MYTHOLOGIE Le mythe de Prométhée réhabilité Michel Cazenave - publié le 04/12/2013 dans le Monde des religions

mercredi 4 décembre 2013
par  Lydia COESSENS

Nous croyons généralement tout connaître de l’histoire de Prométhée, sans bien nous rendre compte que nous l’interprétons selon la vue déformée que nous en avons reçue de notre culture dominante – et, en particulier, en suivant ce que nous en a proposé Marie Shelley dans son Frankenstein (1818), dont le sous-titre fait clairement référence à ce mythe.
« Prométhéen » : nous le comprenons immédiatement comme aux abords de l’impossible, et comme marquant la manière dont nous reculerions sans cesse les frontières de ce dernier par les efforts conjugués de notre volonté et d’une soif de connaissance qui nous livrerait les secrets de la Nature et des hommes afin de pouvoir d’autant mieux les dominer… (Et il serait bon de nous demander ce qu’indique, de la civilisation dont nous avons hérité, la torsion que nous avons ainsi opérée du mythe d’origine).

Une torsion moderne du mythe

Car, en remontant aussi loin que nous le pouvons, c’est-à-dire en oubliant nos fantasmes tout autant que des auteurs « tardifs » comme Pausanias, Platon ou le Pseudo-Apollodore (voir p. 49), en remontant même en deçà de la pièce de théâtre, de ce Prométhée enchaîné d’Eschyle dont nous nous gargarisons si facilement, autrement dit, en revenant à la poésie d’Hésiode dans sa Théogonie (qui raconte l’engendrement des « dieux » et l’histoire des générations successives qui s’en sont ensuivies, jusqu’à l’établissement de la royauté divine de Zeus, de celui que, selon la version des latins, nous appelons à l’accoutumée Jupiter), aussi bien que dans Les Travaux et les Jours, nous avons vite fait de constater que la figure de Prométhée est très différente de ce que nous en avons fait.

Prométhée le « prévoyant » versus Épiméthée le « nigaud »

Soucieux des humains, et bernant Zeus avec une facilité déconcertante quant aux sacrifices qu’on doit lui offrir (Zeus n’est donc pas aussi « malin » qu’on voudrait nous le faire accroire ; ce dieu ne sait donc pas tout, comme on nous le présente à l’accoutumée ?), Prométhée, fils de Japet et de Clymène, des titans issus de la Terre-Mère, et lui-même titanide (c’est-à-dire de cette race contre laquelle le « roi des dieux » devra tellement se battre pour affirmer son pouvoir), est le frère d’Atlas et de celui qu’on appelle Épiméthée.

Or, faisons bien attention à ce que signifient ces noms, qui nous donnent déjà beaucoup d’indications : car si Atlas a été condamné par Zeus à porter continument sur ses épaules la colonne qui sépare la terre du ciel (donnant de ce fait son nom à la chaîne montagneuse qui se soulève en Afrique du Nord, et marquant l’entrée de l’océan Atlantique qui s’étend au-delà, limite à l’époque du monde connu), c’est que le « bon ordonnancement » des choses repose sur lui – de la même façon que, dans le grec ancien, Prométhée veut dire le « prévoyant », celui qui voit plus loin que le bout de son nez, cependant qu’Épiméthée désigne celui qui se présente d’abord comme un « nigaud ». Ainsi que le notait Jean-Louis Backès dans sa traduction d’Hésiode : « On peut comprendre, selon l’étymologie, que Prométhée est celui qui réfléchit avant, et Épiméthée, celui qui réfléchit après, quand il est trop tard. » D’où les épithètes qui sont accordés à notre titan : à plusieurs reprises, Hésiode nous présente Prométhée comme « pensées diverses » ou « idée retorse » (du point de vue de Zeus), cependant que le roi de l’Olympe s’adresse à lui en ces termes, après s’être fait berner par la « ruse » de Prométhée pour ce qui en allait de la constitution des sacrifices : « Fils de Iapétos [= Japet], toi qui en sais / plus long que quiconque, / mon bon ami, tu t’es bien rappelé / ton astuce perverse. » Et comme nous dit le poète : « Depuis ce temps, et pour toujours, / il [Zeus] garda cette ruse en mémoire. / Il ne lançait plus sur les frênes / la fureur du feu qui ne faiblit pas / pour que s’en servent les hommes qui meurent, / habitants de la terre. »

Le voleur de feu

C’est là-dessus que Prométhée lui dérobe le feu pour en faire cadeau à ces humains dont le sort le soucie tant : « Mais le vaillant fils de Iapétos / sut le tromper », est-il raconté : « Il vola / la lumière – on la voit de loin – / du feu qui ne faiblit pas (…) / Zeus Tonnerre-très-haut / au fond du cœur sentit une morsure / et son cœur fut plein de bile, / quand il vit parmi les hommes / la lumière du feu – on la voit de loin. »

