LA FICTION DU POLITIQUE - Dieu est mort à Auschwitz

chapitre 4 de la fiction du politique
mercredi 21 février 2007
par  Lydia COESSENS

4

Parler de faute, suppose constituée, ou tout au moins possible, une éthique. Or il est probable aujourd’hui que ni l’une ni l’autre de ces conditions ne sont réalisées. D’abord parce que l’éthique, quels que soient les efforts les plus avertis ou les moins niais déployés en sa faveur (je pense à Lévinas), est impliquée dans l’épuisement des possibles philosophiques et ne peut manifestement prétendre y échapper qu’au prix d’un certain aveuglement sur cet épuisement même et son origine : comment et d’où pourrait-on, philosophiquement, revenir sur la délimitation heideggérienne de l’éthique et de l’humanisme ? Ensuite, mais j’y reviendrai, parce que ce qui s’est passé dans ce siècle -dont tous les jours nous montrons que nous sommes a posteriori responsables- a soumis à un ébranlement sans précédent l’idée même de l’éthique et en a peut-être ruiné définitivement le fondement. Nous sommes bien entendu contraints de vivre et d’agir selon des normes et des prescriptions éthiques, c’est-à-dire dérivées des anciennes éthiques, mais nul ne peut plus ignorer, sauf à se vouer simplement à la relégitimation du caduc, que nous sommes là totalement démunis. Il est sans doute encore possible de répondre à la question : comment juger ? Il ne l’est certainement plus de répondre à la question : d’où juger ? Au nom de quoi ou de qui ? Car ce qui fait défaut désormais ce sont les noms, et d’abord en effet les "noms sacrés", qui de multiple manière régissaient, et régissaient seuls, l’espace (public ou non) où se déployait la vie éthique.
Cet être-démuni est ce qui doit, d’un très obscur et tout à fait indéchiffrable "il faut", nous maintenir dans une pure interrogation.
Je ne risque donc pas le mot "faute", à propos de Heidegger, depuis la moindre certitude éthique. Je ne le risque que parce qu’il y a l’aveu, dans Heidegger, de l’être-démuni ; et que parce qu’une fois au moins, dans ce qu’il a signé, il a esquissé le geste d’une reconnaissance de faute -parlant dans l’Entretien du Spiegel, s’agissant de son attitude lors de la mort de Husserl, de "défaillance" ou de "manquement" : Versagen.
Au registre d’une telle défaillance, et au-delà de ce qu’en la circonstance elle devait à la relation personnelle avec Husserl (mais non sans rapport avec ce qu’indique l’histoire de cette relation), quoi mettre ? - je ne veux pas faire le procès de Heidegger. De quel droit ? Je veux m’en tenir à une question, et à une question pour la pensée. C’est pourquoi il me semble inutile de revenir sur les faits. Outre que l’on risque, faute de documents suffisants, de colporter encore nombre d’erreurs, de faux bruits ou de franches calomnies, je ne vois pas ce que la recollection des faits peut faire à la question, sauf à considérer comme admis, et sans interrogation, qu’être nazi était un crime. Ce langage, on peut le tenir politiquement et c’est personnellement celui que je tiens. Mais reste à penser la chose, et là les anecdotes ne sont d’aucun recours, même s’il existe des documents et des témoignages à mon sens accablants.
La "faute" ne consiste donc pas dans les "compromis" acceptés par Heidegger en connaissance de cause et du reste nettement dénoncés en 66. A ne maintenir sa signature qu’au bas - ou en tête- du Discours de Rectorat, il signale d’ailleurs lui-même très bien où portait son désaccord avec le régime, son désaccord politique : sur pratiquement tout, du nationalisme obtus à la Leo Schlageter à la politique internationale (la question de la SDN) et au traitement "socialiste" de la question du travail, même s’il y avait accord sur la nécessité d’une révolution nationale et sociale. De même qu’à insister sur ce qu’il a intraitablement refusé(l’affichage du Judenplakat, l’autodafé, la déposition de doyens pour raisons politiques ou raciales, la "science politisée"), il marque non moins clairement où se situait à ses