L’explication à partir d’un exemple

samedi 13 janvier 2007
par  Lydia COESSENS

Méthodologie texte à partir d’un extrait du Discours de la méthode

Le texte :

Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée ; car chacun pense en être si bien pourvu que ceux même qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose n’ont point coutume d’en désirer plus qu’ils en ont. En quoi il n’est pas vraisemblable que tous se trompent ; mais plutôt cela témoigne que la puissance de bien juger et distinguer le vrai d’avec le faux, qui est proprement ce qu’on nomme le bon sens ou la raison, est naturellement égale en tous les hommes ; et ainsi que la diversité de nos opinions ne vient pas de ce que les uns sont plus raisonnables que les autres, mais seulement de ce que nous conduisons nos pensées par diverses voies, et ne considérons pas les mêmes choses. Car ce n’est pas assez d’avoir l’esprit bon, mais le principal est de l’appliquer bien. Les plus grandes âmes sont capables des plus grands vices aussi bien que des plus grandes vertus ; et ceux qui ne marchent que fort lentement peuvent avancer beaucoup davantage, s’ils suivent toujours le droit chemin, que ne font ceux qui courent et qui s’en éloignent.

Pour moi, je n’ai jamais présumé que mon esprit fût en rien plus parfait que ceux du commun ; même j’ai souvent souhaité d’avoir la pensée aussi prompte, ou l’imagination aussi nette et distincte, ou la mémoire aussi ample ou aussi présente, que quelques autres. Et je ne sache point de qualités que celles-ci qui servent à la perfection de l’esprit ; car pour la raison, ou le sens, d’autant qu’elle est la seule chose qui nous rend hommes et nous distingue des bêtes, je veux croire qu’elle est tout entière en un chacun ; et suivre en ceci l’opinion commune des philosophes, qui disent qu’il n’y a du plus et du moins qu’entre les accidents, et non point entre les formes ou natures des individus d’une même espèce.

Descartes, Discours de la méthode (1637),

I. METHODE DE TRAVAIL

a) De quoi est-il question ?

L’objet (ou thème) du texte ne saute pas aux yeux. La première ligne accroche certes le regard : « Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée » Mais gardons-nous d’en déduire aussitôt que le texte traite du bon sens. Une ligne ne suffit pas. En allant un peu plus loin, on pourrait croire que le texte traite de la raison. Mais comme Descartes renvoie finalement ce thème à l’opinion philosophique commune, il n’est pas sûr du tout qu’il en fasse le véritable objet de son discours -à moins de ressasser des banalités.
La thèse centrale n’est pas plus aisée à trouver. Certes, la formule sur le bon sens ou sur la raison « naturellement égale en tous les hommes » fait mouche. Mais comme la fin du texte annule apparemment le caractère singulier (voire provocateur) du propos, on n’avance pas.
Il reste à considérer la seconde moitié du premier alinéa, qui fait surgir le motif de la méthode. Pour un ouvrage qui prétend explicitement en traiter, c’est un thème à remarquer. Mais il faut encore articuler raison et méthode, et intégrer d’autres éléments présents dans le texte, ce qui complique notre tâche. On remarquera notamment l’utilisation de la notion d’esprit, qui permet à Descartes de réintroduire l’inégalité qu’il refusait du côté de la raison.

Moralité : renonçons pour l’instant à nous prononcer sur le thème et la thèse.. Nous y reviendrons quand nous serons mieux armés, après la mise au jour de l’argumentation. L’essentiel est ici d’avoir soulevé des questions, en évitant soigneusement de s’engager dans des réponses. C’est à ce stade initial que se joue le sort de l’explication. Toute réponse prématurée fonctionne comme une grille, qui contraint à lire ensuite le texte de travers, à en gauchir le sens, à négliger ce qui n’entre pas dans les cases toutes prêtes. La première leçon est donc qu’il faut tout laisser ouvert.

