le travail, la technique : quelques textes

samedi 10 février 2007
par  Lydia COESSENS

Si une technique, très peu rationalisée, exige le début extrêmement précoce de l’apprentissage, le sujet, même devenu adulte, conservera une irrationalité de base dans ses connaissances techniques ;il les possédera en vertu d’une imprégnation habituelle, très profonde parce qu’acquise très tôt ;par là même, ce technicien fera consister ses connaissances non en schèmes clairement représentées, mais en tours de main possédés presque d’instinct, et confiés à cette seconde nature qu’est l’habitude. Sa science sera au niveau des représentations sensorielles et qualitatives, très près des caractères concrets de la matière ;cet homme sera doué d’un pouvoir d’intuition et de connivence avec le monde qui lui donnera une très remarquable habileté manifestable seulement dans l’œuvre et non dans la conscience ou dans le discours ;l’artisan sera comme un magicien, et sa connaissance sera opératoire plus qu’intellectuelle ; elle sera une capacité plus qu’un savoir ; par nature même, elle sera secrète pour les autres, car elle sera secrète pour lui-même, à sa propre conscience.
Aujourd’hui encore, cette existence d’un subconscient technique non formulable en termes clairs par l’activité réflexive se trouve chez les paysans ou les bergers, capables de saisir directement la valeur de semences, l’exposition d’un terrain, le meilleur endroit pour planter un arbre ou pour établir le parc de manière telle qu’il soit à l’abris et bien situé. Ces hommes sont experts au sens étymologique du terme : ils ont part à la nature vivante de la chose qu’ils connaissent, et leur savoir est un savoir de participation profonde, directe, qui nécessite une symbiose originelle, comportant une espèce de fraternité avec un aspect du monde, valorisé et qualifié.

Gilbert Simondon, Du mode d’existence des objets techniques, chap. I, §2.


Il en est tout autrement de la solidarité que produit la division du travail . Tandis que la précédente implique que les individus se ressemblent, celle-ci suppose qu’ils diffèrent les uns des autres. La première n’est possible que dans la mesure où la personnalité individuelle est absorbée dans la personnalité collective ; la seconde n’est possible que si chacun a une sphère d’action qui lui est propre, par conséquent une personnalité. Il faut donc que la conscience collective laisse découverte une partie de la conscience individuelle, pour que s’y établissent ces fonctions spéciales qu’elle ne peut pas réglementer ; et plus cette région est étendue, plus est forte la cohésion qui résulte de cette solidarité. En effet, d’une part, chacun dépend d’autant plus étroitement de la société que le travail est plus divisé, et, d’autre part, l’activité de chacun est d’autant plus personnelle qu’elle est plus spécialisée. Sans doute, si circonscrite qu’elle soit, elle n’est jamais complètement originale ; même dans l’exercice de notre profession, nous nous conformons à des usages, à des pratiques qui nous sont communes avec toute notre corporation. Mais, même dans ce cas, le joug que nous subissons est autrement moins lourd que quand la société tout entière pèse sur nous, et il laisse bien plus de place au libre jeu de notre initiative. Ici donc, l’individualité du tout s’accroît en même temps que celle des parties ; la société devient plus capable de se mouvoir avec ensemble, en même temps que chacun de ses éléments a plus de mouvements propres. Cette solidarité ressemble à celle que l’on observe chez les animaux supérieurs. Chaque organe, en effet, y a sa physionomie spéciale, son autonomie, et pourtant l’unité de l’organisme est d’autant plus grande que cette individualisation des parties est plus marquée. En raison de cette analogie, nous proposons d’appeler organique la solidarité qui est due à la division du travail.

Emile Durkheim, De la division du travail social, PUF 1967, livre I, chap. III, §4.