yeux l’inacceptable : et il est patent, quoi qu’on ait pu dire, que c’était dans l’antisémitisme. Mais l’inacceptable n’a pas empêché le compromis, et le compromis l’a été avec un "mouvement" pour lequel l’antisémistisme était principiel et ne relevait pas d’une quelconque excroissance idéologique avec laquelle on pouvait, ou non, être d’accord. En adhérant au nazisme, si brièvement et même dignement que ce fût, on adhérait nécessairement à un racisme. Et si l’on croyait possible de "détacher" le racisme du "mouvement", alors on ne s’aveuglait pas seulement sur la nature réelle et la "vérité" du "mouvement" mais on pensait, faut-il croire, que la victoire du "mouvement" valait bien un peu de racisme : on passait l’antisémitisme aux profits et pertes.
Parlant des intellectuels en 1933, de ses amis, de ceux qui ont eu "leurs théories sur Hitler" ("Des théories fantastiques, passionnantes, sophistiquées et planant très haut, au-dessus des divagations habituelles !"), Hannah Arendt a sans doute raison de dire : "Il ne s’agissait que de gens qui, comme je le dirais maintenant, furent pris à leurs propres pièges [au piège de leurs propres constructions]. Ce qui se produisit par la suite, eux non plus ne l’avaient pas voulu[...] Ce ne sont jamais [...] que des gens qui ont fait occasionnellement quelque chose pendant quelques mois, voire, dans les pires des cas, pendant quelques années : ils n’ont ni tué ni dénoncé" [1] Et l’on sait d’ailleurs que dans la plupart des cas Hannah Arendt a pardonné, y compris à Heidegger, ce qui était parfaitement dans son droit. La question, cependant, n’est pas là. La question est que lesdits intellectuels, et en tout cas Heidegger, n’ont rien dit après la guerre, publiquement et selon leur reponsabilité propre, qui est la responsabilité de la pensée, lorsque l’effondrement du Troisième Reich révéla ce qu’il révéla -et qui était de fait apocalyptique. Ce qui revient à dire : la question est que lesdits intellectuels et en tout cas Heidegger, ont refusé d’admettre qu’il était au fond du devoir de la pensée d’affronter cette chose-là et de la prendre en charge.
Hannah Arendt dit pourtant, d’Auschwitz (serait-ce le seul nom qu’il reste ?), l’ "abîme" que fut sa révélation : "Auparavant, on se disait : eh bien, ma foi nous avons des ennemis. C’est dans l’ordre des choses. Pourquoi un peuple n’aurait-il pas d’ennemis ? Mais il en a été tout autrement. C’est vraiment comme si l’abîme s’ouvrait devant nous,parce qu’on avait imaginé que tout le reste aurait pu d’une certaine manière s’arranger, comme cela peut toujours se produire en politique. Mais cette fois, non. Cela n’aurait jamais dû arriver. Et par là, je ne parle pas du nombre de victimes. Je parle de la fabrication systématique des cadavres, etc., je n’ai pas besoin de m’étendre davantage sur ce sujet . Auschwitz n’aurait pas dû se produire. Il s’est passé là quelque chose que nous n’arrivons toujours pas à maîtriser." Mais c’est elle-même qui ensuite, à propos des intellectuels qui n’avaient pas voulu, en 33, ce qui devait se révéler dix ans plus tard, ajoute : "Par conséquent il m’est apparu qu’il devait bien y avoir un fond dans cet abîme", voulant dire par là que, malgré tout, "les choses se sont arrangées avec une foule de gens". Encore une fois, c’était son droit. Mais la question demeure : est-ce que le silence de certains, et en tout cas -aux yeux de Hannah Arendt elle-même- du plus grand d’entre eux, peut donner fond à un tel abîme ? C’est ce que je ne crois pas -et il y va bien entendu de la nature de cet abîme.
La seule phrase où, à ma connaissance, Heidegger évoque l’abîme est une phrase prononcée en 1949 dans l’une des conférences, la seule demeurée inédite, du cycle des quatre conférences de Brême sur la technique (mais on la trouve citée dans le livre de Wolfgang Schirmacher, Technik und Gelassenheit, Karl Alber, Freiberg, 1984 ; et elle figure également, bien que non proprement citée, dans le livre d’Otto Pöggeler). Elle dit ceci :