b) Le repérage des notions clés

1) La notion de « bon sens »Une lecture attentive permet d’abord de mettre ce « bon sens », qui introduit le propos, en équation avec « la puissance de bien juger, et distinguer le vrai d’avec le faux, qui est proprement ce qu’on nomme le bon sens ou la raison ». Voilà déjà qui élimine le sens vulgaire du « bon sens » comme « jugeote ». Allant un peu plus loin (ce qui devra faire l’objet d’analyses plus poussées) on peut aussi exclure le « bon sens » (en latin bona mens) comme « sagesse pratique ». Dès lors, on peut considérer que la proposition « Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée » doit se comprendre exactement comme celle-ci : « La raison est naturellement égale en tous les hommes ». On saisit du même coup la fin du texte : « La raison, ou le sens (...), est la seule chose qui nous rend hommes, et nous distingue des bêtes. » L’invocation de « l’opinion commune des philosophes » nous sert à cautionner philosophiquement ce qui a été avancée plus haut : quand il s’agit de la « forme » ou de la « nature » -c’est-à-dire de l’essence- d’un être, il n’existe pas de différence de degré (« du plus ou du moins ») comme c’est le cas pour les « accidents » (ce qui arrive, mais ne modifie pas l’essence). En d’autres termes, la raison comme telle est essentielle à l’homme en tant qu’homme. Elle le définit spécifiquement. Les deux propositions précédentes (sur le partage du bon sens et l’égalité de la raison) sont donc identifiables à cette troisième : la raison est « tout entière en un chacun ».

2) La notion de jugement
Cette raison (ou bon sens) est plus précisément définie comme « puissance de bien juger, et distinguer le vrai d’avec le faux » En clair, la raison n’est pas d’abord faculté de raisonner -en filigrane : elle ne consiste pas d’abord dans cette opération ternaire consistant à identifier deux termes par la médiation d’un troisième, que l’on nomme syllogisme. La raison cartésienne est plutôt jugement (terme qui désigne aussi bien l’acte de juger que son résultat -un jugement), opération qui consiste à identifier (jugement positif) ou à séparer(jugement négatif) un sujet et un prédicat. Le jugement implique le pouvoir de « distinguer le vrai d’avec le faux », c’est-à-dire de discriminer, diviser (en grec, jugement se dit krisis, qui évoque la séparation). Juger, pour Descartes, c’est donc donner ou refuser son consentement du point de vue de l’alternative du vrai et du faux. On peut alors dégager une notion impliquée dans la spontanéité du jugement, mais qui n’apparaît pas à la surface du texte : celle de liberté de la raison -libre d’affirmer le vrai comme vrai, le faux comme faux, et de les discriminer. Apparaît aussi, nous le verrons, la possibilité de se tromper dans cette opération.

3) La notion de méthode
Voilà un bon exemple de notion présente dans un texte mais qui n’est pas affichée comme telle. Privés du mot, nous avons cependant la chose. Comment ? En déclarant que « nous conduisons nos pensées par diverses voies », Descartes ne privilégie plus la raison mais la manière de la conduire. C’est précisément le sens étymologique du terme « méthode » : conduire selon une certaine voie. Or, Descartes remarque -c’est un fait- que les voies, les manières sont multiples. La méthode -cette fois en droit- ne va-t-elle pas exiger une voie unique ? Descartes peut alors détailler certains caractères typiques de la conduite méthodique : marcher « fort lentement » ou courir, suivre « le droit chemin » (alors que certains peuvent s’en éloigner, sortant de la méthode). Le motif central bascule donc du bon sens (ou raison) à son usage. Et cet usage consiste tout entier en la méthode.

