MARX et le matérialisme historique

samedi 16 février 2008
par  Lydia COESSENS

MARX, LE MATERIALISME HISTORIQUE

Le marxisme est né d’une conjonction entre la place de Marx et d’Engels dans l’histoire de la pensée et d’un moment historique dans la lutte des classes, celui de la montée du mouvement ouvrier.
C’est le deuxième élément qui est déterminant . En effet, il n’explique pas seulement comment et pourquoi le marxisme est apparu et s’est constitué, mais offre également une réponse à la question : qu’est-ce que le marxisme ?
Le marxisme est, en premier lieu, une nouvelle science : une science de l’histoire. Comme tel, le marxisme consiste en un système de concepts scientifiques nouveaux, qui permettent de traiter un nouvel objet, l’Histoire , alors que, jusqu’à Marx, il n’existait, dans ce domaine, qu’un agencement de notions idéologiques, des « philosophies de l’histoire ». Le nœud du traitement de l’histoire par le marxisme comme objet nouveau d’une science particulière, est exprimé, de façon lapidaire, dans Le manifeste du parti communiste : l’histoire de l’humanité, c’est l’histoire de la lutte des classes. On comprend ainsi pourquoi Marx et Engels, dirigeants politiques du mouvement ouvrier et fondateurs de la Première Internationale des Travailleurs, ont été amenés à fonder cette science de l’histoire : le mouvement ouvrier est lui-même l’expression la plus radicale de la lutte des classes, en tendant, par la révolution socialiste et la dictature du prolétariat, à l’abolition des classes. Cette science de l’histoire a reçu un nom : le matérialisme historique.
Certes le marxisme prend également place dans la constellation théorique de son temps, et par là même dans l’histoire de la pensée. Dans l’histoire de la philosophie ; il vient après Hegel, qui avait présenté une philosophie achevée de l’histoire dans le courant idéaliste, après Feuerbach qui avait tenter de « renverser » Hegel, de le remettre sur ses pieds en faisant d’une « philosophie de l’Esprit » une « philosophie de l’homme concret » Dans l’histoire de la pensée économique : il vient après les physiocrates, Ricardo et Smith, qui avaient découvert le rapport de la valeur et du travail, et qui avaient déjà parlé de classes sociales.
Mais Marx n’est pas un simple continuateur d’Hegel ou des penseurs économistes. Comme toute nouvelle science, le marxisme constitue, en tant que système, une effective rupture avec les agencements de notions idéologiques qui le précédaient. Il construit un objet nouveau ce qui implique la découverte de concepts originaux.
En quoi consiste, en termes généraux, cette rupture ?

Pour la problématique théorique précédant Marx, notamment celle dominée par la philosophie de l’histoire de Hegel, les divers domaines de la réalité sociale, l ‘économie, l’Etat, la religion, l’art, etc., leurs rapports et leurs principes d’intelligibilité, sont fondés sur leur origine génétique, à partir d’un sujet créateur de la société, et principe unilinéaire, dans son autodéveloppement, de l’histoire. Il s’agit d’une totalité circulaire, toutes ces sociétés étant censées être engendrées par un centre, constituant ainsi des expressions de ce sujet central. Elles revêtent un sens historique dans la mesure où elles constituent des phénomènes d’une essence : essence qui se développe historiquement par un procès de projection en dehors d’elle-même (objectivation, aliénation) et de récupération permanente. Ce sujet-essence est, pour Hegel, l’Esprit absolu ; il est, pour Feuerbach, l’ « individu concret »
Rien de tel chez Marx. En effet, Marx rompt avec la problématique du sujet et de l’essence, que ce soit sous sa forme spéculative (Hegel) ou sous sa forme empirique (Feuerbach), c’est-à-dire, finalement, avec toute problématique idéaliste. Pour Marx, toute forme de société est une structure composée de certains niveaux objectifs (très sommairement, l’économique, le politique, l’idéologique), structure à l’intérieur de laquelle un niveau a toujours un rôle prépondérant, un rôle de détermination en dernière instance du tout : c’est l’économique. Mais l’économique ne revêt pas ici le rôle d’une essence-sujet. Le politique et l’idéologique ne sont pas la simple expression de l’économique : ils possèdent une efficacité propre et une autonomie relative. L’organisation objective de ces niveaux détermine la distribution des « hommes » en classes sociales. Il n’y a pas trace chez Marx d’une anthropologie humaniste des « hommes » et des « individus » : les « hommes » ne constituent pas une essence, mais ne sont, historiquement, que l’ensemble de leurs déterminations sociales. Ils n’existent, dans les sociétés divisées en classes, que comme membres de classes sociales. L’histoire elle-même n’est que le développement unilinéaire d’une essence : elle constitue un procès fondé sur la lutte des classes. C’est cette lutte des classes qui, à partir des conditions objectives historiquement déterminées, transforme les systèmes sociaux et provoque le passage d’un système social à un autre.