L’agriculture est maintenant une industrie
alimentaire motorisée, quant à son essence
la même chose que la fabrication des cadavres
dans les chambres à gaz et les camps
d’extermination, la même chose que les
blocus et la réduction de pays à la famine,
la même chose que la fabrication de bombes à hydrogène.

Cette phrase est scandaleusement insuffisante.
Elle n’est pas insuffisante parce qu’elle rapporte à la technique l’extermination de masse. Sous cet angle elle est au contraire absolument juste. Mais elle est scandaleuse, et donc piteusement insuffisante, parce qu’elle omet de signaler que pour l’essentiel, dans sa version allemande (mais il est vrai, quelle nation d’Europe ne s’est pas empressée ? Ni en tout cas la France, ni les pays de la Mitteleuropa, ni même ceux du fascisme latin), l’extermination de masse fut celle des Juifs, et que cela fait une différence incommensurable avec la pratique économico-militaire des blocus ou même de l’armement nucléaire. Sans parler de l’industrie agro-alimentaire... Que Heidegger n’ait même pas pu, ni probablement voulu, prononcer cette différence, voilà qui est strictement -et à jamais- intolérable.
La raison en est extrêmement simple : c’est que l’extermination des Juifs (et sa programmation dans le cadre d’une "solution finale") est un phénomène qui pour l’essentiel ne relève d’aucune logique (politique, économique, sociale, militaire, etc.) autre que spirituelle, fût-ce dégradée, et par conséquent historiale. Dans l’apocalypse d’Auschwitz ce n’est ni plus ni moins que l’Occident, en son essence, qui s’est révélé -et qui ne cesse, depuis, de se révéler. Et c’est à la pensée de cet événement que Heidegger a manqué.
Pourquoi l’Occident s’est-il là révélé ? C’est-à-dire : Où est la différence incommensurable entre l’Extermination et n’importe quel autre phénomène technique ?
En tant que projet systématique ordonné à une idéologie, on est assurément fondé à penser que l’Extermination n’est pas une réalité neuve en Europe. Je ne veux pas simplement parler des persécutions séculaires et obstinées dont les Juifs furent les victimes, mais de tous les meurtres de masse -quel qu’ait été le nombre des victimes, cela est sans intérêt : une masse commence où commence une collectivité -dont une Idée fut la raison : depuis le massacre de Mêlos qui révéla la Démocratie athénienne à elle-même et la précipita dans son déclin, la liste est longue des modèles historiques de l’Extermination : destruction de Carthage, Inquisition, Contre-Réforme, Terreur révolutionnaire, Traite des Noirs et massacres coloniaux, ethnocide américain, etc. On sait que l’Ange de l’Histoire, selon Benjamin, a le visage tourné vers un amoncellement de ruines et de désolations, et l’Histoire dont il est l’Ange est celle de l’Occident. (Mais quelle civilisation, aussi bien, n’est pas fondée sur le meurtre ?) Ces exemples, néanmoins, ont ceci tous en commun que, chaque fois, le massacre est lié à une situation de guerre ou de dissension civile, il y a un enjeu proprement politique, économique ou militaire, les moyens sont ceux de la lutte armée ou de la répression judiciaire et policière, une foi ou une raison préside à l’opération. Et cela vaut encore, quelle que soit l’ampleur ou l’énormité des faits, pour la forme stalinienne de la même opération, Cambodge compris.
Dans le cas d’Auschwitz, rien de tel -malgré l’apparence (idéologie puissante, état de guerre, terreur policière, organisation totalitaire du politique, capacité technique considérable, etc.). Pour deux raisons : les Juifs, en tant que tels, n’étaient pas en 33 un facteur de dissension sociale (si ce n’est, bien entendu, fantasmatiquement), ils ne représentaient aucune force politique ou religieuse homogène, ils n’offraient pas même l’aspect d’une cohérence sociale déterminée. Tout au plus pouvait-on dire, en simplifiant beaucoup le problème de l’assimilation, qu’ils formaient une minorité religieuse ou historico-culturelle. Mais ils ne menaçaient pas l’Allemagne comme les Méliens menaçaient la Confédération athénienne, les hérétiques la Chrétienté, les Protestants l’Etat de droit divin, les Girondins la Révolution ou les koulaks l’établissement du socialisme. Ils n’étaient une menace, en tant que décrétés Juifs, c’est-à-dire élément hétérogène, que pour une nation en souffrance de sa propre identité ou de son existence et en effet affrontée, d’autre part, à des menaces intérieures et extérieures très réelles. Mais on sait suffisamment, je pense, que la "menace juive" relève de la projection.
La seconde raison est celle-ci:les moyens de l’Extermination n’ont été, en dernière instance, ni militaires ni policiers mais industriels (c’est pourquoi la phrase de Heidegger est absolument juste). Bien entendu l’armée et la police étaient indispensables : pour les recherches, les convoiements, l’administration des camps et même une part des tueries. Mais dans son aspect "final", l’anéantissement ne retenait plus aucun des traits de la figure classique ou moderne de l’oppression systématique. Aucune des "machines" inventées pour extorquer des aveux, obtenir des repentirs ou organiser le spectacle édifiant de la terreur n’était plus même utile. Les Juifs étaient traités comme on "traite" les déchets industriels ou la prolifération des parasites (d’où, sans doute, la sinistre plaisanterie du "révisionnisme" sur le Zyklon B : mais dire que le Zyklon B servait à l’épouillement est la meilleure "preuve" des chambres à gaz : moyens chimiques et crémation). C’est pourquoi les machines utilisées à cet effet, ou "adaptées" (mais non inventées, comme on avait inventé la Vierge de Nuremberg, la roue ou la guillotine), étaient les machines, banales, de nos zones industrielles. Comme Kafka l’avait compris depuis longtemps, la "solution finale" était de prendre à la lettre les séculaires métaphore de l’injure et du mépris : vermine, ordure, et de se donner les moyens techniques d’une telle littéralisation effective.
Cette opération de pure hygiène ou de salubrité (non seulement sociale, politique, religieuse, culturelle, raciale, etc., mais symbolique) n’a aucun répondant dans l’Histoire. Nulle part ailleurs, ni en aucun temps, ne s’est vue une telle volonté de nettoyer et de faire disparaître totalement une "souillure", compulsivement et sans le moindre rituel. Parler d’ "Holocauste" est un contresens intéressé, de même qu’invoquer on ne sait quel mécanisme "victimaire" archaïque. Il n’y a pas le moindre aspect "sacrificiel" dans cette opérationoù ce qui était calculé, froidement et avec le maximum d’efficacité et d’économie (et pas un instant dans l’hystérie ou le délire), c’était une élimination pure et simple. Sans trace ni reste. Et s’il est vrai que l’époque est celle de l’accomplissement du nihilisme, alors c’est à Auschwitz que cet accomplissement a eu lieu, sous sa forme informe la plus pure. Dieu est effectivement mort à Auschwitz, en tout cas le Dieu de l’Occident gréco-chrétien, et ce n’est par aucune sorte de hasard que ceux que l’on voulait anénantir étaient les témoins, dans cet Occident-là, d’une autre origine de Dieu qui y avait été vénéré et pensé -si ce n’est même, peut-être, d’un autre Dieu, resté libre de sa captation hellénistique et romaine et entravant par là même le programme de l’accomplissement. [2]
C’est pourquoi cet événement, l’Extermination, est à l’égard de l’Occident la terrible révélation de son essence.