4) La notion d’esprit
Le ton change brusquement au début du second alinéa. A l’égalité essentielle de la raison comme telle s’oppose l’inégalité d’esprit. On voit aussitôt que l’ « esprit » se distingue de la raison, bien que cette dernière, constitutive de l’homme, soit aussi comprise dans l’esprit. Descartes en fournit trois attributs, pour rendre compte des différences constatées entre les hommes : la pensée, l’imagination et la mémoire.
-  La pensée : il ne s’agit pas de la pensée en acte, pensée pensante du cogito, qui permet de m’identifier comme substance pensante, mais d’un outil, l’intelligence en somme, dont la « promptitude » est une qualité (mais la précipitation un défaut).
-  L’imagination : c’est la seconde qualité de l’esprit. Comme son nom l’indique, elle st la faculté de former et d’associer des images. Son champ d’action est empirique, et n’a aucun rôle en matière métaphysique (s’agissant, par exemple, des idées de Dieu ou de l’âme). Sa matière première est fournie par l’expérience, mais elle a le pouvoir d’en combiner les éléments autrement (c’est pourquoi elle peut produire aussi des monstres). Ses critères de qualité sont ceux de l’image : la « netteté » et la « distinction » -l’équivalent, sur un autre plan, de la clarté et de la distinction pour l’idée. Cela dit, l’imagination a des limites : par exemple, on peut construire géométriquement une figure à mille côtés, mais on ne peut l’imaginer.
-  La mémoire : c’est le troisième attribut de l’esprit. Elle doit servir, comme nous dirions aujourd’hui, de « banque de données », puisqu’elle est une faculté de reproduction. Elle se caractérise d’abord par son « ampleur », qui est critère d’ordre quantitatif. Puis par la « présence », qui est d’ordre qualitatif. Ce dernier caractère est typiquement cartésien (pensons que le cogito se conjugue au présent). Les données de la mémoire doivent pouvoir être mobilisées dans le temps de la recherche, ce qui s’oppose à l’oubli et à la distraction.
Ces trois attributs rendant pleinement compte de l’esprit, Descartes en juge la liste épuisée : « Et je ne sache point de qualités que celles-ci, qui servent à la perfection de l’esprit ». Avec l’esprit, nous tenons la vérité de ce que nous nommons abusivement « raison » quand nous voulons parler de nos capacités personnelles natives, inégales par nature. L’esprit peut être jugé selon ses performances, et il admet des différences de degré -ce qui n’est pas le cas de la raison. Mieux encore : l’esprit peut être un objet pour la raison, qui l’examine, le soupèse, l’apprécie et le juge.

Premier bilan -de quoi traite notre texte ?
Plusieurs strates sont désormais identifiées :

-  Au fond, il y a la raison comme caractéristique essentielle de l’homme, quel que soit l’homme.
-  Au-dessus, il y a les différences d’esprit, qui découlent des performances variables de la pensée (opératoire), de la mémoire et de l’imagination.
-  Mais ces différences elles-mêmes ne sont pas la clef de la « diversité de nos opinions », puisque les lents peuvent avancer davantage que ceux qui courent, du moment qu’ils suivent la bonne méthode (« le droit chemin »).
Il en résulte :
-  Que Descartes établit d’abord la condition de fond, inconditionnée, de toute philosophie au sens large : la rationalité de l’être humain. Le thème du texte est donc le suivant : les conditions de possibilité et de réalité de toute philosophie possible.
-  Que la thèse cartésienne se profilant sur ce fond, dont l’auteur avoue lui-même la banalité, est l’importance décisive de la méthode.
Il joue ainsi sur deux registres : celui de l’égalité (de fond) et celui de l’inégalité(de l’esprit), ce qui implique la mise en œuvre d’une méthode, l’ensemble expliquant la variété de nos opinions -donc l’existence de l’erreur-, bien que la faculté de juger du vrai et du faux ne soit pas en cause. C’est là tout l’originalité du propos.

