Monstres et prodiges

La nature et les monstres
jeudi 7 décembre 2006
par  Lydia COESSENS

Le monstre se présente comme une aberration : est-ce à dire que la nature est sous le signe de la contingence, qu’elle procède par essais ?

MONSTRES ET PRODIGES

G. Canguilhem, dans sa réflexion portant sur La monstruosité et le monstrueux in La connaissance et la vie, rappelle que les Egyptiens divinisaient les monstres zoomorphes, espèces qui « ne devraient pas être » (non viables et produites par le vivant), que les Grecs et les Romains les sacrifiaient, qu’à Sparte on les lapidait, qu’à Rome on les expulsait puis qu’on les réintégrait (purification).
Quels problèmes pose, pour la nature, l’existence du monstre ?
Cf. Lucrèce, De la nature, livre V.
Intention majeure du texte de Lucrèce :
· Oter à ses contemporains la peur des monstres transmise par les croyances mythologiques
· La nature procède par essais, erreurs, bricolage : « Il faut le concours de bien des circonstances » Certaines combinaisons sont viables, stables. Le caractère de la stabilité est la reproduction.
Foedera naturae : pacte de la nature, alliance de la nature. Une espèce est naturelle si elle répond à des pactes avec la nature. Intervention du temps : le temps de l’essai. L’essai est coupé de toute motivation de volonté, d’intention. La nature de la nature est d’essayer (aveuglement). Le critère de la réussite est la capacité de la perpétuation. Dans la réussite, la vie produit le même. La nature est hasard, automatisme. L’anthropomorphisme est combattu par Lucrèce et Epicure. Pression sélective (chez Lucrèce, par transformisme).
Quel soupçon les monstres font-ils peser sur la nature ? En quoi font-ils peser un soupçon ?
Canguilhem : le monstre est une limitation du vivant par l’intérieur, la négation du vivant par le non-viable.
Soupçon : nous avions tendance à transformer une habitude en une règle (réussite du vivant). L’apparition du monstrueux invite à nous montrer plus humbles.
De quel droit peut-on ériger une habitude en règle ? D’où : y a-t-il des règles naturelles ? La nature vivante obéit-elle à des règles ?
Le monstre entraîne le soupçon mais aussi la surprise. Pourquoi n’y a-t-il pas seulement du non-viable ? Doit-on parler d’un ordre miraculeux ou d’un désordre scandaleux ? Comment la réussite de la nature vivante est-elle possible ?
Soupçon : la nature n’est pas assez régulière
Surprise : le monstre apparaît comme menace, risque, comme faire-valoir, repoussoir : on prend conscience de la réussite de la vie.
L’attitude à l’égard du monstre est ambivalente : inquiétude car la vie est moins sûre d’elle-même et valorisation.
« D’une part, le monstre inquiète : la vie est moins sûre d’elle-même qu’on aurait pu le penser ; d’autre part, il valorise : puisque la vie est capable d’échecs, toutes ses réussites sont des échecs évités. Que les réussites ne soient pas nécessaires, cela les déprécie en bloc, mais les rehausse chacune en particulier »
Dans l’approche antique du monstre, il y a la présence de ces deux pôles, de ces deux modes de compréhension :
· Attrait/répulsion
· Inquiétude/valorisation
Aristote Empédocle
S’étonner face à un phénomène naturel qu’il faut rendre intelligible : attitude d’Aristote. Face au monstre, il met en avant la notion d’errance, d’aberration de la nature. La régularité naturelle est menacée. La nature est-elle mise en péril par le monstre ? Si le même engendre le même, le monstre est une altérité et une altération. Aristote tente de rendre intelligible l’apparition du monstre : les monstres sont des monstres intraspécifiques. Le monstre est un écart.
« Ainsi ceux qui s’écartent légèrement de la nature vivante d’ordinaire, mais ceux qui s’en écartent davantage ne vivent pas lorsque l’anomalie touche les parties vitales »
1è strate : l’organisme monstrueux est un écart faible, léger. Un écart plus grand entraînerait la mort.
2è strate : la monstruosité atteint les espèces multipares et non les espèces unipares. Car les monstres sont des jumeaux incomplets.
3è strate : la monstruosité est contre la nature mais est intelligible par la nature elle-même. La nature connaît la contingence ; la nature vivante connaît la distinction de la forme et de la matière. Pour qu’elle se perpétue, il faut une relation entre la forme (le mâle) et la matière (la femelle). Le mâle informe la matière mais la matière résiste à l’information et c’est cette résistance qui rend le monstre intelligible.
Insistons sur l’importance de la distinction des sexes. Aristote a eu conscience du fait que la reproduction n’est pas répétition. Il ne faut pas dire que de l’identique naît l’identique car le semblable présuppose la présence du même et de l’autre, c’est-à-dire la présence de deux individus différents car sexués. Le monstre est rendu possible par la nécessité de la différence. Il y a des monstres car les générations ne se répètent pas. L’apparition d’écarts est rendue intelligible. La monstruosité est un écart au sein de variations nécessaires pour que le même se perpétue. Quand la variation est trop forte, le monstre apparaît.
4è strate : le monstre a valeur de révélateur, i.e il nous révèle que la nature connaît au mieux la régularité et non la nécessité, au mieux le fréquent et pas l’absolu.
Pour Aristote, la reproduction sexuée entraîne une imperfection de la nature. Les astres sont des êtres vivants, éternels qui ne connaissent ni la croissance ni la vieillesse. Ils ne sont pas sexués. D’où leur mouvement circulaire parfait. Il n’y a pas d’astres monstrueux. Le monstre est un désordre immanent à l’ordre naturel car cet ordre est susceptible d’être défaillant.