Philippe Lacoue-Labarthe, la fiction du politique (christian bourgois éditeur, 1987, chapitre 4, pp. 51-63)


[1"Seule demeure la langue maternelle", transcription d’un Entretien télévisé avec Günter Gaus, diffusé sur la seconde chaîne allemande le 28 octobre 1964. Repris dans l’édition française de la Tradition cachée (Le Juif comme paria), trad. Sylvie Courtine-Denamy, Christian Bourgois éditeur, 1987.

[2Dieu est mort à Auschwitz, c’est évidemment ce que Heidegger n’a jamais dit. Mais tout donne à penser qu’il aurait pu le dire s’il avait bien voulu, c’est-à-dire s’il avait consenti à franchir un certain pas, qui est peut-être celui du courage. (Je comprends à la rigueur qu’il ait refusé de rien dire à ceux qui, forts du "droit" des vainqueurs, exigeaient des explications et qu’on rendît des comptes. Mais je ne comprendrai jamais qu’il n’ait rien dit à ceux des survivants, par exemple Celan, qui attendaientde lui qu’il se prononçât.) Dans le testament de 1945, après avoir évoqué la pensée de Jünger sur la domination et la figure du travailleur, Heidegger écrit : « C’est à partir de cette effectivité de la volonté de puissance que je voyais déjà alors ce qui est.Cette effectivité de la volonté de puissance se laisse aussi exprimer au sens de Nietzsche dans la phrase : “Dieu est mort”. Cette phrase, je l’ai citée dans mon Discours de Rectorat, et pour des raisons essentielles. Cette phrase n’a rien à voir avec l’affirmation d’un athéisme ordinaire. Elle signifie : le monde suprasensible, en particulier le monde du Dieu chrétien, a perdu toute force agissante dans l’histoire (cf. ma conférence de 1943 sur la parole de Nietzsche : “Dieu est mort”). S’il en était autrement, la Première Guerre mondiale aurait-elle été possible ? Et avant tout, s’il en était autrement, la Seconde Guerre mondiale aurait-elle pu seulement devenir possible ? » Et quelques lignes plus bas, évoquant l’histoire de la période nazie, Heidegger prononce le nom de Unheil, qui est le mot pour dire le mal radical, le désastre, la privation de toute grâce : "Ceux-là qui, à l’époque déjà, étaient si doués en prophétie qu’ils voyaient d’avance ce qui est arrivé -je n’étais pas moi-même si avisé- pourquoi ont-ils attendu près de dix ans pour entreprendre la lutte contre le fléau (Unheil) ?"