Genèse et histoire du concept de liberté

Des grecs aux modernes
vendredi 11 janvier 2008
par  Lydia COESSENS

Comprendre que les concepts ont une histoire, ici la liberté est le résultat de conquêtes et d’élaborations intellectuelles, religieuses, politiques.

GENESE ET HISTOIRE DU CONCEPT DE LIBERTE

L’idée que nous nous faisons aujourd’hui de la liberté est commandée par le double enracinement de notre pensée dans la pensée grecque et dans la pensée juive et chrétienne.
La question de la liberté nous vient aujourd’hui sur un mode divisé : d’une part, elle signifie la possibilité pour un homme de se dire responsable de cet ensemble de hasards et de choix qu’on appelle une vie, et, d’autre part, elle évoque la possibilité d’une destinée collective par laquelle une communauté affirme la maîtrise au moins relative de sa propre histoire.

I. La pensée grecque

La liberté est un tout, c’est le tout de l’homme qui est concerné par la liberté. La liberté est le triomphe de la conscience sur la nature, c’est la décision de s’arracher à l’informe du monde matériel. La liberté est puissance affirmative.
L’idée de liberté se trouve énoncée dans la cité classique au travers de trois termes : elle est un statut, une capacité et une autorité-puissance. Elle n’existe pas hors du cadre de la cité : s’il y a liberté c’est à l’intérieur de cet espace qui est à la fois celui de la loi comme limite préalable (nomos) et celui de l’existence convenable, morale qui s’y conforme (ethos, d’où provient le mot « éthique »)
L’homme libre est le maître, celui qui n’est pas esclave (qui est du côté de la sous-humanité) =statut
Cette définition de la liberté comme indépendance, le fait d’être maître de soi, contient en elle une idée que nous accordons mal aujourd’hui avec nos représentations de la démocratie : celle d’une fonction royale. L’homme libre est celui qui, n’étant pas esclave, est délivré, grâce au travail de celui-ci, de tout ce qui ne concerne pas les activités nobles du maître. L’homme libre est aussi le maître de la parole(logos), de la vérité, celui dont la parole fait loi : c’est sa parole et il en répond.
Le maître est celui qui est à jamais séparé des esclaves ; il est celui qui manifeste une capacité inconditionnée de donner ou non son assentiment à un événement.
Cette liberté-puissance est constamment confrontée à un bord extérieur ou inférieur qui est la « barbarie » comme étrangeté, altérité, illimitation ou animalité.
C’est donc la liberté comme œuvre qui est en jeu. L’homme a à se façonner, à se constituer soi-même comme belle œuvre selon un modèle à la fois esthétique et moral. Il s’agit de façonner ce qui autrement serait animal ou sauvage.
Est libre celui qui refuse de s’abandonner à l’illimité du sensible (maîtrise des passions et des désirs), celui qui refuse à la fois de se prendre pour un dieu et de rejoindre la nuit informe des bêtes (comme le tyran)
Pour fuir les pièges du sensible, il faut se tourner vers le lieu divin. Socrate est ainsi l’incarnation philosophique de cette conversion de l’âme : est véritablement libre celui qui peut se réclamer d’une vérité qui n’est pas de ce monde. C’est la souveraineté de celui qui a renoncé aux idoles sensibles pour contempler le soleil qui ne meurt pas.

II. La pensée judéo-chrétienne : culpabilité, responsabilité et pardon.

Contrairement à la pensée grecque, l’univers biblique admet l’existence d’un Dieu créateur produisant le monde à partir de sa propre initiative et produisant corrélativement l’homme comme sa créature, qu’il dote d’une liberté inédite.
L’homme est cette subjectivité nouée à son créateur par une relation de parole et d’alliance qui installe en lui l’abîme d’une capacité à être un commencement absolu du bien et du mal.
La liberté première est d’abord celle de Dieu qui fait être le monde par la vertu de sa parole : « Dieu dit : que la lumière soit ! » ; et c’est ensuite celle d’Adam, à qui Dieu délègue le pouvoir de nommer. Par sa parole l’homme salue son créateur ainsi que ce premier autre humain qu’est Eve.
Il n’existe pas de liberté solitaire. La liberté, c’est la liberté-parole. Il faut donc dire que l’homme n’est libre que sous le regard de la loi comme maître transcendant. C’est dans un même geste que le Dieu de l’Alliance pose la loi-commandement (« Tu ne tueras point »), la liberté radicale du sujet humain (tu peux décider de tuer) et la liberté infiniment désirable de l’autre, mon prochain, par-delà cette apparence finie que je peux détruire.
Cette liberté-parole est une liberté-désir qui reçoit tout son sens de la loi qui lui assigne une borne, signifiant dans le même temps qu’aucun homme n’est seul, que tout homme rencontré porte en lui le visage de l’humanité entière et que la liberté d’un seul engage la liberté de tous.