L’économique

Pour le matérialisme historique, toute société est composée d’un ensemble de niveaux spécifiques à autonomie relative, sommairement l’économique, le politique et l’idéologique. C’est le niveau économique qui est le niveau déterminant en dernière instance.
Cela ne veut pas dire que, dans toutes les formes de société, c’est l’économique qui a toujours le rôle dominant. Dans les sociétés esclavagistes, c’est le politique qui a le rôle dominant, alors que dans les sociétés féodales, c’est l’idéologique, sous sa forme religieuse, qui a ce rôle. Ce n’est que dans le monde de la production capitaliste que l’économique a, en plus du rôle de détermination, le rôle dominant.
Mais alors, comment peut-on parler, pour les sociétés esclavagistes et féodales, d’une détermination, en dernière instance de l’économique ? C’est, répond Marx, parce que le fonctionnement même de l’économie esclavagiste et féodale fait que c’est le politique et l’idéologique qui y ont un rôle dominant. C’est ainsi l’économique lui-même qui exige que ce soit un autre niveau que lui qui ait le rôle dominant. C’est l’économique qui détermine le rôle dominant du politique dans les sociétés esclavagistes, celui de l’idéologique(de la religion) dans les sociétés féodales, et enfin, son propre rôle dominant dans les sociétés capitalistes.
Mais qu’est-ce donc, l’économique, et comment détermine-t-il ces déplacements de la domination, de la dominance ? La région économique est constituée par certaines relations, qui englobent en général les rapports des hommes à la nature dans la production matérielle. Il s’agit des rapports de production car, en effet, ce qui est déterminant ici, ce n’est pas la consommation, mais la production elle-même. Ces relations sont des relations des agents de production, des hommes, avec l’objet et les moyens de travail (les forces productives) et, ainsi, par ce biais, des rapports des hommes entre eux, c’est-à-dire des rapports de classes.
Dans les sociétés divisées en classes, les rapports de production sont constitués toujours par une double relation :
1. la relation de ceux qui ont la « propriété » réelle –à distinguer de ses formes juridiques- des moyens de production et qui, par ce fait même, les contrôlent et exploitent les travailleurs –les producteurs directs- en leur extorquant le surtravail sous diverses formes ;
2. la relation des non-propriétaires, des producteurs directs aux moyens et à l’objet du travail.

Les rapports de production incluent ainsi un rapport d’exploitation qui est un rapport de classe. Mais ces relations n’ont pas, dans tous les modes de production, la même forme.
Pour ne s’arrêter, comme exemple, qu’au mode de production féodal ou servagiste : ici, les travailleurs directs, dans leur relation à l’objet et aux moyens du travail, s’ils n’ont pas la propriété réelle, en ont néanmoins la possession : leurs « droits » à leur lopin de terre et aux moyens de leur travail sont garantis par tout un statut coutumier. Dans ces conditions, nous dit Marx, il faut des « raisons extra-économiques » pour obliger le serf à travailler pour le seigneur féodal, qui est pourtant le propriétaire réel de la terre : le surtravail est extorqué de façon directe (corvée, contribution en nature) et l’intervention de la religion, qui justifie ces « devoirs » des travailleurs, est ici décisive.
En revanche, dans le mode de production capitaliste, le travailleur direct, l’ouvrier, est totalement dépossédé : alors qu’au stade de la manufacture, qui est une transition entre le féodalisme et le capitalisme, il possédait encore ses moyens de travail, dans la grande industrie capitaliste, il ne possède que sa force de travail. L’exploitation a lieu de par la simple introduction du travailleur dans le procès de production par le contrat de travail. Cette exploitation se fait par l’extraction indirecte du surtravail, sous sa forme purement marchande d’accaparement de la plus-value . C’est ainsi l’économique qui détient ici, outre le rôle de détermination en dernière instance, le rôle dominant.

