait d’une souffrance à laquelle je ne comprenais pas grand-chose.

Ce ne fut pas le cas. L’éclair interprétatif qui résoudrait tout fit place, au fil des séances, à un travail dont j’étais, certes, le principal artisan mais dont, le plus souvent, je ne me rendais pas compte – sauf dans certains moments particulièrement intenses où je transpirais sur le divan. Sinon, la plupart du temps, je me disais : « ce n’est donc que cela ! » et je quittais ma séance avec le sentiment, assez frustrant, qu’il ne s’y était rien passé. Mais je revenais. Peut-être pressentais-je que le travail analytique se déroulait dans des zones obscures, où je n’avais pas accès de manière consciente. Mais j’en mesurais les effets après coup, par exemple, lorsque je constatais que cette part de moi-même, si longtemps inhibée par toutes sortes de culpabilités, d’angoisses ou d’interdits, prenait naturellement la place qui était la sienne dans une situation donnée. Par un étrange miracle, j’étais capable d’exister, de faire entendre ma voix, de dire à une femme qu’elle me plaisait, d’exercer une profession, de quitter ma famille. Une fois accomplis, ces actes me semblaient tellement évidents (même s’ils n’avaient pas toujours été faciles à mettre en œuvre) que j’en oubliais que sans le divan, j’aurais été incapable de les accomplir ou alors si maladroitement, que j’aurais mis de mon côté toutes les chances d’échouer.

Pourtant, même si j’ai été le principal artisan de ces progrès, je n’ai pas le souvenir que mon analyste ait été inactif, qu’il ait dormi dans son fauteuil. Si tel avait été le cas, je ne me serais certainement pas éternisé sur le divan. En fait, nous avons travaillé chacun à notre manière. Lui par son silence, moi par mes paroles. Il y a eu derrière moi quelqu’un qui accompagnait ce que je disais, (peut-être qui le précédait ? mais je n’ai jamais su) et qui, tout en me laissant avancer seul, à mon rythme, a toujours été là. Son travail consistait à se taire pour me laisser parler. Parfois, grâce à une interprétation ou à une suggestion, il me donnait le coup de pouce nécessaire pour progresser. En réalité, je ne faisais jamais que le chemin que j’aurais dû faire pour mener une vie acceptable. Les circonstances ne l’avaient pas permis. Lorsqu’on se retrouve dans des impasses telles que tout devient irrespirable, il est certainement préférable d’aller chercher de l’oxygène sur le divan.

C’est ce que j’ai fait. Il se trouve que je m’en suis mieux porté. Est-ce le cas pour tout le monde ? Je connais des gens qui déplorent que le divan ne leur ait rien apporté. Mais peut-être leur mal de vivre aurait –il été encore plus insupportable sans cela ? Il est vrai que l’analyse n’est pas la panacée ; il est des maux contre lesquels elle ne peut rien. Il est aussi des gens qui ne veulent pas en entendre parler et à qui elle ne pourra sans doute rien apporter. Ma chance a été que ma folie ne m’a pas rendu complètement imperméable au travail analytique. Certes, ce travail n’est pas venu à bout de tout ce qui n’allait pas – qui en vient d’ailleurs jamais à bout, avec ou sans analyse ? –, mais il m’a aidé à trouver en moi, ou plutôt dans ce qui existait en moi, le moyen d’y faire face. C’est ce que tout le monde essaie de faire avec ce qu’il est. Certains y arrivent sans analyse, en s’accomplissant dans leur vie amoureuse, familiale ou professionnelle, d’autres ont recours à l’analyse pour y parvenir, d’autres encore sont réfractaires à tout traitement. Ils forment sans doute l’immense bataillon de ceux qui n’ont pas fini de régler des comptes avec eux-mêmes et avec les autres.

Pour ma part, je garde du divan le souvenir d’une liberté dont je n’ai trouvé d’équivalent nulle part ailleurs : celle où l’on peut dire tout ce que l’on veut – et même ce à quoi l’on ne s’attendait pas. Un temps particulier, où rien ne presse, où l’on s’occupe de soi à son rythme. Prendre son temps, celui de vivre, c’est une manière de rester humain : un joli pied de nez à une époque où priment l’urgence et la rentabilité.

Autant le reconnaître : j’ai gardé comme une nostalgie de divan. Pas très différente sans doute de celle que l’on garde de son enfance. Mais on ne peut y passer sa vie. D’autres aventures nous attendent à l’extérieur. C’est à cela qu’on travaille sur le divan.

Paris, le 14 mars 2007

Sur le divan (Calmann-Levy - Février 2007)


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