Inconscient et liberté

Explication d’un texte de Freud
lundi 15 janvier 2007
par  Lydia COESSENS

Corrigé du texte de Freud « Une difficulté de la psychanalyse »

Dans son article « Une difficulté de la psychanalyse » publié en 1917, Freud rend compte des trois blessures narcissiques, l’amour-propre ou l’orgueil, qu’a subi l’humanité de la part de la recherche scientifique : tout d’abord la blessure cosmologique avec Copernic qui met en avant que l’homme n’est pas le centre de l’univers ; ensuite la blessure biologique avec Darwin qui révèle que l’homme est issu de l’animal ; et enfin la blessure psychologique avec Freud lui-même qui montre que « Le moi n’est pas maître dans sa propre maison »
C’est de cette blessure et de cette difficulté psychologique qu’il est question dans le texte que nous avons à commenter. En effet, Freud, en remettant en question l’approche philosophique humaniste et classique qui fait du sujet un sujet de la maîtrise de soi, de la conscience, et donc en montrant que le moi est une instance de méconnaissance et d’illusion, cherche ici à mettre en évidence la fonction désaliénante, libératrice de la psychanalyse.
Ce texte interroge donc la résistance que la psychanalyse rencontre et s’efforce de rassurer ceux qui nient la véracité des affirmations psychanalytiques. En mettant en question le sujet de la maîtrise, en exhibant les mécanismes des formations inconscientes qui nous gouvernent, la psychanalyse est-elle une doctrine qui, comme l’affirment certains philosophes, nient radicalement la liberté humaine ? Y a-t-il un désaccord profond entre la philosophie et la psychanalyse ou bien au contraire peut-on envisager une visée commune, un rapprochement entre les deux conceptions de l ’homme ?Telles sont les questions auxquelles nous nous efforcerons de répondre en analysant cet extrait de l’article de Freud.