On voit donc déjà, à ce premier niveau des rapports de production, apparaître les classes sociales : ce qui les détermine ici c’est la place des agents sociaux dans le procès de production, donnant lieu à un rapport de classe fondé sur l’exploitation des travailleurs non-propriétaires des moyens de productions, par ceux qui contrôlent réellement ces moyens. Les rapports de classe ne sont donc pas fondés, à ce niveau, comme le pensait l’économie pré-marxiste et comme le pense encore certains sociologues contemporains comme M.Weber, sur la grandeur des revenus : il ne s’agit pas d’une simple distinction entre « riches » et « pauvres ». Les différences de revenus ne sont qu’un effet de la place des agents dans les rapports de production. On voit déjà l’importance du problème : ce n’est pas par des mesures de « redistribution » des revenus, au moyen d’une simple « politique fiscale » d’un quelconque « Etat-Providence » qu’on peut abolir la division des classes, mais par la révolution socialiste qui transforme les rapports mêmes de production, en transférant, entre autres, le contrôle et la propriété réelle des moyens de production aux travailleurs eux-mêmes.
Est-ce à dire que, pour le marxisme, ce seul critère « économique » de la place dans les rapports de production suffit pour déterminer les classes sociales ? Il n’en est rien. Pour Marx et Engels, il faut faire intervenir dans la détermination des classes sociales, les autres niveaux politique et idéologique : les classes sociales sont l’effet de la division sociale du travail, prise dans sa globalité. Fondée sur la division au sein même des rapports de production, cette division sociale du travail se répercute sur l’ensemble de l’édifice social. L’économique n’a, dans ce domaine des rapports sociaux, que le rôle de détermination en dernière instance. Le rapport d’exploitation de classe au niveau économique se répercute, au niveau politique, en un rapport de domination politique entre la classe qui dirige l’appareil d’Etat servant ses intérêts, et la classe qui reste politiquement dominée et opprimée. Au niveau idéologique, on assiste à un rapport d’assujettissement idéologique de la classe assujettie par la classe dont l’idéologie, la « culture », le « mode de vie », etc., sont l’idéologie dominante d’une société.
Or, dans la mesure même où il faut déjà faire intervenir, pour la détermination des classes sociales d’un mode de production, l’économique, le politique et l’idéologique, on se rend compte que les classes sociales ne revêtent pas la même forme dans tous les modes de production. Cette forme concrète de leur détermination dépend elle-même des rapports de dominance entre les divers niveaux dans chaque mode de production. Par exemple, dans le mode de production féodal, où l’idéologique, sous sa forme religieuse, revêt le rôle dominant, les classes sociales revêtent la forme de « castes » et d’ « états » à statut religieux-sacré.

Les formations sociales

On en vient ainsi à un problème connexe. Chaque mode de production comporte, dans les rapports économiques, politiques et idéologiques qui le constituent, deux classes : celle exploiteuse, politiquement et idéologiquement dominante, et celle exploitée, dominée et idéologiquement assujettie : maîtres-esclaves (mode de production esclavagiste), seigneurs-serfs (féodal), capitaliste-ouvriers (capitalisme) Mais un mode de production « pur » n’est qu’un schéma d’analyse, qui n’existe pas tel quel dans la réalité. Ce qui existe dans la réalité historique, ce sont les sociétés concrètes, des formations sociales en un moment déterminé : la France, l’Angleterre, l’Allemagne, etc. Or, dans la réalité complexe d’une formation sociale concrète coexistent plusieurs modes de production (féodal, capitaliste) et formes de production (forme marchande simple, transition entre le féodalisme et le capitalisme, capitalisme concurrentiel et capitalisme monopoliste), étant entendu qu’un mode (ou forme) de production domine en général les autres : c’est dans ce sens qu’on peut parler de formation sociale, féodale, capitaliste, capitaliste monopoliste. C’est cela qui fait que, dans une formation sociale concrète, existent davantage que deux classes, relevant des divers modes et formes de production de cette formation : par exemple, dans la France de Louis Bonaparte examinée par Marx, la bourgeoisie, les grands propriétaires terriens (féodalisme), la classe ouvrière, la petite-bourgeoisie (forme de production marchande simple dans les villes), les paysans parcellaires (forme de production marchande simple dans les campagnes), etc.
Or, la référence au politique et à l’idéologique est également importante pour pouvoir repérer les classes sociales dans une formation sociale cette fois. En effet, s’il est vrai que dans une formation sociale coexistent plusieurs modes et formes de production, cela ne veut pas dire que l’on y retrouve forcément, telles quelles, les classes qui appartiennent à ces modes et formes « pures ». C’est que, dans la lutte concrète de classe d’une formation sociale, on assiste au phénomène de regroupement et de polarisation des diverses classes sociales autour de deux classes fondamentales, celles du mode de production dominant. Par exemple, dans une formation sociale capitaliste, où existe encore le mode de production féodal, on peut assister à une assimilation des grands propriétaires fonciers du type féodal à la classe capitaliste.