c) L’argumentation de Descartes

Les principales difficultés d’accès étant résolues, il faut maintenant dégager l’argumentation de l’auteur, c’est-à-dire repérer et détailler les mouvements logiques de sa pensée. Ce texte présente une pluralité d’arguments situés sur des plans différents.
1) L’argument du désir
La première justification de l’assertion initiale sur le partage égal du bon sens a de quoi étonner. En effet : la preuve que la raison est la chose du monde la mieux partagée, c’est que les plus difficiles à contenter par ailleurs ne manifestent aucun désir d’en avoir davantage. Ce type d’argument est classique : s’il y a de la soif, il doit y avoir aussi de quoi l’étancher. Ce qui n’est pas commun, c’est la démonstration par l’absence de désir. En clair, personne ne désirant avoir davantage de raison, tout le monde estime en avoir suffisamment ; la preuve : on n’en désire pas davantage. Autant le désir révèle la pénurie (il n’y a qu’à regarder les frustrations ressenties dans tous les autres domaines pour en être édifié), autant son absence manifeste la satiété.
Le tour ne manque certes pas d’ironie. Descartes met ainsi de son côté ceux qui rient (et jugent qu’il en prend à son aise en accordant à tous une raison égale) comme ceux qui ne rient pas, parce qu’ils prennent l’argumentation au pied de la lettre.
Est-ce vraiment une preuve ? Non. En fait de démonstration rationnelle, nous sommes sous le régime de la vraisemblance (« En quoi il n’est pas vraisemblable que tous se trompent »). Pourquoi évoquer une telle invraisemblance ? Si tous se trompaient sur cette raison qui n’apparaît jamais en manque d’elle-même, c’est qu’elle serait une illusion. Mais, en matière de raison, cela ne vaut pas. Une illusion de raison n’a pas de sens, puisqu’elle s’inscrit toujours dans le registre de la raison. Au contraire d e l’homme, la bête ni n’éprouve désir de raison, ni ne craint une illusion de raison. De plus, l’invraisemblable est d’autant plus invraisemblable qu’elle porte d’abord ici sur le désir d’avoir davantage de raison. Or, si l’erreur est fréquente en matière rationnelle, elle est invraisemblable en matière de désir, qui se prouve en s’éprouvant, et s’éprouve en s’exerçant.
Il est vrai que la formule de Descartes n’exclut pas que quelques uns se trompent en ne désirant pas être mieux pourvus. N’est-ce pas justement le cas des sots, dont la bêtise est remplissement de soi, sans le moindre doute ? Le sot va donc approuver Descartes, qui affirme l’égalité de la raison chez tous. Est-ce une sottise pour autant ? C’est tout au moins la marque d’une incapacité à saisir l’ironie du propos. Car les complimentés du début ne perdent rien pour attendre : garantis comme êtres rationnels, ils ne le sont pas pour le reste -déficiences du côté de l’esprit (second alinéa), insuffisances graves du côté de la méthode.
En réalité, on a ici affaire à un « témoignage ». ce manque de manque est le signe de la présence de la « puissance » de bien juger, de la capacité de discerner le vrai et le faux. Attention : Descartes ne dit nullement que tout le monde juge infailliblement du vrai et du faux, il affirme seulement que chacun jouit de la faculté de juger. Cela n’empêche pas de se tromper tant et plus quand il faut effectivement juger de la vérité ou de la fausseté. Mais, même en jugeant de travers, on juge encore. En ce sens, chaque homme est donc un témoin de la raison. Et en la matière, il n’y a pas de différence de degré. On dispose de cette puissance (homme), ou pas (bête).

2) L’articulation centrale
Où Descartes veut-il en venir ?
La prémisse étant fortement posée (égalité de la raison chez tous), la conséquence saute aux yeux : « La diversité de nos opinions ne vient pas de ce que les uns sont plus raisonnables que les autres. » Grâce à l’articulation du « mais seulement », Descartes nous explique la raison d’un autre fait, qui n’est plus celui de la présence de la faculté de juger, mais de la diversité (et de l’inégalité) de nos opinions. On comprend alors l’insistance sur l’égalité de la raison : si elle est entièrement présente chez tout homme, il faut l’exempter de toute responsabilité dans la variété des opinions. Si cette dernière ne provient pas d’une inégalité de raison, c’est qu’elle provient d’ailleurs. D’où ? De la méthode.

3) Considérations sur la méthode
Deux facteurs de diversité sont invoqués : la voie choisie, l’objet visé(« Nous conduisons nos pensées par diverses voies, et ne considérons pas les mêmes choses »).
-  La « voie » choisie : Descartes introduit ici la médiation de la méthode. Il n’y a aucune consécution mécanique directe entre la puissance de bien juger et l’opinion (ou la science), parce que des observations, des choix de procédures, des règles, des raisonnements, etc., s’interposent. Bref, le produit est un résultat, et non l’effet d’une spontanéité. Cette dernière ne demeure que dans l’acte d’affirmer ou de nier, qui est proprement un jugement.
-  L’objet visé : sachant déjà que nos opinions peuvent varier selon les voies choisies, il faut encore ajouter qu’elles dépendent des choses que nous considérons. En logique, le principe de non-contradiction ne joue que si l’on suppose le même objet A. La vérité est alors A ou non-A, nécessairement. Mais quand nous sortons de la forme du discours, il en va tout autrement, parce qu’il ne s’agit plus de A qui est A, mais d’une foule d’objets possibles, tous différents. Nos opinions diffèrent parce que les objets considérés sont différents. Alors une opinion ne s’oppose plus à une autre comme le vrai s’oppose au faux, puisqu’elles ne parlent pas de la même chose.
-  Si l’on combine la diversité des voies avec celles des objets considérés, on comprend la diversité des opinions. Qui en est responsable ? Nous. Descartes insiste : nous « conduisons » nos pensées. Ces « pensées » sont traitées comme des produits, des éléments passifs, qui résultent des procédures suivies. Le problème n’est plus d’avoir l’esprit bon, mais de l’ « appliquer » bien. Cette application désigne la méthode. L’adverbe « bien » désigne la manière d’appliquer. Il relève donc d’une autre sphère que l’outil. Nous pénétrons dans un domaine qui est celui de l’action. La science cartésienne est volontariste.