Autrement dit, dans sa puissance de réflexion, Prométhée est en réalité plus intelligent que ne l’est Zeus, d’abord guidé par ses passions et par l’idée qu’il s’attribue de son intrinsèque supériorité…

Mais pourquoi ce dernier tient-il tant au privilège de la lumière ? Sinon que, souvenons-nous en, son nom dérive d’une très ancienne racine indo-européenne qui signifie précisément… la « lumière » ! Une lumière liée au feu qui, précisons-le sans attendre, n’a pas tant à voir avec l’industrie qu’avec le principe de connaissance : si Hésiode insiste sur le fait qu’on « la voit de loin », n’est-ce point que la « nuit de l’ignorance » est ainsi vaincue, et que la vision est posée comme la matrice de tout savoir ? Ce dont, avouons-le, nous avons largement hérité dans notre idéologie occidentale.

On voit ici l’enchaînement des événements : c’est « parce que » les sacrifices ne correspondent pas à ce qu’il aurait voulu que, imbu de sa grandeur, Zeus a retenu le feu pour ne pas en faire profiter les hommes : on aura beau, toujours, le qualifier de « porte-foudre » – jusqu’à l’hymne du néo-pythagoricien Philolaos ou à la réflexion des philosophes néo-platoniciens –, on doit bien constater combien cette appellation est usurpée, et combien Prométhée est celui qui s’est rebellé contre un pouvoir qu’il considère, au fond, comme indu.

Puisque Prométhée prend toujours le parti des humains contre une divinité aux raisons finalement incompréhensibles et, en leur permettant de comprendre les lois de la Nature, leur apporte sans doute le plus beau des dons… (Est-ce d’ailleurs anodin que, dans une autre version plus tardive du mythe, Prométhée soit présenté comme le fils de Thémis, c’est-à-dire de la déesse de la Justice ?)

Toujours est-il que Zeus ne l’entend pas de cette oreille et que, pour châtier l’impudent qui a osé le tromper, il le fera enchaîner au Caucase et fera dévorer son foie, jour après jour, par un oiseau de proie qui ne cessera de s’attaquer à lui – jusqu’à ce que Prométhée, enfin, soit délivré par Héraklès (notre Hercule), à qui, par faveur toute spéciale, le « roi des dieux » a donné cette autorisation.

Se rebeller contre l’injustice divine

Comme s’en faisait la réflexion ce très profond philosophe que fut Héraclite d’Éphèse, les humains appellent certaines choses justes et d’autre injustes, mais qu’en est-il réellement pour les dieux ? Ceux-ci n’ont certainement pas la même manière de juger que les humains qui, de quelque façon qu’ils essayent d’appréhender les dieux, tout ce qu’ils peuvent en dire ou en raconter relève forcément d’une représentation humaine.

Ainsi, à l’évidence, l’histoire de Prométhée n’est jamais que celle que nous avons bâtie – et son refus de suivre les caprices de Zeus est le témoignage de toute la valeur que nous attribuons à la vertu de connaissance qui nous constitue, précisément, comme humains –, de même que l’histoire de la rébellion contre des oukases qui nous semblent sans fondement ni justification.

La fin du mythe va d’ailleurs tout à fait dans ce sens : lorsque, pour se venger de ce qu’il considère comme l’insulte de Prométhée, Zeus fait façonner la première femme par Héphaïstos (le Vulcain latin), afin de punir les hommes d’avoir reçu la lumière ; lorsqu’il fait ainsi venir à jour Pandore (et quel machisme implicite dans cette proposition, puisque les femmes, dans un telle vue, sont la malédiction des hommes !, voir pp. 52-57), et lorsqu’il l’offre en mariage au frère de Prométhée, à cet Épiméthée qui ne pense jamais que trop tard, Hésiode précise bien, dans Les Travaux et les Jours, qu’« Épiméthée / ne réfléchit pas. Prométhée / lui avait dit pourtant de ne jamais / accepter un cadeau de Zeus / l’Olympien, mais de le lui / retourner, de peur qu’un mal / advienne à ceux qui meurent. / Mais lui, il accepta, et lorsqu’il eut / en main son malheur, il comprit… »

On prend vite conscience ici combien les Grecs, et plus généralement tous les anciens indo-européens avec eux, étaient imbus de la « gloire masculine », et combien le mythe de Prométhée est le reflet à cet égard de la culture où il s’est forgé. Mais ce n’est pas là le plus important : ce que prétend le mythe de Prométhée, dans la réalité, c’est que l’humain est fait pour tenter de comprendre, qu’il se rebelle naturellement contre ce qui n’a aucune cause que la « méchanceté » des dieux à son égard (il ne s’agit pas là du même motif que celui de l’incompréhensibilité de Dieu par la seule voie rationnelle), et que tout ce qui vient en travers n’est que la manifestation de ce que, influencés par la tradition chrétienne exotérique, nous avons pris l’habitude de dénommer le diable…


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