Et si par les voix, les sons, la musique, nous nous aprochions de nous, si nous advenions à nous-même ?

A l’écoute, de Jean-Luc NANCY (extraits)
jeudi 15 février 2007
par  Lydia COESSENS

L’écoute est quête de sens, vibration, réverbération des sons, des mots et des notes, écho enrobant construisant une appréhension de soi, d’un soi qui jamais n’est, ou n’est qu’en se dérobant, s’évanouissant.
Le sujet entendu comme être subsistant, substantiel est une illusion(le miroir, dans le rapport imaginaire qu’il produit, donne cette illusion du moi) L’écoute, ce qui s’écoute permet peut-être de dépasser cette aliénation spéculaire.Ce que nous cherchons dans l’écoute, dans la musique, est l’écho, écho (du choc)de l’origine, de notre origine : notre naissance,notre apparition sensible, mais surtout notre advenue dans les mots, dans la nomination (celle de nos parents, mais aussi, celle de Dieu en tant que Verbe créateur, logos), dans les cris, du premier au dernier, cris de joie, de jouissance, de peur et d’effroi.
La musique nous renvoie ou nous envoie dans/à cette orgine, à l’originel ; les sons nous emplissent tout entier(expérience qui peut-être éprouvante, presque hallucinatoire), provoque le recueillement de soi à soi en soi, mais aussi, dépassement de soi, élévation dans un au-delà de soi, libérateur. Ce va-et-vient, ce retour à soi et éloignement de soi, ce système de renvois, de soi, aux autres, à l’autre, au monde, venant tout aussi bien du monde, constitue la grandeur, voire le sublime de l’expérience, de l’épreuve musicales.

Jean-Luc Nancy nous dit quelque chose de cela dans son texte, L’Ecoute, dont je vous propose quelques extraits.

Très bonnes lecture et vibrations.


A l’écoute

Jean-Luc Nancy (Galilée, 2002) Extraits

Si « entendre », c’est comprendre le sens (soit au sens dit figuré, soit au sens propre : entendre une sirène, un oiseau ou un tambour, c’est chaque fois déjà comprendre au moins l’ébauche d’une situation, un contexte sinon un texte), écouter, c’est être tendu vers un sens possible, et par conséquent non immédiatement accessible.

On écoute celui qui tient un discours que l’on veut comprendre, ou bien on écoute ce qui peut surgir du silence et fournir un signal ou un signe, ou bien encore on écoute ce qu’on appelle la musique. Dans le cas des deux premiers exemples, on peut dire, au moins pour simplifier (si on oublie les voix, les timbres), que l’écoute est tendue vers un sens présent au-delà du son. Dans le dernier cas, celui de la musique, c’est à même le son que le sens se propose à l’auscultation. Dans un cas, le son, tendanciellement, disparaît, dans l’autre cas, le son, tendanciellement, devient son. Mais il n’y a là que deux tendances, précisément, et l’écoute s’adresse à –ou est suscitée par- cela où le son et le sens se mêlent et résonnent l’un dans l’autre ou l’un par l’autre. (Ce qui signifie que –et là encore, de façon tendancielle- si du sens est cherché dans le son, du son en revanche, de la résonance, est aussi cherché dans le sens.
Stravinsky, à six ans, écoutait un paysan muet qui produisait avec son bras des sons très singuliers, que le futur musicien s’efforçait de reproduire : il cherchait ainsi une autre voix, plus ou moins vocale que celle de la bouche, un autre son pour un autre sens que celui qui se parle. Un sens aux limites ou aux bords du sens, pour parler comme Charles Rosen . [1]Etre à l’écoute, c’est toujours être en bordure du sens, ou dans un sens de bord et d’extrémité, et comme si le son n’était précisément rien d’autre que ce bord, cette frange ou cette marge- du moins le son musicalement écouté, c’est-à-dire recueilli et scruté pour lui-même, non pas cependant comme phénomène acoustique (ou pas seulement) mais comme un sens résonant, sens dont le sensé est censé se trouver dans la résonance, et ne se trouver qu’en elle.
Mais quel peut être l’espace commun au sens et au son ? Le sens consiste dans un renvoi. Il est même fait d’une totalité de renvois : d’un signe à quelque chose, d’un état de choses à une valeur, d’un sujet à un autre sujet ou à lui-même, le tout simultanément. Le son n’est pas moins fait de renvois : il se propage dans l’espace [2]
où il retentit tout en retentissant « en moi », comme on dit[…]. Dans l’espace extérieur ou intérieur, il résonne, c’est-à-dire qu’il se re-émet tout en « sonnant » proprement, ce qui est déjà « résonner » si ce n’est autre chose que se rapporter à soi. Sonner, c’est vibrer en soi ou de soi : ce n’est pas seulement, pour le corps sonore [3], émettre un son, mais c’est bel et bien s’étendre, se porter et se résoudre en vibrations qui tout à la fois le rapportent à soi et le mettent hors de soi. [4]

