LA DISSERTATION

samedi 13 janvier 2007
par  Lydia COESSENS

LA METHODE

I.Questionner, interroger, tel est l’axe fondamental de la dissertation philosophique, laquelle doit poser des questions adéquates, selon un mouvement de pensée unifié et cohérent. Mais qu’est-ce que philosopher ? Si la philosophie est maïeutique et questionnement radical, elle est aussi, nous montre Descartes , doute méthodique.
Pas de philosophie sans doute. Mais il ne s’agit pas de suspendre le jugement de manière définitive. Le doute est une attitude critique, volontaire, radicale et provisoire : une méthode.

Critique : le doute fait l’examen d’une réalité quelconque dans le dessein, le but de l’évaluer, de formuler un jugement d’appréciation à son sujet, dans le but de fonder la certitude de manière inébranlable. Le doute est critique car il permet de distinguer certitude et opinion. Il a une fonction discriminatoire.

Volontaire : le doute diffère d’une attitude d’esprit spontanée. Il est le fruit d’une décision réfléchie et libre. Parce que nous avons été enfants avant que d’être hommes, parce que l’enfant est dirigé par de fausses opinions, par des préjugés (des opinions ou principes qu’un individu tient pour vrais sans les avoir examinés), il faut suspendre le jugement de manière volontaire.
Le doute est volontaire parce que la raison doit tout recommencer, parce que de fausses opinions sont nées des préjugés, mais aussi parce que nous jugeons trop vite (précipitation).

Radical aussi est le doute : il s’attaque aux racines et aux fondements des opinions. Il met en question les bases du savoir : ce sont toutes les vérités qui se trouvent mises en question. Il s’agit de prendre en compte les fondements sur lesquels repose chaque jugement.
Ce doute est provisoire : il s’agit de suspendre provisoirement le jugement dans le but de fonder la certitude de manière inébranlable.
Le doute est donc une méthode : un chemin parcouru par l’esprit pour parvenir au vrai.

Règles essentielles de la méthode :

1. Les préceptes cartésiens

 :
· Douter : suspendre le jugement pour examiner le bien-fondé d’une assertion.
· Analyser : décomposer les énoncés ou intitulés ; défaire un tout en ses parties, devenues objet d’un examen détaillé.
· Opérer une synthèse : progresser du simple eu complexe.
· Privilégier l’ordre : procéder selon une disposition régulière et rationnelle.

2. La démarche et les procédés hégéliens

 :
· Intégrer les contradictions -à savoir les caractères de ce qui réunit des éléments incompatibles -dans le mouvement de la pensée.
· Réaliser une synthèse de la thèse (affirmation) et de l’antithèse (négation) à travers l’intégration des contradictions : assurer le passage d’un terme au terme antithétique en surmontant la contradiction.
· Dialectiser en assouplissant tous les concepts, en remplaçant les notions fixes par des notions en devenir, en passant du point de vue permanent à celui privilégiant le mobile et le changeant.

3. Règles spécifiques des exercices philosophiques

· Mettre un intitulé en interrogation : questionner et problématiser.
· Travailler des concepts, des représentations abstraites.
· Expliciter clairement le sens des termes : définir soigneusement ; produire de bonnes définitions.
· Recourir à l’exemple pour unifier le concept et le concret, l’idée et l’existence.

II. QU’EST-CE QU’UNE DISSERTATION PHILOSOPHIQUE ?

1. Visées

La dissertation philosophique vise la formation de l’esprit et la maîtrise de la pensée. La réussite à l’examen du baccalauréat sanctionne la capacité à mettre en œuvre une pensée vivante et autonome.
Le monde qui nous entoure, nous-mêmes, notre existence, sont des sources de questions auxquelles il importe de savoir répondre. La dissertation philosophique est un exercice qui doit vous apprendre à traiter les questions qui touchent à la condition humaine dans ses fondements essentiels : qu’est-ce qu’être ? Qu’est la mort ? Pourquoi une morale ? La vie a-t-elle un sens ? Qui est l’autre ? , etc. De telles questions exigent une méthode qui forme l’esprit et lui permette d’affronter intelligemment questions et problèmes fondamentaux.

