la multiplicité ...des langues... est l’avenir de l’homme

la langue créatrice de mondes, d’histoire (s), d’espoir
mardi 3 avril 2007
par  Lydia COESSENS

Pourquoi l’Homo sapiens sapiens, génétiquement et physiologiquement uniforme à presque tous égards, soumis à des contraintes biologiques et environnementales et à des possibilités évolutives identiques, devait-il parler des milliers de langues mutuellement incompréhensibles, pour certaines distantes de quelques kilomètres seulement ? Les avantages matériels, économiques et sociaux d’une langue unique sont flagrants. Les barrières d’épines qui résultent de l’incompréhension réciproque, de la nécessité d’apprendre une deuxième ou une troisième langue, souvent d’une difficulté et d’une "étrangeté" phonétiques et grammaticales formidables, sont évidentes.

[...] Un coup d’oeil rapide suffit à mesurer les désastres, économiques, politiques et sociaux, qui ont accompagné la démultiplication des "babils après Babel".

Mais à un second niveau, [...] le langage est doué d’une capacité de conceptualiser le monde et [...] cette puissance constructrice a été décisive pour la survie de l’homme face à des contraintes biologiques inéluctables, c’est-à-dire face à la mort. C’est la miraculeuse (le mot ne me fait pas peur) capacité des grammaires à engendrer des propositions contre-factuelles [1],"et si...", et surtout, des temps futurs qui a donné à notre espèce les moyens d’espérer, d’aller bien au-delà de l’extinction de l’espèce. [...]

Chaque langue -et il n’y a pas de langues "petites" ou mineures- construit un ensemble de mondes possibles et de géographies de la mémoire. Ce sont les temps passés qui, dans leur stupéfiante diversité, constituent l’histoire. [...] Lorsqu’une langue meurt, c’est un monde possible qui meurt avec elle. Il n’y a pas de survie du plus apte. Même parlée par une poignée, par les restes harcelés de communautés détruites, une langue contient en elle le potentiel illimité de découvertes, de recompositions de la réalité, des rêves exprimés, qui nous sont connus sous le nom de mythes, de poésie, de conjecture [2] métaphysique et de discours de la loi.

G. Steiner, Après Babel (1975), trad. L. Lotringer, Albin Michel, 1998, pp. 18-19


[1Qui sont contraires aux faits, à la réalité.

[2Hypothèse, supposition.


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