Deux exemples :
-  L’exemple des « grandes âmes » : en affirmant qu’elles sont capables des « plus grands vices » comme des « plus grandes vertus », Descartes veut montrer que nos qualités natives nous rendent capables des contraires (le meilleur aussi bien que le pire). Ce qui souligne l’importance d’une méthode pour faire le bon choix. L’exemple se situe dans le registre moral, ce qui peut étonner. Il apparaît ici que la méthode cartésienne ne dissocie pas le pur savoir et la conduite pratique de l’existence. La lettre-préface des Principes de la philosophie le confirme : la morale est la troisième branche de l’arbre philosophique, dont les racines sont la métaphysique et le tronc unique la physique.
-  L’exemple des marcheurs : c’est une variante de la fable du lièvre et de la tortue appliquée à la méthode. Par rapport à la marche, la course permet d’avancer plus vite. Et pourtant, on a beau aller « fort lentement », on « avance beaucoup davantage ». Comment expliquer ce paradoxe ? A nouveau, tout dépend du « chemin » -de la voie suivie, donc de la méthode. La rectitude du cheminement compense plus que largement la vitesse, puisque la droite désigne la distance la plus courte. Or la lenteur permet la sélection du « droit chemin », tandis que la précipitation nous fait errer dans les mauvais. Le bon ordre prend du temps, et le temps est une condition de l’accès à la vérité. Quand on va trop vite, on ne passe pas par les points exigés par la chaîne des raisons, on saute les articulations, on brûle les étapes. Sorti du droit chemin, ce serait miracle ou hasard que de tomber sur le but recherché. Et encore, il manquerait les conditions qui font la nécessité de la vérité trouvée. La science n’est donc pas indépendante de ses procédures. Cet exemple est une métaphore de l’ordre de la connaissance.

4) L’argument du témoin Descartes
Se citant lui-même comme témoin, Descartes avoue que son esprit est inférieur en qualité à celui de « quelques autres ». S’il a brillé dans les sciences, ce n’est donc pas à cet esprit qu’il le doit, mais à sa méthode. S’il est capable d’obtenir de tels résultas avec l’esprit dont il est pourvu, cela prouve à plus forte raison que c’est bien sa manière de procéder -donc sa méthode- et non les performances natives qui sont en cause. Il est la preuve vivante de l’explication fournit.
5) L’argument de la tradition philosophique
Revenant sur la raison à la fin du texte, Descartes quitte le registre du témoignage pour emprunter l’argumentaire le plus commun de la philosophie. Pour quelqu’un qui récuse l’argument d’autorité et veut tout reconstruire à partir d’un nouveau socle, l’affaire ne manque pas de piquant. D’ailleurs Descartes se maintient à une distance prudente de l’argument d’autorité : « Pour la raison (...), je veux croire qu’elle est tout entière en un chacun. » Il s’agit bien d’une prise de position volontariste, d’ordre théorico-pratique, qui commande l’adhésion. C’est quasiment une profession de foi rationaliste (croire en la raison). Mais ce n’est pas une simple croyance, affectée de probabilité, donc de doute. La rationalité de l’homme en tant qu’homme est la base de tout l’édifice du savoir.
Quelle est la fonction de cette nouvelle argumentation ? Ayant mis le commun des mortels de son côté, Descartes n’oublie pas de se rallier le camp philosophique. Les mauvais coucheurs pourront chicaner : dans la tradition d’Aristote, la forme humaine ne constitue l’individu réel qu’en composition avec la matière. Descartes évite cette référence. Il passe également sous silence le principe proprement cartésien de la séparation des substances (substance pensante d’un côté, qui suffit à me constituer, substance étendue de l’autre, objet d’investigations scientifiques). Il se contente d’invoquer l’opposition classique de la substance et de l’accident. L’accident appartient à l’être (par exemple : être brun ou blond) mais pas à son essence. L’esprit que nous venons d’opposer à la raison est, en ce sens, un accident. Mais la raison est la différence constitutive de l’espèce humaine. Et, dans ce cas, il n’y a aucune différence de degré, mais seulement de nature. On est homme ou on ne l’est pas. C’est un « tout ou rien ».