Assurément, et comme on le sait depuis Aristote, le sentir (l’aisthesis) est toujours un ressentir, c’est-à-dire un se-sentir-sentir : ou bien, si l’on préfère, le sentir est sujet, ou il ne sent pas. Mais c’est peut-être sur le registre sonore que cette structure réfléchie s’expose le plus manifestement, et en tout cas se propose comme structure ouverte, espacée et espaçante (caisse de résonance, espace acoustique, écartement d’un renvoi), en même temps que comme croisement, mêlée, recouvrement dans le renvoi du sensible au sensé aussi bien qu’aux autres sens.

On dira donc qu’au minimum le sens et le son partagent l’espace d’un renvoi, dans lequel en même temps ils renvoient l’un à l’autre, et que, de manière très générale, cet espace peut être défini comme celui d’un soi, ou d’un sujet. Un soi n’est rien d ‘autre qu’une forme ou une fonction de renvoi : un soi est fait d’un rapport à soi, ou d’une présence à soi, qui n’est pas autre chose que le renvoi mutuel entre une individuation sensible et une identité intelligible(non seulement l’individu au sens courant, mais en lui les occurrences singulières d’un état, d’une tension, ou, précisément, d’un « sens ») –ce renvoi lui-même dût-il être infini et le point ou l’occurrence d’un sujet au sens substantiel dût-il n’avoir jamais lieu que dans le renvoi, donc dans l’espacement et dans la résonance, et tout au plus comme le point sans dimension du re- de cette résonance : la répétition où le son s’amplifie et se propage aussi bien que le rebroussement où il se fait écho en se faisant entendre. Un sujet se sent : c’est sa propriété et sa définition. C’est-à-dire qu’il s’entend, se voit, se touche, se goûte, etc., et qu’il se pense ou se représente, s’approche et s’éloigne de soi, et toujours ainsi se sent sentir un « soi » qui s’échappe ou qui se retranche autant qu’il retentit ailleurs comme en soi, dans un monde et dans autrui.

Etre à l’écoute, ce sera donc toujours être tendu vers ou dans un accès au soi(on devrait dire, en mode pathologique, un accès de soi : le sens (sonore) ne serait-il pas d’abord et chaque fois une crise de soi ?)

Accès au soi : ni à un soi propre (moi), ni au sens d’un autre, mais bien à la forme ou à la structure du soi en tant que tel, c’est-à-dire à la forme, à la structure et au mouvement d’un renvoi infini puisqu’il renvoie à ce (lui) qui n’est rien hors du renvoi. Lorsqu’on est à l’écoute, on est aux aguets d’un sujet, ce (lui) qui s’identifie en résonnant de soi à soi, en soi et pour soi, hors de soi par conséquent, à la fois même et autre que soi, l’un en écho de l’autre, et cet écho comme le son même de son sens. Or le son du sens, c’est comment il se renvoie ou comment il s’envoie ou s’adresse, et donc comment il fait sens. [5]
(pp.19 à 26)