La pensée chrétienne va accentuer la liberté comme responsabilité, la dimension messianique de la liberté comme accomplissement d’une Promesse, une définition de l’exercice de la liberté comme guerre entre deux mondes ou deux cités (cité de Dieu).
Cette pensée insiste sur la culpabilité mais en tant qu’elle est liée à la responsabilité. Cette dernière est un don royal, le don de celui qui peut promettre. La liberté, c’est la liberté du pacte, de l’engagement et de la promesse tenue.. . ou non tenue.
Il ne s’agit pas d’une liberté momentanée, enfermée dans son présent, ni d’une liberté individuelle fermée aux événements qui la précèdent comme à ceux qui vont suivre et la prolonger. Est chrétien le sujet qui vient inscrire sa vie choisie entre la mémoire fidèle à la gloire première (celle qui fut perdue à l’origine des temps), l’adhésion à la parole vivante venue accomplir la Promesse (le Christ) et l’espérance active de la gloire qui sera restaurée à la fin des temps, au moment du Jugement.
Ce sujet libre selon le pacte christique est un sujet guerrier ; il est pris dans le combat de la chair et de l’esprit. A la fin des temps ; chacun sera partagé entre la « cité de Dieu » et la « cité de l’homme ». Il s’agit de choisir le service du meilleur Maître. La vraie liberté, c’est la soumission joyeuse au Maître dont la parole fonde et juge le monde, celui qui dépose les puissants et qui élève les humbles.

III. Le sujet moderne

1. Descartes
Il est le premier à produire avec l’énoncé du « Je pense » une définition du sujet moderne. Cette définition est d’une part celle d’un sujet pensant assuré de sa propre pensée. La certitude de ce sujet pensant est tout ce qui reste de certain et d’assuré après que Descartes ait mis tout en doute, tant la certitude sensible (le corps, le monde qui m’entoure) que la certitude intellectuelle (des idées mathématiques). Mais même si je peux douter de tout, il reste que pour douter, il faut bien que je sois, il faut bien qu’il y ait un sujet du doute. C’est la saisie de la conscience de soi comme indubitable (ce dont on ne peut douter).
D’autre part, elle est celle d’un sujet savant capable de maîtriser par sa seule raison les lois auxquelles l’ensemble de la nature obéit.
La méthode est le chemin pour trouver le vrai. Si la raison ou le bon sens est égale chez tous les hommes, tous n’en usent pas correctement. Seule la méthode le permet. Quatre règles forment le noyau de cette méthode explicitées dans le Discours de la méthode :
· L’évidence qui consiste à juger vraies seulement les idées claires et distinctes, en mettant à distance les opinions ; il ne faut admettre comme vérité que les idées dont il n’est pas permis de douter.
· L’analyse par laquelle on divise les problèmes en autant de questions élémentaires et séparées
· La synthèse par laquelle on va du plus simple au plus complexe par un enchaînement rigoureux. Il s’agit de procéder selon l’ordre.
· Le dénombrement ou énumération qui consiste dans le recensement de toutes les intuitions qui se succèdent dans la déduction afin de vérifier qu’aucun maillon de la chaîne de l’ordre des raisons n’ait été oublié.

Si je commets des erreurs, cela tient à ce que la volonté est en moi parfaite alors que la puissance de mon entendement est finie, limitée. Reste à apprendre à confiner la puissance de la volonté dans les limites de la droite raison, et ce bon usage de la liberté devrait nous prémunir contre l’erreur et la faute.
Il reste que Dieu ne m’a pas créé comme pure pensée mais aussi comme « mélange de l’esprit avec le corps », que Dieu est aussi à la source de ces choses qui de l’extérieur viennent frapper mes ens, et que de ce point de vue je ne suis pas logé dans mon corps « ainsi qu’un pilote en son navire », pour reprendre l’expression des Méditations métaphysiques. En somme, il existe une union de l’âme et du corps qui constitue cette région de l’involontaire, des passions, sur laquelle le pouvoir de la raison vient se briser.