« Le psychique en toi ne coïncide pas avec ce dont tu es conscient » : c’est par cette affirmation radicale et fracassante que débute le texte. Radicale et fracassante car, en s’adressant au Moi, à l’instance en partie consciente de l’individu, le psychanalyste, Freud, remet totalement en cause une affirmation et une illusion prégnantes : le psychisme se limiterait à la conscience , il y aurait pure et simple adéquation entre le psychisme, appelée âme ici -reprenant ainsi le vocabulaire traditionnel de la philosophie- et la conscience entendue comme instance de connaissance et de maîtrise, seule susceptible de définir le sujet humain. Descartes, à la quête d’un premier principe indubitable a découvert et affirmé que la certitude que j’ai de penser et celle de mon existence sont simultanées, indissociables : « Je pense, donc je suis » ou, plus rigoureusement, « Je suis, j’existe » Il pose l’existence de deux substances séparées ; il définit ainsi la substance, dans Les Principes de la philosophie (LI, §9) : « lorsque nous concevons une substance, nous concevons seulement une chose qui existe en telle façon qu’elle n’a besoin que de soi-même pour exister » Ces deux substances sont l’âme et le corps, la première est la substance pensante, la seconde, la substance étendue. Il affirme donc la possibilité de concevoir la chose pensante qu’est la conscience indépendamment du corps, il affirme l’autonomie de la conscience et il exclut par ailleurs l’idée d’un inconscient psychique ce que pourtant Spinoza avait permis de penser : « L’âme et le corps, écrit-il dans son Ethique, sont une seule et même chose qui est conçue tantôt sous l’attribut de la pensée, tantôt sous celui de l’étendue »Lorsque notre corps pâtit, l’âme pâtit également. Et Spinoza de demander aux philosophes de reconnaître enfin leur ignorance à l’égard des puissances du corps : « personne, il est vrai, n’a jusqu’à présent déterminé ce que peut le Corps » Il s’agit, comme l’a remarqué Gilles Deleuze, « de montrer que le corps dépasse la connaissance qu’on en a, et que la pensée ne dépasse pas moins la conscience qu’on en a » Il faudra donc attendre Freud pour le faire et c’est bien de ce dont il s’agit ici :
« ce sont deux choses différentes que quelque chose se passe dans ton âme et que tu en sois par ailleurs informé » En d’autres termes, les processus psychiques ne recouvrent pas les processus conscients ; la conscience ne nous donne sur nos processus psychiques qu’une vue lacunaire. Cette dernière est partielle car des données, des représentations ont été refoulées, censurées : un mécanisme de défense s’est mis en place. Ce qui ne signifie pas que la conscience soit une instance à négliger, elle revêt une importance mais qui n’est que partielle, reste à savoir laquelle.
Freud rend ensuite compte de cette importance de la conscience et de la fonction du moi reliée à ce qu’il nomme les pulsions du moi ou pulsions d’auto-conservation. Les pulsions d’auto-conservation -par opposition aux pulsions sexuelles-sont particulièrement aptes à fonctionner selon le principe de réalité. Ainsi Freud oppose-t-il le moi-plaisir au moi-réalité : « De même que le moi-plaisir ne peut rien faire d’autre que de désirer, travailler à gagner le plaisir et éviter le déplaisir, de même le moi-réalité n’a rien d’autre à faire que de tendre vers l’utile et s’assurer contre les dommages » Ces pulsions du moi sont conçues comme des tendances émanant de l’organisme ou du moi en tant qu’il est l’instance psychique chargé d’assurer la conservation de celui-ci et visant des objets extérieurs relativement spécifiés comme la nourriture par exemple. La conscience a donc notamment pour fonction de saisir les qualités sensorielles intéressantes car permettant de satisfaire les besoins qui surgissent.
Toutefois cette saisie est loin de recouvrir toutes les données du psychisme et il serait illusoire de considérer que seules ces qualités soient essentielles. Un organe de surveillance intervient, contrôle et retire, inhibe tout ce qui ne concordent pas avec les contraintes extérieures de la réalité. La volonté est guidée par les seules informations qui passent ; elle exécute ce que cette partie du moi ordonne, elle modifie ce qui voudrait s’accomplir de manière autonome. Ceci s’explique par la configuration complexe de l’âme ou de l’appareil psychique. Il n’y a pas simplicité de l’âme, elle est bien plutôt une hiérarchie d’instances supérieures et subordonnées, un mélange d’impulsions qui poussent à l’action indépendamment les unes des autres, selon la multiplicité des pulsions et des relations au monde extérieur, dont beaucoup s’opposent les unes aux autres et sont incompatibles les unes avec les autres. Pour un bon fonctionnement, il faudrait que l’instance suprême soit informée de tout ce qui se prépare, et que sa volonté puisse pénétrer partout son influence, or, en dépit de ce que représente le moi, ça n’est pas le cas. Dans le cas des névroses, le moi se sent mal à l’aise, il rencontre des limites à son pouvoir à l’intérieur de sa propre maison. C’est ce que Freud présente de la manière suivante : « Mais dans bien des cas, par exemple dans celui d’un conflit pulsionnel de ce genre, il est en panne, et alors, ta volonté ne va pas plus loin que ton savoir » Il s’agit -comme indiqué plus haut- du conflit entre les pulsions du moi et les pulsions sexuelles. La force par laquelle les pulsions sexuelles se manifestent dans la vie psychique est la libido (demande sexuelle). Freud a montré que les pulsions sexuelles sont le facteur de loin le plus important pour la compréhension des affections névrotiques. Le fait qu’un homme soit atteint ou non d’une névrose dépend de la quantité de la libido et de la possibilité de la satisfaire et de la décharger par la satisfaction. Il arrive que les exigences des pulsions sexuelles, qui débordent largement l’individu, apparaissent au moi comme un danger qui menace son autoconservation ou l’estime qu’il a de soi. Alors le moi se met sur la défensive, il refuse aux pulsions sexuelles la satisfaction souhaitée, et les contraint aux détours d’une satisfaction substitutive qui viennent au jour sous la forme de symptômes, ou bien, pour les formations inconscientes plus banales, sous forme des rêves, de lapsus, d’actes manqués . C’est ainsi que la conscience ne fait que subir ces mécanismes de substitution, ne contrôle rien et souffre. Le maître se retrouve esclave. Le moi -entendu comme champ de conscience- placé dans une situation conflictuelle (conflits d’intérêts, de désirs, ou encore de désirs et d’interdits) et incapable de la maîtriser, s’en défend en l’évitant, en n’en voulant rien savoir. C’est ce « rien n’en vouloir savoir », ce déni ou cette méconnaissance qui donne à mener une vie sous le signe de l’illusion et de la souffrance, de la passivité. C’est cette résistance orgueilleuse qui nuit à la reconnaissance des mécanismes en jeu, résistance tout aussi bien aux apports de la psychanalyse elle-même.

