La conception hégélienne de l’histoire

samedi 3 mars 2007
par  Lydia COESSENS

HEGEL, s’agissant de l’histoire

Pose que 1) il y a une histoire universelle : ce que la raison requiert
2) l’histoire se déroule rationnellement

Pour la philosophie hégélienne, la raison gouverne le monde : la raison est substance, i.e. ce par quoi et en quoi toute réalité trouve son être et sa consistance. Cette raison qui est à l’œuvre dans l’histoire n’est pas la raison subjective, particulière, mais la Raison divine, absolue. Selon Hegel, c’est dans la révélation chrétienne que la « clef de l’histoire universelle nous a été donnée », avec la représentation de la Providence divine à l’œuvre dans notre monde pour y réaliser son dessein . L’histoire n’est pas un chaos informe, ni le sous-produit événementiel du hasard et du destin. Mais elle n’est pas non plus ce que les historiens nous enseignent sous ce nom : une simple récollection de faits passés, dont l’assemblage reste privé de sens, ou nous conduit au contresens.
L’histoire philosophique commence donc par ce postulat, cette présomption : « cette simple idée de la Raison que la Raison gouverne le monde et que par suite l’histoire universelle est rationnelle » (La raison dans l’histoire, p.47, collection 10/18) La présomption deviendra un résultat nécessaire quand l’étude philosophique de l’histoire universelle nous aura dévoilé « la marche rationnelle, nécessaire de l’esprit universel » (p.23)

On objectera que l’histoire nous apparaît surtout comme l’univers du négatif, de la violence, du mal. Mais pourquoi s’étonner ? Dans le cours de son développement historique en ce monde, l’esprit est sans cesse confronté à la pesanteur de la matière, alors que sa fin suprême est sa réalisation dans la liberté, qui constitue sa substance. C’est uniquement pour cette fin qu’existe « l’effort de l’histoire universelle ; pour elle ont été faits tous les sacrifices sur le vaste autel de la terre dans le long cours du temps » (p.29) Ce qui nous apparaît comme le non-sens est donc inhérent au sens. En d’autres termes, l’histoire est fondamentalement tragique. La réalité se révèle contradictoire en soi : dans l’histoire, hommes et empires sont voués à la caducité, et nous ne faisons que marcher au milieu des ruines. Mais de la destruction et de la mort renaît une vie toujours nouvelle, d’où l’esprit sort rajeuni, purifié, transformé. L’entreprise du philosophe apparaît donc comme une « théodicée », un effort de la raison pour concilier Dieu et le mal, montrer que le négatif est repris et dominé par le positif.
Pour ce faire, notre lecture de l’histoire doit être dédoublée. Ce qui apparaît en surface n’est que l’écume des jours : les actions des hommes, mus par leurs intérêts et leurs passions. Et il est bien vrai que « rien de grand ne s’est accompli dans le monde sans passion »(P.p. 108-109)
Mais nous n’avons affaire ici qu’aux ressorts de l’histoire, pas à sa vérité, car la raison divine se sert de nos buts limités et de nos passions pour parvenir à ses fins propres, dont les acteurs humains n’ont pas conscience : telle est la « ruse de la raison ».
L’analyse philosophique le confirme aisément : les passions des hommes sont toujours les mêmes. En ce sens, il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Le même César aurait pu faire preuve de la même ambition personnelle ailleurs qu’à Rome, mais son impact historique aurait été autre –ou nul. C’est pourquoi il est impossible de juger les grands hommes en pénétrant dans leur intimité (on dit qu’il n’y a pas de grand homme pour son valet de chambre –mais le valet de chambre n’est qu’un valet de chambre, et c’est au philosophe, pas au « valet de chambre psychologique », qu’il revient de soupeser la portée historique des actions individuelles) S’il faut admettre que les grands hommes « font » l’histoire, c’est dans la mesure où ils ont reçu de l’esprit la révélation intérieure « de ce qui est nécessaire et appartient réellement aux possibilités du temps » (p.121) Mais il n’y a pas de grand homme qui ne soit lié à l’ « esprit du peuple » (Volkgeist ), i.e la forme particulière de son droit et de sa moralité. Cet esprit s’accomplit dans l’histoire dans la mesure où il constitue une étape de la marche de l’ « esprit du monde » (Weltgeist), qui est « l’Esprit de l’Universel tel qu’il s’explicite dans la conscience humaine » (p.81) C’est pourquoi tous les peuples n’ont pas la même importance historique (il en existe même qui n’en ont pas du tout) Les passions sont donc enlacées au déploiement de l’Idée, de sorte que « les deux ensemble forment la trame et le fil de l’histoire universelle » (p.106)
Chaque réalisation particulière de l’Esprit étant jugé par le tout achevé de l’Esprit, il y a donc un « tribunal de l’histoire » , ce qui implique que l’histoire soit « finie » Cette notion de « fin de l’histoire » signifie que, dans sa substance, tout ce qu’il y avait de neuf et d’inédit dans l’histoire, qui la constitue comme telle, est déjà advenu. Une fois le christianisme apparu (il est le véritable « gond de l’histoire »), ses potentialités déployées, notre histoire ne peut plus devenir tout autre, se muer en un processus étranger à l’esprit. C’est pourquoi une science de l’histoire est possible : après que tout ce qu’il y a de substantiel dans l’histoire est déjà donné. S’il reste encore infiniment d’ « histoire » à courir, c’est au sens restreint d’une contingence à venir. Or la contingence n’est pas réalité effective.
Le philosophe est donc d’ores et déjà en mesure de déceler dans l’histoire les grandes phases du développement de l’Esprit. Après une phase primitive où l’histoire est encore dans les limbes, il abordera le monde oriental, où seul le maître est libre, puis le monde antique, où quelques uns seulement sont libres, enfin le monde germanique et chrétien –source de l’Europe-, où tous les hommes sont libres. Ce qui démontre enfin que la nécessité historique n’est que l’enveloppe de la liberté. L’aventure humaine est donc intimement liée au développement de l’Esprit absolu.


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