Etre à l’écoute, c’est donc entrer dans la tension et dans le guet d’un rapport à soi : non pas, il faut le souligner, un rapport à « moi » (sujet supposé donné) et pas non plus au « soi » de l’autre(le parleur, le musicien, lui aussi supposé donné avec sa subjectivité), mais le rapport en soi , si je peux dire, tel qu’il forme un « soi » ou un « à soi » en général et si quelque chose de tel arrive jamais au terme de sa formation. C’est passer, par conséquent, sur le registre de la présence à soi, étant entendu que le « soi » n’est précisément rien de disponible (de substantiel ou de subsistant) à quoi on puisse être « présent », mais, justement la résonance d’un renvoi. Pour cette raison, l’écoute –l’ouverture tendue à l’ordre du sonore, puis à son amplification et à sa composition musicales –peut et doit nous apparaître non pas comme une figure de l’accès à soi, mais comme la réalité de cet accès, une réalité par conséquent indissociablement « mienne » et « autre », « singulière » et « plurielle » tout autant que « matérielle » et « spirituelle » et que « signifiante » et « asignifiante » (p.30-31)

Le lieu sonore, l’espace et le lieu – et l’avoir -lieu- en tant que sonorité, ce n’est donc pas un lieu où le sujet viendrait se faire entendre (comme la salle de concert ou le studio dans lequel entre le chanteur, l’instrumentiste), c’est au contraire un lieu qui devient un sujet dans la mesure où le son y résonne […] Peut-être faut-il ainsi comprendre l’enfant qui naît avec son premier cri comme étant lui-même –son être et sa subjectivité- l’expansion soudaine d’une chambre d’écho, d’une nef où retentit à la fois ce qui l’arrache et ce qui l’appelle, mettant en vibration une colonne d’air, de chair, qui sonne à ses embouchures : corps et âme d’un quelqu’un nouveau, singulier. Un qui vient à soi en s’entendant adresser tout comme en s’entendant crier (répondre à l’autre ? l’appeler ?), ou chanter, toujours chaque fois, sous chaque mot, criant ou chantant, s’exclamant comme il le fit en venant au monde. (pp. 38-39)


Interlude : musique mutique

La possibilité du sens s’identifie avec la possibilité de la résonance, soit de la sonorité elle-même. Plus précisément, la possibilité sensée du sens (ou, si l’on veut, la condition transcendantale de signifiance sans laquelle il n’y a aurait aucun sens) se recouvre avec la possibilité résonante du son : c’est-à-dire, en définitive, avec la possibilité d’un écho ou d’un renvoi du son à soi en soi. [6]

Le sens est d’abord le rebond du son, rebond coextensif à tout le pli/dépli de la présence et du présent qui fait ou qui ouvre le sensible comme tel, et qui ouvre en lui l’exposant sonore : l’écartement vibrant d’un sens en quelque sens qu’on l’entende. Mais cela signifie en outre que le sens consiste d’abord, non pas dans une intention signifiante, mais plutôt dans une écoute où seulement la résonance vient résonner (quitte à ce que cette écoute soit indifféremment celle de la résonance en soi ou celle d‘un auditeur pour une source sonore : dans la résonance, il y a la source et sa réception…). Le sens m’arrive bien avant de partir de moi, et bien qu’il ne m’arrive qu’en partant du même mouvement. Plus encore : il n’y a de « sujet » (ce qui toujours veut dire, « sujet d’un sens ») que résonant, répondant à une lancée, à un appel, à une convocation de sens. (pp.56 à 58 )


[1Aux confins du sens- Propos sur la musique, tr. Sabine Lodéon, Paris, Le Seuil, 1988 (titre original : The frontiers of Meaning.

[2Risquons-nous à dire : en raison de la différence considérable des vitesses (ou bien, pour Einstein, du caractère de limite de la lumière), là où le son se propage la lumière est instantanée : il en résulte un caractère de présence du visuel, distinct du caractère de venue-et-départ propre au sonore.

[3Lequel est toujours à la fois le corps qui résonne et mon corps d’auditeur où ça résonne, ou bien qui en résonne.