La lutte des classes

L’originalité de Marx n’a pas été d’avoir découvert l’existence des classes mais d’avoir découvert le champ de la lutte des classes. Cela veut dire que les classes n’existent pas, et ne peuvent être saisies, dans leur isolement mutuel. Les classes sociales ne sont posées, n’existent, que dans leurs oppositions, ce qui détermine le champ de la lutte de classe, constituée par des intérêts et des pratiques antagonistes. Il s’agit des contradictions de classe.
Au niveau économique tout d’abord : il s’agit des contradictions et des antagonismes de classe fondés sur le rapport économique d’exploitation. Cela se traduit par la lutte économique de classe, par des pratiques économiques antagonistes, revêtant essentiellement la forme, dans la lutte ouvrière, de la lutte syndicale.
Au niveau politique ensuite : il s’agit des contradictions et antagonismes de classe par rapport au pouvoir d’Etat et à l’appareil d’Etat, qui découlent du rapport de domination politique, dans la mesure où l’Etat consacre et défend les intérêts de la ou des classes dominantes. Il s’agit de la lutte politique de classe. La classe ouvrière lutte, au moyen d’une organisation politique autonome, pour conquérir le pouvoir d’Etat et briser l’appareil d’Etat bourgeois, par la révolution socialiste.
Au niveau idéologique enfin : lutte idéologique qui découle du rapport d’hégémonie et d’inculcation idéologique dans lequel la classe dominante maintient les masses populaires, par le biais de l’idéologie dominante dans une société, idéologie qui est, en règle générale, celle de la classe dominante.

Le pouvoir

On peut faire des distinctions importantes parmi les diverses classes et fractions de classe, suivant leur position politique, leur pratique politique et leur rapport à l’appareil d’Etat.
Et tout d’abord dans le domaine de la domination politique. En effet, dans une formation sociale, composée de diverses classes, et dans une formation capitaliste, où la classe bourgeoise est constitutivement fractionnée en fractions de classe, le terrain de la domination politique n’est pas occupé par une seule classe ou fraction. On y trouve, suivant les stades et les phases, plusieurs classes ou fractions de classe dominantes, constituées, par rapport à l’Etat, en une alliance spécifique, le bloc au pouvoir : grands propriétaires fonciers, bourgeoisie commerciale, bourgeoisie industrielle, bourgeoisie financière, grand capital monopoliste, capital moyen… Mais cela ne veut pas dire que le pouvoir d’Etat est « partagé » de façon « équilibrée » parmi ces classes et fractions. Ce que l’on constate en général, c’est que une classe ou fraction réussit à imposer sa direction au bloc au pouvoir, en contrôlant réellement les appareils décisifs de l’Etat : c’est la classe ou fraction hégémonique, qui change suivant les stades et phases, suivant la conjoncture et suivant les formes d’Etat.
Mais encore : il faut distinguer entre les classes ou fractions hégémoniques et régnantes. La classe ou fraction régnante est celle qui occupe les avant-postes de la scène politique, celle d’où se recrutent les « sommets » du personnel politique. La classe ou fraction régnante peut ne pas s’identifier avec celle hégémonique. Marx a montré comment, pendant une certaine période, en Angleterre, c’est la bourgeoisie industrielle qui constitue la fraction hégémonique, alors que c’est l’aristocratie foncière qui constitue la classe régnante : alors que la bourgeoisie industrielle contrôlait réellement le parlement, qui constituait la pièce essentielle de l’appareil d’Etat, le haut personnel politique, les « sommets » de l’armée, de la diplomatie, etc., étaient recrutés au sein de l’aristocratie foncière. On peut même dire que, exceptionnellement, la place de la classe régnante peut être occupée non pas simplement par une classe politiquement dominante, mais même par une clase qui ne fait pas partie du bloc au pouvoir : c’est notamment le cas pour la petite bourgeoisie pour la brève première période du fascisme au pouvoir.
Ce que l’on peut également constater parfois, c’est un décalage entre la classe ou fration économiquement dominante, et la classe ou fraction hégémonique. Par exemple, avant la Révolution française, c’était la bourgeoisie qui dominait économiquement alors que c’était l’aristocratie foncière qui était la classe hégémonique.

La lutte politique


Navigation

Articles de la rubrique

  • MARX et le matérialisme historique

Sites favoris


20 sites référencés dans ce secteur