Bilan général
-  La raison est égale chez tous les hommes, ce qui se prouve d’un côté par témoignage universel (consensus à partir de l’absence de désir), de l’autre côté par nécessité philosophique.
-  La confusion entre la raison et l’esprit rend compte des inégalités apparentes entre les hommes.
-  La diversité des opinions et l’existence de l’erreur s’expliquent par des différences de méthode, laquelle décide de tout.

II. LA CONFECTION DU PLAN

Le texte une fois annoté, les concepts bien triés sur une feuille séparée, avec les analyses adéquates, l’argumentation soigneusement étalée avec toutes ses articulations, nous voici en mesure de confectionner un plan détaillé.
Divers points d’ancrage, déjà repérés, permettent de diviser le texte selon ses parties naturelles. Les expressions articulatoires (du type : « car », « et ainsi ») nous offrent les moyens de spécifier les moments, que l’analyse des contenus permet de titrer.

1) Premier moment : depuis « Le bon sens... » jusqu’à « ...égale en tous les hommes », Descartes traite du fait de la raison.
Posons donc la question : qu’est-ce que le bon sens ?
Il faut alors suivre son texte ligne à ligne, en pointant les notions importantes et en déployant l’argumentation soutenue. Ce qui nous donne :
-  Le motif du bon sens comme raison ;
-  Le témoignage de l’absence de manque, donc de désir ;
-  La « puissance » de bien juger et la liberté de la raison.

2) Deuxième moment : à partir de « et ainsi... » jusqu’à « s’en éloignent », Descartes s’interroge sur le rapport entre méthode et vérité.
Posons la question : si la raison est égale chez tous, comment la vérité peut-elle faire problème ? C’est que tout est affaire de méthode :
-  Le fait de la diversité des opinions ;
-  Les deux pôles de variabilité : la voie suivie et l’objet visé ;
-  La conduite de nos pensées
-  Les deux exemples.

3) Troisième moment : à partir de « Pour moi... » jusqu’à la fin, Descartes brosse le portrait du philosophe (nous dirions même, aujourd’hui, du « savant »), avec sa condition essentielle (la raison naturelle) et ses conditions accidentelles(les qualités et les défauts d’un esprit particulier).

Posons la question : concrètement, qu’est-ce qui fait le philosophe (au sens large) ?
-  On pourrait croire que les performances de l’esprit sont décisives. Tout en indiquant les qualités qui le constituent, et qui peuvent varier, Descartes se cite lui-même comme témoin de l’insuffisance de cette thèse : jouissant d’un esprit médiocre, il prétend pourtant avoir puissamment avancé.
-  Si l’esprit admet les différences de degré, ce n’est pas le cas de la raison, pour une question de principe.
-  Il en résulte que ni le génie ni le talent ne font le philosophe, mais la méthode.

Pour conclure
-  La clef du savoir, c’est la méthode, et rien d’autre.
-  La condition de possibilité et de réalité de tout savoir, c’est la raison, qui caractérise l’humaine condition.
-  Le problème devient donc celui des moyens mis en œuvre, que Descartes a lui-même expérimentés pour son plus grand profit.
-  Il nous recommande donc de faire comme lui.

Observations techniques

-  Remarquons qu’il n’est pas toujours aisé de passer des mots aux notions.
-  Retenons cet exemple de notion sous-jacente, sans présence du mot : la méthode.
-  Retenons cet exemple de notion impliquée : la liberté.
-  La difficulté première de ce texte était de savoir de quoi il parle exactement, nous avons d’abord mis l’accent sur la recherche des notions clés. La mise au jour de l’argumentation est venue après. Ce dispositif pourra varier selon les textes -en réalité, c’est à un va-et-vient entre arguments et notions qu’il faut procéder.
-  Nous avons ici volontairement forcé l’ampleur des étapes préparatoires. Avec l’accoutumance, on pourra entrer plus vite dans une analyse ordonnée.

