Faut-il refuser toute liberté aux ennemis de la liberté ?

Plan détaillé
dimanche 1er avril 2007
par  Lydia COESSENS

Faut-il refuser toute liberté aux ennemis de la liberté ?

* il s’agit de la formule de Saint-Just : "Pas de liberté pour les ennemis de la liberté", phrase prononcée pour annoncer la répression sanglante des mouvements contre-révolutionnaires et royalistes, soit ce qui constitue l’un des principes de la Terreur. Cela ne signifie pas que le traitement du sujet impliquait la référence nécessaire à cette origine.

* le sujet porte prioritairement sur la tyrannie, sur les idéologies ou les partisans d’un pouvoir absolu, despotique, et, très secondairement, sur les crimiminels isolés. Ce sujet concerne davantage les organisations liberticides, plutôt que les individualités menaçantes pour la liberté d’autrui.

* A priori , l’intitulé ne signifie pas que les adversaires de la liberté ne sont pas libres ou ne veulent pas l’être. Au contraire, il s’agit des hommes qui entretiennent des conceptions hostiles aux libertés individuelles et rêvent de les appliquer, qui entreprennent de contester la liberté des autres. Il s’agit donc essentiellement des diverses forces antidémocratiques. Il reste que, l’autre lecture (être son propre ennemi ; faut-il exclure de la cité les indidividus s’asservissant volontairement, ou au contraire leur permettre d’accéder à la liberté véritable ?), si elle est discutable, pouvait être considérée (pour ma part, je n’ai pas sanctionné cette lecture)

* Qui sont les ennemis de la liberté ?

1. sur le plan politique : totalitarisme, tyrannie (exemples : le rejet du multipartisme ; liberté de la presse baillonnée), fascisme, esclavagisme, colionalisme, responsables de génocide, de crimes contre l’humanité, et de crimes de guerre.

2. sur le plan moral : zélateurs, partisans zélés, du retour de l’ordre moral,adeptes de la censure, etc.

3. sur le plan religieux : fanatisme, intégrisme, sectarisme

* notions essentielles à intégrer dans vos analyses : aliénation- opression -servitude

* Attention : "toute liberté" n’est pas à confondre avec "toutes les libertés". "Toute liberté" signifie "la moindre liberté". Cette confusion a conduit certains à suivre la problématique suivante : suffit-il de refuser aux ennemis de la liberté quelques libertés stratégiquement choisies pour qu’ils ne nuisent pas aux libertés civiles difficilement conquises ? Faut-il leur refuser certaines libertés particulièrement, mais pas la totalité ?
Mais, là encore, ces perspectives étant intéressantes, il ne s’agit pas de confusions très graves... Mais demeurez attentifs à la spécificité de l’intitulé sur lequel vous travaillez !

* PROBLEMATIQUE :

Refuser la liberté aux ennemis de la liberté risque de faire de nous des ennemis de la liberté. Nous tombons ainsi dans une contradiction majeure : la liberté ne peut être protégée en respectant absolument les libertés. Il s’agit d’un problème comparable, toutes proportions gardées, à la contradiction de la violence : la violence semble nécessaire pour faire cesser la violence ; de même, il faut bien se résoudre à faire la guerre pour mettre fin à la guerre.

Ne doit-on pas accorder la liberté qu’à ceux qui l’aiment et la défendent ? Faut-il en exclure ceux qui sont violents ou intolérants ? Mais alors, cet accord sélectif et ce refus ne font-ils pas des défenseurs de la liberté des ennemis, à leur tour, de la liberté ? Peut-être sommes-nous contraints de faire de la liberté un principe universel et absolu, sous peine de faire disparaître son sens et sa valeur. Alternative : la liberté appartiendra à tous ou n’appartiendra à personne.

La défense de la liberté ne pousse-t-elle pas nécessairement à des contradictions, comme par exemple de devoir nier la liberté à certains hommes au nom de la liberté ? En effet, confisquer la liberté à ses ennemis, c’est se comporter comme ils aspiraient à le faire, puisqu’ils espéraient ôter la liberté aux hommes. C’est donc faire le jeu des "ennemis de la liberté, se heurter à une impasse, à un piège tendu par les détracteurs de la liberté. Exemple : le Front National se plaint régulièrement d’être victime d’un "complot" médiatique visant à réduire son audience à la télévision, à la radio, etc.

* PLAN :

1. Refuser toute liberté aux ennemis de la liberté fait-il de nous, à notre tour, des ennemis de la liberté ?

2. Etre contre l’Etat de droit, la démocratie et la citoyenneté est-ce renoncer par là-même à ses propres droits et à sa liberté ?

3. Laisser la liberté aux ennemis de la liberté, n’est-ce pas le meilleur moyen d’en faire des amis de la liberté, de la leur faire aimer ?