Dans la même direction, on se préoccupe aux Etats-Unis d’établir un véritable statut du technicien politique, en face du politicien. L’on cherche à séparer de plus en plus l’organe de décision que serait le politique, et l’organe de préparation que serait le technicien. L’expert doit fournir les éléments d’appréciation en fonction desquels il y a une décision à prendre. A cette division des fonctions répond évidemment une différence dans la responsabilité : l’expert n’est pas responsable. On cherche surtout à maintenir l’indépendance du technicien [...] Lorsqu’il a terminé sa tâche, il indique aux politiques les diverses solutions possibles, et leurs conséquences probables. Puis, il se retire.
Malheureusement, les Américains ne considèrent pas le problème inverse, qui devient objectivement plus important : lorsque l’expert a bien fait son travail, qu’il a mis en œuvre les voies et les moyens nécessaires, il ne reste plus souvent qu’une seule solution logique et admissible. Le politicien se trouvera, dès lors, obligé de choisir entre la solution du technicien, seule raisonnable, et d’autres qu’il peut toujours tenter à ses risques et périls, mais qui ne sont pas raisonnables.
A ce moment-là, il engage véritablement sa responsabilité, parce qu’il a de fortes chances d’échouer s’il adopte les solutions aberrantes. Dès lors, en fait, le politique n’a plus le choix, la décision découle d’elle-même des travaux techniques préparatoires.

Jacques Ellul, La Technique ou l’enjeu du siècle, chap. IV, §2. (1954)


Pendant l’âge machiniste qui reflue désormais, on pouvait agir beaucoup sans trop se faire de souci. La lenteur du mouvement retardait considérablement les réactions. [...]
Nous avons maîtrisé l’art d’accomplir les opérations sociales les plus dangereuses avec le plus complet détachement. Mais notre détachement était une attitude de non-engagement due à l’absence de participation. A l’âge de l’électricité, où notre système nerveux central se prolonge technologiquement au point de nous engager vis-à-vis de l’ensemble de l’humanité et de nous l’associer, nous participons nécessairement et en profondeur aux conséquences de chacune de nos actions. Il ne nous est plus possible d’adopter l’attitude flegmatique et détachée de l’Occidental alphabétisé.
Ce que le théâtre de l’absurde met en scène, c’est le dilemme nouveau de l’Occidental, l’homme d’action qui semble être devenu indifférent à l’action. C’est de là que viennent les clowns de Samuel Beckett et c’est ce qui nous les rend si attachants. Après 3000 ans d’explosion spécialisée et de spécialisation et d’aliénation croissantes dues aux prolongements technologiques de notre corps, notre univers se comprime brutalement dans un renversement dramatique de la situation. Contracté par l’électricité, notre globe n’est plus qu’un village. Et en précipitant ensemble en une implosion soudaine toutes les fonctions sociales et politiques, la vitesse de l’électricité a intensifié à l’extrême le sens humain de la responsabilité.

Herbert Marshall Mc Luhan, Pour Comprendre les médias, Introduction.


Le travail est de prime abord un acte qui se passe entre l’homme et la nature. L’homme y joue lui-même vis-à-vis de la nature le rôle d’une puissance naturelle. Les forces dont son corps est doué, bras et jambes, tête et mains, il les met en mouvement afin de s’assimiler des matières en leur donnant une forme utile à sa vie. En même temps qu’il agit par ce mouvement sur la nature extérieure et la modifie, il modifie sa propre nature, et développe les facultés qui y sommeillent. Nous ne nous arrêterons pas à cet état primordial du travail où il n’a pas encore dépouillé son mode purement instinctif. Notre point de départ c’est le travail sous une forme qui appartient exclusivement à l’homme. Une araignée fait des opérations qui ressemblent à celles du tisserand, et l’abeille confond par la structure de ses cellules de cire l’habileté de plus d’un architecte. Mais ce qui distingue dès l’abord le plus mauvais architecte de l’abeille la plus experte, c’est qu’il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche. Le résultat auquel le travail aboutit préexiste idéalement dans l’imagination du travailleur.

Marx, Le Capital, Livre I, 3ème section, chap. VII.


Dans la glorification du « travail », dans les infatigables discours sur la « bénédiction du travail », je vois la même arrière-pensée que dans les louanges adressées aux actes impersonnels et utiles à tous :à savoir la peur de tout ce qui est individuel. Au fond, on sent aujourd’hui, à la vue du travail -on vise toujours sous ce nom le dur labeur du matin au soir-, qu’un tel travail constitue la meilleure des polices, qu’il tient en bride et s’entend à entraver puissamment le développement de la raison, des désirs, du goût de l’indépendance. Car il consume une extraordinaire quantité de force nerveuse et la soustrait à la réflexion, à la méditation, à la rêverie, aux soucis, à l’amour et à la haine, il présente constamment à la vue un but mesquin et assure des satisfactions faciles et régulières. Ainsi une société où l’on travaille dur en permanence aura davantage de sécurité :et l’on adore aujourd’hui la sécurité comme la divinité suprême.