III. ELEMENTS POUR UN COMMENTAIRE

1° A propos du titre 1 du plan, sur le « bon sens » ou la raison
-  Du point de vue de l’économie de la pensée cartésienne, le consensus sur la raison n’est pas ici une pièce de la quête du cogito, mais le fondement de toute science possible.
-  Cette raison est celle des hommes tels qu’ils sont, et elle ne tient sa consistance que d’elle-même. C’est pourquoi on peut s’offrir le luxe d’ironiser sur la suffisance du bon sens tel qu’il est éprouvé. Ce thème remonte à Erasme, Eloge de la folie (tous les hommes sont assez fous pour se croire raisonnables), en passant par Montaigne (Essais, II, XVII), pour aboutir à cette explication de Descartes dans son Entretien avec Burman : « Car chacun se plaît au parti qu’il prend, et autant de têtes, autant d’avis. Or c’est là justement ce que l’auteur entend ici par bon sens ».
-  Descartes développe une philosophie du jugement, non une philosophie du concept ou du raisonnement (d’où ses critiques du syllogisme). Ceci est à relier à la théologie cartésienne, selon laquelle Dieu est la toute-puissance instaurant les vérités éternelles, et non d’abord Sagesse ou Logos (comme dans la philosophie de Leibniz). L’homme cartésien est à l’image de ce Dieu. Il y a ici toute une thématique de la liberté.

2° Sur le titre 2 du plan, au sujet de la méthode- La méthode est ici centrale. Il ne s’agit pas de conversion, de contemplation, de réforme de l’entendement ou de critique de la raison. Encore moins d’inscription dans une tradition philosophique héritée. La vérité n’est pas le fruit d’une libération du prisonnier par un autre (Platon), mais le résultat d’une quête volontaire -volontariste- conduite en première personne (« Je »). Le titre de l’ouvrage est tout un programme : Discours de la méthode « pour bien conduire sa raison et chercher la vérité dans les sciences ».
-  La présentation que fait Descartes du Discours est claire : ces « sciences » sont la morale, la métaphysique, la physique et la médecine. La méthode a donc un usage général, conformément aux indications contenues dans la lettre-préface aux Principes qui fait de la philosophie l’étude de la sagesse, laquelle est « la plus parfaite connaissance de toutes les choses que l’homme peut savoir ». Ceci nous fait comprendre pourquoi Descartes a choisi certains exemples, et pourquoi un passage du Discours fait du projet des Méditations un des fruits de la méthode.

3° Sur le titre 3 du plan, à propos du « savant »
-  En s’affichant parmi les esprits les plus communs, Descartes récuse le modèle du savant génial, qui doit ses découvertes à des « dons » hors du commun. La supériorité dont le Discours se veut le manifeste est donc à inscrire exclusivement au compte de la méthode. L’esprit étant ce qu’il est, ce qui compte est d’apprendre à le diriger -d’où ces règles pour la direction de l’esprit (Regulae) qui font l’objet d’un ouvrage à part, d’où les règles évoquées dans le Discours lui-même, l’ensemble pouvant, dans le cas d’un commentaire érudit, faire l’objet d’une comparaison instructive.
-  Les notions exposées par Descartes (pensée, imagination et mémoire de l’esprit, raison commune) excluent implicitement d’autres types de données, comme le recours à la tradition philosophique ou l’apprentissage de la logique (syllogisme). Ceci prépare l’exposé que fera Descartes sur son itinéraire personnel, la chance qu’il a eue de ne pas être déformé, son projet de repartir sur des bases neuves pour construire un édifice tout nouveau. C’est un plaidoyer pour la « lumière naturelle » (raison) qui, si elle n’a pas été déformée, est nécessaire et suffisante pour progresser selon la seule méthode.
-  La forte insistance sur le caractère d’expérience personnelle, combinée au principe de la raison commune et de la relativité des performances des esprits, fait de Descartes un pionner et un témoin. D’où les exposés ultérieurs sur les résultats déjà obtenus dans tous les domaines du savoir. Comment en rend-il compte ? Si la commune raison naturelle et un esprit pas plus doué que celui du commun lui ont suffi, ils nous suffisent aussi. L’entreprise présente ainsi un caractère quasiment « démocratique ». Pour accéder aux mêmes résultats que Descartes, il nous suffit de l’imiter -à condition de passer nous aussi par sa méthode. Cette dernière prend ainsi le caractère d’une véritable vertu qu’il nous faut acquérir.


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