2. Liberté et autonomie chez Kant
Kant est celui qui met en évidence le dualisme de l’homme : l’homme est à la fois un être empirique, sensible soumis aux lois de la nature, au mécanisme naturel et il est un être raisonnable détenant en lui les conditions de possibilité d’une autonomie morale.
Cette distinction rend difficile d’affirmer qu’aucune de nos actions sera entièrement libre et morale puisque nos actions ont lieu dans le monde sensible et sont donc explicables par les lois de la nature. Mais il reste que, du fait que la raison est en nous et exprime ses exigences, qu’il est nécessaire de penser l’homme comme étant un être susceptible d’agir moralement. La raison morale répond à la question « Que dois-je faire ? », comment dois-je me conduire ? C’est d’une causalité libre qu’il s’agit. Elle se déduit logiquement de ce « tu dois » qui est à l’intérieur de moi la voix de la conscience, la voix de la raison et qui est la seule preuve que je ne suis pas simplement soumis aux lois de la nature. Si « je dois », en effet, c’est que je ne suis pas à l’avance déterminé : c’est la même chose de se savoir libre et de se découvrir le siège d’un énoncé inconditionné (ne dépendant pas de l’intérêt sensible) qui vaut au-delà de toute détermination sensible (il n’est pas certain, par exemple, que la crainte de la mort ne me poussera pas à faire un faux témoignage mais il est assuré que je peux m’y refuser).
Cette liberté apparemment négative est ce que Kant nomme autonomie, capacité de se donner à soi-même sa loi. Pour autant une telle liberté n’est ni réellement solitaire ni étrangère à ce qui peut se présenter comme opacité d’un « mal radical ». Elle n’est pas solitaire, puisque la découverte en moi du « tu dois » inconditionné de la moralité est aussi bien la découverte d’une exigence raisonnable universelle : je dois agir, non pas en fonction de mon propre intérêt, non pas de façon égoïste, non pas par sentimentalité, mais en fonction du respect que je dois à ma personne et à celle d’autrui, en fonction de l’humanité. La fin visée doit être celle des êtres raisonnables vivant en harmonie les uns avec les autres.
Mais elle n’ignore pas non plus l’énigme du mal radical : la raison bute ici sur le mystère d’une volonté intrinsèquement mauvaise. Mais cette possibilité ne doit pas m’empêcher de faire en sorte d’agir librement et donc moralement.

3. L’autonomie politique chez Rousseau
Rousseau est un des théoriciens politique qui a mis le plus en avant, à l’époque moderne, la notion de liberté comme inconditionnelle et inaliénable dans son œuvre Du contrat social :
« L’homme est né libre et partout il est dans les fers »
« Renoncer à sa liberté, c’est renoncer à sa qualité d’homme, aux droits de l’humanité, me^me à ses devoirs. Il n’y a nul dédommagement possible pour quiconque renonce à tout. Une telle renonciation est incompatible avec la nature de l’homme ; et c’est ôter toute moralité à ses actions que d’ôter toute liberté à sa volonté »
Il s’agit là d’une liberté-indépendance d’origine métaphysique : c’est avant toute considération concrète qu’elle est affirmée, et elle semble en même temps antérieure à toute invocation d’une nature humaine universelle. Reste que la vie en société est nécessaire eu que la société veut dire « droit », c’est-à-dire ce qui sépare radicalement la socialité de toute nature : « Le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître, s’il ne transforme sa force en droit, et l’obéissance en devoir » : même un tyran qui use de la force sait très bien qu’il ne pourra rester au pouvoir que s’il passe par le droit. Le droit est ce qui doit présenter une stabilité et renvoyer à des exigences raisonnables condamnant tout usage de la violence. Un contrat est donc nécessaire.
D’où le problème quasi mathématique que Rousseau énonce : « trouver une forme d’association[...]par laquelle chacun, s’unissant à tous, n’obéisse pourtant qu’à lui-même, et reste aussi libre qu’auparavant »
La réponse donnée consiste à montrer que l’on ne devient véritablement libre qu’en abandonnant la liberté primitive, naturelle, laquelle n’est en réalité que soumission à ses désirs, à son intérêt égoïste, qu’aliénation, pour trouver une liberté politique vraie, celle qui lie l’homme à la loi. C’est par la loi que se réalise la liberté, mais une loi qui est le fruit de la volonté générale (qui suppose de raisonner en fonction de l’intérêt général et non en fonction de son intérêt égoïste) et non de l’arbitraire.
Il s’agit donc de substituer à la donnée de départ (une multitude de volontés individuelles) un être inédit qui sous le nom de volonté générale se trouve doté d’une autorité nouvelle et souveraine. C’est le peuple en tant qu’il est souverain, en tant qu’il prend les décisions.
Il reste que, pour que cette association subsiste, il faille entreprendre des mesures extrêmes : « quiconque refusera d’obéir à la volonté générale y sera contraint par tout le corps : ce qui ne signifie autre chose sinon qu’on le forcera à être libre »
Cela veut dire qu’il existe deux significations du mot « liberté » qui ne se rejoignent pas : il y a la liberté-indépendance, antérieure à toute autorité positive et la liberté-pacte, politique ou liberté-droit, qui suppose politiquement la soumission à une raison commune, à un intérêt général.