[4Jean-Luc Nancy dans une note assez longue que je ne reproduis pas, cite André Schaeffner, Origine des instruments de musique, Paris, Mouton, 1968 ; Paris, Ecole des hautes études en sciences sociales, 2e édition complétée, 1994 : « Dans tous les cas[traitement de la voix ou fabrication d’instruments par amplification ou altération des sons] il s’agit bien moins d’ « imiter » que d’outrepasser quelque chose –le déjà connu, l’ordinaire, le relativement modéré, le naturel. D’où d’invraisemblables inventions, une propension aux monstruosités acoustiques qui dérouteront les physiciens » (p.25)

[5Nancy cite un peu plus loin une musicienne qui écrit : « Comment le son a-t-il une incidence si particulière, une capacité d’affecter qui ne ressemble à aucune autre, très différente de ce qui relève du visuel et du toucher ? C’est un domaine que nous ignorons encore. » Pascale Criton, entretien avec Omer Corlaix, dans Pascale Criton, Les univers microtempérés, coll. « A la ligne » éditée par l’Ensemble 2e2m, Champigny-sur-Marne, 1999.

[6Non pas, une fois de plus, que cette réverbération soit absente des autres régimes sensibles : au contraire elle les constitue tous (une couleur ou un grain « résonnent » aussi, peut-on dire). Mais la sonorité, à la limite, n’est que sa réverbération : comme si elle ne posait pas, ne déposait pas une qualité consistante comme la couleur ou le grain : aussi a-t-on recours aux noms de ces qualités pour parler du sonore(de sa couleur ou de son grain, entre cent autres métaphores). C’est peut-être en ce sens qu’il faut entendre Schelling lorsqu’il écrit que si tout art est une pénétration du verbe divin dans la finitude du monde, dans l’art plastique le verbe se présente pétrifié, tandis que dans la musique « le vivant entré dans la mort –le verbe prononcé à l’intérieur du fini- est encore perceptible en tant que son [Klang, ou « résonance »] (Philosophie der Kunst, §73). Pour Schelling, cependant, ce n’est pas encore le sommet de l’art, qui ne peut être que dans le langage, où le verbe reste infiniment prononcé, et qui cependant s’indique par privilège dans l’élément sonore car c’est grâce à lui que s’effectue dans le monde l’acte d’affirmation qui est celui du verbe divin (si je peux contracter ainsi les considérations qui terminent la philosophie de l’art telle que nous l’avons). Impossible de ne pas remarquer le cercle : à partir du motif du « verbe », Dieu est désigné comme originellement parlant, ce qui confère à la parole(très précisément distinguée par Schelling d’un possible langage de gestes) le privilège tout naturel, si je peux dire, d’être son écho, résonance de la pure sonorité originelle, et donc résonance d’une résonance de/dans l’origine. Un cercle du sens et du son est posé au principe, et sans doute une époque en est-elle marquée jusqu’à nous, à travers le romantisme musical, et Schopenhauer, puis Nietzsche. Si je m’arrête brièvement à le signaler, c’est qu’il doit être très clair que toute l’analyse que je propose, avec les traits que je reprends à Granel, Lacoue-Labarthe, Baas et Lacan, risque à chaque instant de ne pas se distinguer de ce cercle typiquement métaphysique qui n’opère rien de moins que la résolution de la présence à soi en même temps que celle de la sensibilité de l’intelligible et de l’intelligibilité du sensible. (On trouve une figure analogue de ce cercle chez Hegel : « L’oreille, sans se tourner pratiquement vers les objets, perçoit le résultat de ce tremblement intérieur du corps par lequel se manifeste[…] une première idéalité venant de l’âme »( « La musique », introduction, Esthétique, p. 322 de la traduction de S. Jankélévitch, Paris, Flammarion, 1979, vol. IV, p. 322 et p.122 du vol. III de la traduction de J.-P. Lefèvre et V. von Schenk, Paris, Aubier, 1997, qui comporte une erreur dans cette phrase)


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