Les en priver risque de les conforter dans leurs positions idéologiques dangereuses. En laissant aux partisans de l’ordre moral la possibilité de s’exprimer librement, nous les accoutumons à l’exercice de la démocrtaie, nous les faisons contribuer à son implantation. Tandis que nous faisons leur jeu en les brimant, c’est eux qui font le nôtre en les laissant entièrement libres (acceptation tactique)

* Est-il légitime de décider de la liberté des auteurs à leur place ? Cf. les expressions de Rousseau "forcer à être libre" (cours sur la liberté politique) : ; de Kant apprendre à être libre, "être mûrs pour la liberté" (Cf. texte)

* Exemple : Faut-il interdire les manifestations, revues et congrès de skin-heads néo-nazis ?

* "Refuser tout liberté" :

- = condamner par la justice : enfermement carcéral, "déchu de ses droits civiques"

- = les empêcher de nuire (aspect préventif). =Interdire les expressions publiques (et non privées) de leurs thèses. EX. : on ne peut empêcher quelqu’un d’élever ses enfants dans l’antisémitsie ni dans le racisme (la faimmle relève de la sphère privée, ce qui poserait donc le problème de l’ingérence de l’Etat), mais on peut en revanche interdire la diffusion (propagation) de ces discours discriminatoires dans l’espace public, dans lequel il ne doit pas être permis de dire tout et n’importe quoi. La liberté d’expression n’est pas un droit absolu, mais seulement relatif.

* Paradoxe : les ennemis dela liberté n’hésitent pas à passer provisoirement par les liberté et les droits démocratiques pour s’implanter politiquement, quitte à mieux les bafouer ensuite. Ils se donnent ainsi une façade de respectabilité. Problème : la démocratie est le seul système qui prête par essence le flanc à ses adversaires potentiels, parce que chacun peut s’y exprimer librement.

* Présupposé : Les ennemis de la liberté cherchent à être libres, demandent à l’être ; et il ne reste plus qu’à savoir s’il faut la leur refuser.

* Nécessité d’une acquisition lente des libertés (à la différence du texte de Kant [texte mis en annexe] : il ne faut pas attendre que les peuples soient "mûrs pour la liberté" puisque la liberté s’acquiert empiriquement, en se trompant, par "essais et erreurs"), une par une, d’une progresion graduelle, expérience après expérience.

* Il faut apprendre à faire usage des libertés : nous n’en sommes pas capables spontanément, du moins pas nécessairement ; nous n’avons pas le droit de le présupposer de toute l’humanité. Il ne faut surtout pas brûler les étapes de cet intinéraire initiatique. Chaque nouvelle découverte de l’extension de notre liberté nécessite un temps d’adaptation, d’assimilation, de maturation. Il y a des libertés que l’on gâcherait et gâterait à en user trop vite. D’ailleurs, l’ennemi de la liberté peut être conçu comme un homme qui a obtenu trop rapidement un certain nombre de liberté. Cf. la griserie du pouvoir (tentation d’en abuser) . Il peut y avoir une ivresse et une angoisse de la liberté.

Conséquence : pas de condamnation définitive, d’exclusion des "ennemis de la liberté" parce que la liberté, dans la mesure où elle s ’apprend, peut fort bien se réapprendre. Recommencement possible de ce cheminement progressif, réeffectuation de ce long parcours raté.

* Les ennemis de la liberté, de toute façon, se mettent eux-mêmes des limites à leur liberté. Rousseau, Lettres écrites de la montagne : "Régner, c’est obéir". Il est donc à peine nécessaire de les en priver.

............

J’avoue ne pas pouvoir me faire très bien à cette expression dont usent aussi des hommes sensés : un certain peuple (en train d’élaborer sa liberté légale) n’est pas mûr pour la liberté ; les serfs d’un propriétaire terrien ne sont pas encore mûrs pour la liberté ; et de même aussi les hommes ne sont pas encore mûrs pour la liberté de conscience. Dans une hypothèse de ce genre la liberté ne se produira jamais ; car on ne peut mûrir pour la liberté, si l’on n’a pas été mis au préalable en liberté (il faut être libre pour pouvoir se servir utilement de ses forces pour la liberté).

Les premiers essais en seront sans doute grossiers et liés d’ordinaire à une condition plus pénible et plus dangereuse que lorsque l’on se trouvait encore sous les ordres, mais aussi confié aux soins d’autrui ; cependant jamais on ne mûrit pour la raison autrement que grâce à ses tentatives personnelles (qu’il faut être libre de pouvoir effectuer. (...)

Eriger en principe que la liberté ne vaut rien d’une manière générale pour ceux qui leur sont asujettis et qu’on ait le droit de les en écarter toujours, c’est là une atteinte aux droits régaliens de la divinité qui a créé l’homme pour la liberté. Il est plus commode évidemment de régner dans l’Etat, la famille et l’Eglise quand on peut faire aboutir un pareil principe. Mais est-ce aussi plus juste ?

Emmanuel Kant.La religion dans les limites de la simple raison. IVème partie. 2ème section. § 4. Vrin ed.


Sites favoris


20 sites référencés dans ce secteur