2. L’intitulé de la dissertation philosophique

vous propose un sujet de réflexion qui vous interroge (ex. Exister, est-ce simplement vivre ? Dans quelle mesure peut-on se libérer du passé ?). L’interrogation met en jeu des concepts, des notions abstraites (la conscience, la morale, le bonheur, le désir, etc.) L’objectif de la dissertation est d’apporter une réponse argumentée à l’interrogation initiale : afin de ne pas verser dans l’arbitraire, vous devez mener le lecteur vers cette réponse argumentée à travers un cheminement de pensée ordonnée, qui paraisse naturel et évident, et non point artificiel et factice.
Comment construire ce cheminement ? Comment trouver les arguments qui le constituent ? En questionnant. La stratégie fondamentale de création de la dissertation consiste à questionner. , à questionner sans relâche, à interroger, à douter, à soupçonner, non seulement l’intitulé du sujet, mais tout ce qui découle des questions que vous posez à son propos. Ce processus est le seul auquel vous puissiez recourir, car l’interrogation du sujet ne conduit jamais à une réponse directe. Ce questionnement aboutira à un problème philosophique décisif, sous-jacent au sujet, dont la solution vous permettra d’apporter une réponse rigoureusement argumentée à l’interrogation initiale.
Par exemple, on vous demandera : « Ce que la morale autorise, l’Etat peut-il légitimement l’interdire ? » Les termes de « morale » et d’ « Etat » désignent des notions complexes, liées à des significations variées et à des acceptions peu homogènes, comportant des formes sensibles et concrètes, mais aussi des abstractions, telle l’organisation étatique. Pour répondre, vous serez amenés à étudier les relations entre morale, qui gouverne la conduite des hommes, personnelle et collective, et la politique, art de diriger l’Etat. La nature de ces relations constitue le problème majeur que soulève cette question : si vous ne prenez pas position sur ce problème (la morale doit-elle ou non s’imposer à la raison d’Etat, à savoir la considération d’intérêt public que l’on invoque pour justifier une action juste ou injuste en matière politique ?), vous ne pouvez pas répondre sérieusement à la question. Chaque question posée, lors d’une dissertation philosophique, soulèvera un ou plusieurs problèmes, qu’il sera nécessaire de résoudre, pour apporter une réponse argumentée et solide à l’interrogation de l’intitulé.
Construire un questionnement complet et ordonné, résoudre le problème philosophique en argumentant avec rigueur : voilà les deux actes essentiels de la dissertation philosophique.

L’intérêt principal d’un devoir de philosophie réside dans son souci d’approfondir les concepts fondamentaux du sujet et dans une rédaction rigoureuse, distinguant nettement tel concept d’un autre (par exemple, croire n’est pas savoir ; exister n’est pas vivre). Une dissertation littéraire ne désigne pas un travail du concept. Dans les deux cas, il faut toutefois obéir à certaines normes : présentation en trois parties -introduction, développement et conclusion- , rigueur de l’expression, clarté de l’écriture, paragraphes bien délimités...

3. La dissertation n’est ni une question de cours, ni un empilement de connaissances.

On vous demande de savoir conduire un raisonnement destiné à apporter une réponse à la question posée et une solution aux problèmes qu’elle soulève. Une récitation (passive) de connaissances ne peut jamais aboutir à ce résultat. Il s’agit de penser par soi-même, d’avoir le courage de juger. Il ne s’agit pas de réciter tout ce que vous savez. La dissertation est un exercice de la raison.

Résumé :La dissertation philosophique se définit comme un exercice de la réflexion autonome, comme un raisonnement progressif et rigoureux, tendant à résoudre, au moins partiellement, un problème soulevé implicitement dans l’intitulé initial du sujet, problème dont la solution est indispensable pour répondre à la question posée : elle désigne un itinéraire dynamique, aboutissant à une conclusion claire qui ramasse les résultats essentiels du débat développé dans le cours du devoir.
Organisée en parties cohérentes, analysant un problème et l’approfondissant, et ce afin de répondre à une question précise, la dissertation est l’exercice philosophique par excellence.