Lorsque Freud demande « Qui saurait évaluer, même si tu n’es pas malade, tout ce qui s’agite dans ton âme et dont tu n’apprends rien, ou dont tu es mal informé ? », la réponse est évidente : c’est le sujet lui-même avec l’aide du psychanalyste qui le peut. Par la cure analytique, le sujet prend ses responsabilités en perdant de sa superbe, en reconnaissant ses limites. A méconnaître l’existence des pulsions sexuelles, on leur laisse le champ libre ; elles se révoltent pour échapper à la répression et les symptômes surgissent alors ou peuvent surgir. Il s’agit donc bien d’en finir avec l’illusion du contrôle et de la maîtrise : celui qui refuse l’existence des autres instances du psychisme se comporte « comme un souverain absolu, qui se contente des renseignements que lui apportent les hauts fonctionnaires de sa cour (ceux qui trient les informations, les censurent) et qui ne descend pas dans la rue pour écouter la voix du peuple », la voix de l’inconscient, des pulsions sexuelles. On retrouve les topiques freudiennes avec les trois instances soit- pour la seconde topique- le Moi, le Surmoi et le Ca. Le Maître n’est que le dupe de lui-même ; loin d’être en position de surplomb et de maîtrise, il n’est que ce que le Surmoi veut bien qu’il soit et ses actes ne sont -pour l’essentiel- que les résultats du passage de la censure par les pulsions déformées, par les formations substitutives. Le sujet ne s’appartient pas à lui-même, il est barré comme dirait Lacan.
Freud termine alors son dialogue avec le Moi en le rassurant et en lui donnant le conseil approprié afin de se désaliéner et de dépasser sa résistance à la psychanalyse : « Entre en toi-même, dans tes profondeurs, et apprends d’abord à te connaître, alors tu comprendras pourquoi tu dois devenir malade, et tu éviteras peut-être de le devenir »
Ce passage est essentiel pour plusieurs raisons. Tout d’abord parce qu’il affirme avec force la nécessité de la maladie. Freud rend bel et bien le Moi responsable de la maladie.« Tu dois devenir malade » parce que tu subis un conflit psychique entre ce qu’exige le principe de réalité et ce qu’exige le principe de plaisir. Il y a conflit entre les normes sociales, morales, esthétiques et des désirs inavouables qui sembleraient monstrueux si l’individu en avait conscience. C’est là qu’intervient le refoulement ; il agit contre ces désirs susceptibles de blesser l’orgueil de l’individu. Mais refouler ne signifie pas neutraliser le désir refoulé. Celui-ci se manifestera alors sous la forme d’un symptôme névrotique, sous la forme de la maladie. Mais, ensuite, cette nécessité de la maladie ne signifie pas que l’on soit condamné à demeurer malade. Entreprendre une cure analytique c’est entreprendre de se connaître soi-même, de reconnaître les désirs inavouables qui nous habitent et de comprendre comment ils ont données naissance à nos symptômes mais aussi à nos rêves, à nos actes manquées, à nos lapsus. C’est démonter patiemment chacun de ces mécanismes, comprendre que le psychisme est soumis à des lois, remonter au souvenir traumatique, aux moments difficiles ou insoutenables de notre enfance. C’est se prendre en charge, se libérer et guérir par la vérité. La connaissance libère. C’est donc, enfin, l’affirmation nette selon laquelle, si elle met en évidence le déterminisme psychique qui conduit à la névrose, la psychanalyse n’en est pas pour autant une doctrine niant la liberté humaine. Bien au contraire. Elle affirme bien que la liberté n’est pas totale, elle est partielle, mais elle est possible. Adhérer à la psychanalyse ce n’est pas sombrer dans la mauvaise foi, se défaire de ses responsabilités ; c’est bien plutôt se prendre en charge et affronter la réalité -ce qui suppose d’abandonner le discours du maître, le discours du Moi, orgueilleux et narcissique.
Des philosophes comme Alain et Sartre ont fait un tel procès à Freud. L’un comme l’autre considèrent que l’affirmation de l’existence d’un inconscient, n’est qu’un alibi de la mauvaise foi. Alain, philosophe de l’entendement, professe que le corps n’est qu’une pure extériorité, serait l’extrinsèque et que l’esprit, l’instance intrinsèque et subjective, est seul apte à réfléchir et à se réfléchir. Or Freud nous a montré que les pulsions sont un mixte d’organique et de psychique, que le corps est inséparable du mental, qu’il y a des pensées inconscientes et Lacan, que le corps parle, que Ca parle en nous. Et pourtant Spinoza avait déjà montré dans l’Ethique qu’il existe de l’extrinsèque, de l’aliénation, de l’idéologique, de la servitude dans la pensée. On trouve bien là la résistance dont parle Freud , résistance qui fait que Sartre n’a pu comprendre Lacan et Alain Spinoza !!!

Comme on le voit, il n’y a pas nécessairement incompatibilité entre philosophie et psychanalyse (Spinoza ouvre la voie à Freud et à Lacan). On peut même établir un rapprochement -avec prudence-entre Freud et Platon et/ou Socrate. Ce qui nous y conduit c’est, ici, l’injonction freudienne « Apprends d’abord à te connaître » qui n’est pas sans rappeler le « Connais-toi toi-même » grec. Certes, il n’y a pas chez les Grecs une pensée du sujet et l’inscription delphique peut être entendue comme rappelle à la mesure : prends la mesure de qui tu es, un mortel et non un immortel. Mais il reste que Platon a pensé la tripartition de l’âme et que Socrate s’est efforcé de montrer que la vérité sur nous-même est en nous-même et que ce n’est que par la technique de la maïeutique que l’on peut y accéder. Certes, le chemin est long et douloureux, celui qui mène du fond de la caverne à la surface, mais il est libérateur. L’inscription sur le temple d’Apollon nous rappelle à notre condition de simple mortel, donc de nous défaire de notre orgueil comme Freud nous y enjoint ici, nous renvoie à notre devoir et responsabilité -comme nous l’a montré Héraclite- de chercher la vérité et de nous désaliéner. On se sauve par la vérité dans les deux cas. Psychanalyse et philosophie sont -ou devraient être- deux entreprises de libération qu’il est fructueux de mettre en relation, de faire travailler ensemble.