CONCLUSION

On pourrait être conduit à penser qu’il faudrait renoncer à toute idée d’un principe inconditionné comme à toute universalité. Mais cela conduit à poser que tout se vaut, que tout est équivalent, ce qui est l’annulation pure et simple de la catégorie de la vérité et qui conduit à tout accepter.
Ou encore que la liberté se confond uniquement avec la sphère du droit.
Ou enfin que la liberté n’est qu’une illusion. Comme le montre certains linguistes ou anthropologues, la liberté ne serait qu’une illusion qui repose sur la méconnaissance des règles qui nous commandent à notre insu. Une certaine interprétation de la pensée de Marx conduirait à démontrer qu’il n’y a pas de définition unifiable de la liberté mais à chaque fois une définition conforme aux intérêts de la classe dominante. Ou encore à exposer avec Freud les conditions de l’étrangeté du sujet à lui-même, le mot « inconscient » désignant le jeu des structures qui commandent ce sujet depuis une autre scène radicalement dérobée à la conscience.
Mais, il est possible de ne pas s’en tenir à une telle conclusion et il est possible de maintenir les concepts de sujet et de vérité.
Comme nous l’a montré Heidegger, l’homme n’est pas un étant mais il a pour destination de se définir de sa relation à l’Etre situé par-delà tout étant fini, dont l’infinitude même se définit de la possibilité s’outrepasser tout étant.
Il n’y a de liberté que là où est affirmé l’infini comme ce à quoi l’homme a à se rapporter de manière essentielle.
Mais comment entendre cela. Et bien, à ce niveau, Marx et Freud nous permettent de le faire, si tant est qu’on ne réduise pas leurs pensées.
Pour Marx, il est clair que la mise à nu des déterminations sociales n’est pas la mise au jour d’une fatalité : il s’agit en effet, par une sorte de pari, de faire droit à une définition du sujet politique comme sujet en guerre pour son émancipation. Il s’agit de prendre conscience des déterminations pour les dépasser et œuvrer pour un monde juste et libre.
Quant à Freud, on se demande ce que pourrait vouloir dire l’entreprise de la cure analytique si l’inconscient était le nom d’un destin écrit d’avance et sans recours : si l’analyse a un sens, c’est bien celui d’une « réappropriation par le sujet de sa propre histoire » (Lacan)
Il s’agit de se façonner soi-même, de faire de sa vie une œuvre (en quoi la littérature contemporaine est peut-être le meilleur exemple de liberté), il s’agit pour le sujet d’inventer les formes de son existence. Je ne suis pas la cause de moi-même, je suis en grande partie commandé par des paroles, des traumatismes et des drames qui ont inscrit en moi leur chiffre depuis le premier jour et qui continuent en secret de me faire agir et dire quand je me crois le maître chez moi. Mais il reste à faire venir au jour ces signes pour y lire l’altérité première à partir de laquelle je puis nommer mon désir à la première personne. C’est par la vérité sur moi-même qu’une liberté authentique peut se déployer. C’est en ne cédant pas sur le désir, en ne cédant pas sur l’événement, c’est-à-dire en cherchant à réaliser mon désire véritable, en cherchant à faire surgir la radicale nouveauté sur le plan politique, que la liberté existe. Il s’agit donc de maintenir la liberté-rébellion et la liberté-émancipation, de maintenir l’idée de l’homme comme sujet historique et l’idée d’histoire comme puissance d’infini telles qu’on puisse dire encore qu’il y a des héros et des lâches.


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