III. PERILS A EVITER :

1. Le hors-sujet

Est hors sujet ce qui est à l’écart de l’objet précis soumis à la pensée, ce qui est en-dehors de la question traitée.
Pourquoi est-ce un péril qui vous guette en permanence ? Parce que les termes du langage sont ambigus, mais aussi les savoirs et les connaissances pour un débutant. L’erreur la plus fréquente est celle qui consiste à composer une dissertation sur un sujet voisin ou même complètement différent de celui proposé, soit à la suite d’une méprise caractérisée sur le sens d’un terme, soit par une dérive dans le corps du développement, dérive due à l’absence de maîtrise des connaissances et du raisonnement qui les enchaîne.
D’une manière générale, dans la mesure où il est difficile de penser par soi-même, trop de candidats essaient de se raccrocher à tout prix à des éléments connus et ils n’y parviennent pas toujours très bien. Ils se retiennent à des points d’appui mal adaptés aux intitulés précis et frôlent le hors-sujet.
Que faire pour éliminer le hors-sujet ?
· Méfiez-vous des mots qui ont des sens très différents et vérifiez bien la signification que vous privilégiez par rapport au sujet pris globalement.
Exemple : conscience
Sens moral : capacité de distinguer le bien du mal
Sens psychologique, philosophique : connaissance de soi.
Dans le sujet « Suis-je ce que j’ai conscience d’être ? », le mot conscience doit être pris principalement dans la seconde acception du terme.
· Vous citez une théorie ou un auteur à l’appui de l’argument que vous développez. Vous pensez maîtriser cette théorie. Résistez à l’envie d’étaler votre savoir si ce dernier ne doit jouer qu’un rôle secondaire dans votre démonstration.
· Relisez toujours très soigneusement le sujet et rejetez les approches s’éloignant trop de l’intitulé.
· Répudiez le style « question de cours ». Il ‘y a jamais deux intitulés entièrement semblables. Si vous traitez une question de cours, vous êtes dans le hors-sujet puisque tout intitulé est particulier.

2. La réflexion superficielle

Certaines copies sont, apparemment, claires. Mais le correcteur n’y trouve rigoureusement rien : que des vues superficielles et plates, un défilé de remarques dont le contenu philosophique est inexistant, une suite de fausses évidences. Le candidat n’a pas eu le courage de faire l’effort de réflexion nécessaire. Ballotté par les distractions ou médias, par les opinions courantes, il n’est pas en mesure de se livrer à l’exercice du doute, de manière à accéder à un raisonnement philosophique. Philosopher, c’est se mettre à douter, se méfier de l’opinion vague et creuse, véhiculée par un « débat » télévisé ou une « conversation de café ». Pour éviter la copie superficielle : lire et vouloir vraiment comprendre, grâce au doute et à l’éveil spirituel qu’il engendre.
Ayez le courage d’introduire, dans vos devoirs, une véritable inquiétude, d’ouvrir un problème.

3. L’absence de structure

Structure : manière dont un édifice est construit ; agencement des parties d’un bâtiment ; disposition des parties d’un ensemble abstrait.
L’absence d’agencement réel est un des principaux périls de la dissertation. Ce caractère informe choque le correcteur, qui se trouve plongé dans un magma exaspérant, dans un mélange confus.
L’introduction s’étire sans que des données précises et claires soient analysées. Les paragraphes se mélangent, sans que le correcteur puisse conduire par ordre les pensées, en allant du plus simple au plus complexe. Nous sommes ici dans le règne du chaos, du mélange, où toutes les notions s’entremêlent, au sein d’un travail décousu.
La règle essentielle n’est pas appliquée : une idée par paragraphe.

4. L’oubli ou le refus des qualités formelles de la langue

L’absence de maîtrise de la langue représente un défaut majeur.
Les formes et la correction du discours philosophique incarnent, d’une part, le respect vis-à-vis du correcteur et de vis-à-vis de soi-même, et, d’autre part, une maîtrise de la pensée en tant que telle. Car la langue, l’expression juste dans des mots et dans un vocabulaire, l’organisation au sein d’une syntaxe correcte ne sont pas des éléments extérieurs à la pensée : ils forment la réflexion elle-même. Un vocabulaire pauvre, approximatif, une syntaxe défectueuse signifient une dissertation et une méditation squelettiques et schématiques. L’acquisition d’un langage juste, précis, adéquat, permet de former la pensée. Donc la maîtrise de la langue est indispensable au bon déroulement de la dissertation.


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