Nietzsche, Aurore (1881)


Dire que le travail et l’artisanat étaient méprisés dans l’Antiquité parce qu’ils étaient réservés aux esclaves, c’est un préjugé des historiens modernes. Les Anciens faisaient le raisonnement inverse :ils jugeaient qu’il fallait avoir des esclaves à cause de la nature servile de toutes les occupations qui pourvoyaient aux besoins de la vie. C’est même pour ces motifs que l’on défendait et justifiait l’institution de l’esclavage. Travailler, c’est l’asservissement à la nécessité, et cet asservissement était inhérent aux conditions de la vie humaine. Les hommes étant soumis aux nécessités de la vie ne pouvaient se libérer qu’en dominant ceux qu’ils soumettaient de force à la nécessité. La dégradation de l’esclave était un coup du sort, un sort pire que la mort, car il provoquait une métamorphose qui changeait l’homme en un être proche des animaux domestiques. C’est pourquoi si le statut de l’esclave se modifiait, par exemple par la soumission, ou si un changement des conditions politiques générales élevait certaines occupations au rang d’affaires publiques, la « nature » de l’esclave changeait automatiquement.
L’institution de l’esclavage dans l’Antiquité, au début du moins, ne fut ni un moyen de se procurer de la main-d’œuvre à bon marché ni un instrument d’exploitation en vue de faire des bénéfices ;ce fut plutôt une tentative pour éliminer des conditions de la vie le travail. Ce que les hommes partagent avec les autres animaux, on ne le considérait pas comme humain. (C’était d’ailleurs aussi la raison de la théorie grecque, si mal comprise, de la nature non humaine de l’esclave. Aristote, qui exposa si explicitement cette théorie et qui, sur son lit de mort, libéra ses esclaves, était sans doute moins inconséquent que les Modernes n’ont tendance à le croire. Il ne niait pas que l’esclave fût capable d’être humain ;il refusait de donner le nom d’ « hommes » aux membres de l’espèce humaine tant qu’ils étaient totalement soumis à la nécessité.)

Hannah Arendt, La condition de l’homme moderne (1958), Chap. III, §1.


A quelle date faisons-nous remonter l’apparition de l’homme sur la terre ?
Au temps où se fabriquèrent les premières armes, les premiers outils. On n’a
pas oublié la querelle mémorable qui s’éleva autour de la découverte de
Boucher de Perthes dans la carrière de Moulin-Quignon. La question était de
savoir si l’on avait affaire à des haches véritables ou à des fragments de silex
brisés accidentellement. Mais que, si c’étaient des hachettes, on fût bien en
présence d’une intelligence, et plus particulièrement de l’intelligence humaine,
personne un seul instant n’en douta. Ouvrons, d’autre part, un recueil d’anecdotes
sur l’intelligence des animaux. Nous verrons qu’à côté de beaucoup
d’actes explicables par l’imitation, ou par l’association automatique des images,
il en est que nous n’hésitons pas à déclarer intelligents ; en première ligne
figurent ceux qui témoignent d’une pensée de fabrication, soit que l’animal
arrive à façonner lui-même un instrument grossier, soit qu’il utilise à son
profit un objet fabriqué par l’homme. Les animaux qu’on classe tout de suite
après l’homme au point de vue de l’intelligence, les Singes et les Éléphants,
sont ceux qui savent employer, à l’occasion, un instrument artificiel. Audessous
d’eux, mais non pas très loin d’eux, on mettra ceux qui reconnaissent
un objet fabriqué : par exemple le Renard, qui sait fort bien qu’un piège est un
piège. Sans doute, il y a intelligence partout où il y a inférence ; mais l’inférence.
qui consiste en un fléchissement de l’expérience passée dans le sens de
l’expérience présente, est déjà un commencement d’invention. L’invention
devient complète quand elle se matérialise en un instrument fabriqué. C’est là
que tend l’intelligence des animaux, comme à un idéal. Et si, d’ordinaire, elle,
n’arrive pas encore à façonner des objets artificiels et à s’en servir, elle s’y
prépare par les variations mêmes qu’elle exécute sur les instincts fournis par la
nature.
En ce qui concerne l’intelligence humaine, on n’a pas assez remarqué
que l’invention mécanique a d’abord été sa démarche essentielle, qu’aujourd’hui
encore notre vie sociale gravite autour de la fabrication et de l’utilisation
d’instruments artificiels, que les inventions qui jalonnent la route du progrès
en ont aussi tracé la direction. Nous avons de la peine à nous en apercevoir,
parce que les modifications de l’humanité retardent d’ordinaire sur les transformations
de son outillage. Nos habitudes individuelles et même sociales
survivent assez longtemps aux circonstances pour lesquelles elles étaient
faites, de sorte que les effets profonds d’une invention se font remarquer
lorsque nous en avons déjà perdu de vue la nouveauté. Un siècle a passé
depuis l’invention de la machine à vapeur, et nous commençons seulement à
ressentir la secousse profonde qu’elle nous a donnée. La révolution qu’elle a
opérée dans l’industrie n’en a pas moins bouleversé les relations entre les
hommes. Des idées nouvelles se lèvent. Des sentiments nouveaux sont en voie
d’éclore. Dans des milliers d’années, quand le recul du passé n’en laissera plus
apercevoir que les grandes lignes, nos guerres et nos révolutions compteront
pour peu de chose, à supposer qu’on s’en souvienne encore ; mais de la
machine à vapeur, avec les inventions de tout genre qui lui font cortège, on
parlera peut-être comme nous parlons du bronze ou de la pierre taillée ; elle
servira à définir un âge 1 Si nous pouvions nous dépouiller de tout orgueil, si,
pour définir notre espèce, nous nous en tenions strictement à ce que l’histoire
et la préhistoire nous présentent comme la caractéristique constante de l’homme
et de l’intelligence, nous ne dirions peut-être pas Homo sapiens, mais
Homo faber. En définitive, l’intelligence, envisagée dans ce qui en paraît être
la démarche originelle, est la faculté de fabriquer des objets artificiels, en
particulier des outils à faire des outils et, d’en varier indéfiniment la fabrication.

Maintenant, un animal inintelligent possède-t-il aussi des outils ou des
machines ? Oui, certes, mais ici l’instrument fait partie du corps qui l’utilise.
Et, correspondant à cet instrument, il y a un instinct qui sait s’en servir. Sans
doute il s’en faut que tous les instincts consistent dans une faculté naturelle
d’utiliser un mécanisme inné. Une telle définition ne s’appliquerait pas aux
instincts que Romanes a appelés « secondaires », et plus d’un instinct « primaire
 » y échapperait. Mais cette définition de l’instinct, comme celle que
nous donnons provisoirement de l’intelligence, détermine tout au moins la
limite idéale vers laquelle s’acheminent les formes très nombreuses de l’objet
défini. On a bien souvent fait remarquer que la plupart des instincts sont le
prolongement, ou mieux l’achèvement, du travail d’organisation lui-même. Où
commence l’activité de l’instinct ? où finit celle de la nature ? On ne saurait le
dire. Dans les métamorphoses de la larve en nymphe et en insecte parfait,
métamorphoses qui exigent souvent, de la part de la larve, des démarches
appropriées et une espèce d’initiative, il n’y a pas de ligne de démarcation
tranchée entre l’instinct de l’animal et le travail organisateur de la matière
vivante. On pourra dire, à volonté, que l’instinct organise les instruments dont
il va se servir, ou que l’organisation se prolonge dans l’instinct qui doit utiliser
l’organe. Les plus merveilleux instincts de l’Insecte ne font que développer en
mouvements sa structure spéciale, à tel point que, là où la vie sociale divise le
travail entre les individus et leur impose ainsi des instincts différents, on
observe une différence correspondante de structure : on connaît le polymorphisme
des Fourmis, des Abeilles, des Guêpes et de certains Pseudonévroptères.

Ainsi, à ne considérer que les cas limites où l’on assiste au triomphe
complet de l’intelligence et de l’instinct, on trouve entre eux une différence
essentielle : l’instinct achevé est une faculté d’utiliser et même de construire
des instruments organisés ; l’intelligence achevée est la faculté de fabriquer et
d’employer des instruments inorganisés.

Bergson, L’Evolution créatrice

1 [1]).


[1M. Paul Lacombe a fait ressortir l’influence capitale que les grandes inventions ont
exercée sur l’évolution de l’humanité (P. Lacombe,De l’histoire considérée comme
science, Paris, 1894. Voir, en particulier, les pp. 168-247


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