Empédocle : l’attrait. Essayer de comprendre le viable à partir du monstrueux. Ne pas envisager le monstrueux comme un écart, mais dire, selon la formule de Canguilhem, « le type normal est le zéro de la monstruosité » Pour cela il faut réunir deux énoncés :
· Le monstrueux est déclaré tel après coup par référence à un vivant qui a des caractères qui sont absents chez le monstre : d’où l’imperfection. Seule la comparaison de deux individus permet de déclarer l’un normal et l’autre monstrueux.
· Le monstre est une condition du viable, une ébauche, un essai, une tentative.
Cette compréhension associe monstruosité et formation des espèces.
« Sur la terre passaient en grand nombre des têtes sans cou, erraient des bras isolés et privés d’épaules, et des yeux vaguaient tels quels que n’enrichissait aucun front »
« Isolés les membres erraient de çà de là »
« Mais quand une divinité s’unit davantage à l’autre, ses membres s’ajustèrent au hasard des rencontres et bien d’autres sans discontinuité naquirent, s’ajoutant à ceux qui existaient déjà »
« Il naquit des êtres aux pieds tournés pourvus d’innombrables mains »
Monstres relevant d’un temps révolu : celui de la formation des espèces. Monstruosité infra-individuelle : organes sans organisme.
Pour que les espèces vivantes apparaissent, il faut l’apparition de deux divinités : concorde et discorde. Il faut en plus une concorde entre elles deux. Le peuplement de la terre par les monstres a été nécessaire au titre de tentative d’accord entre concorde et discorde : les organes ne pouvaient s’ajuster, d’où l’absence d’organisme. Cette idée d’une formation des espèces à travers des tentatives est prise en considération par Lucrèce. Cette tentative ne correspond à une volonté chez Lucrèce.
Lucrèce : prise en considération de deux types de monstres :
· Par défaut : constitués d’agrégat d’organes sans articulation. Ils relèvent du temps de la formation des espèces au titre d’essais.
· Par excès : monstres intraspécifiques constitués de fragments de corps appartenant à des espèces différentes. Lucrèce refuse de les considérer ; il les renvoie à la mythologie.
Lucrèce veut nous délivrer de la crainte des dieux. Les dieux ne se préoccupent pas des mortels.
Pourquoi ces monstres hybrides ne relèvent-ils pas de la nature ? Lucrèce associe apprendre à connaître la nature et résorber la crainte des dieux. Epicure a révélé les rerum primordia définis par Lucrèce comme semina rerum, corpora prima. A partir des principes des choses, on peut comprendre les foedera naturae, pactes, alliances (et non pas lois)
Double coloration du foedera naturae :
-  traités institués, pactes conclus : donc pas de tout temps. Ils sont soumis au temps et à la variation. D’autres apparaîtront.
-  Un pacte est proclamé donc il est explicité et voulu (embarras) La nature veut-elle instituer des pactes ? Faut-il associer la nature et la volonté ?
-  Un pacte s’instaure entre deux partenaires : avec qui la nature pactise-t-elle ?
Comment comprendre l’apparition de pactes ? Il faut remonter au début du chant 1 :
-  Les principes des choses président au visible et au sensible. Mais ces principes ne sont pas atteints par la sensation. Ils sont appréhendés par l’intellection.
-  Le critère de ces principes : ils sont confirmés par les données sensibles. C’est pourquoi, quand Lucrèce parle d’atomes et de leurs mouvements, il cherche des confirmations à la hauteur du sensible.
-  Les principes insensibles et invisibles sont proposés de telle sorte qu’ils disqualifient une explication divine de la formation du monde et des espèces vivantes. Ils ont une portée polémique.
Les principes sont les suivants :
I. Rien ne naît de rien : pas de création ex nihilo. Ce qui existe est une union, un assemblage : concilium, conexus. Ce qui disparaît est une dissolutio, un retour à la déliaison.
II. Rien n’est anéanti : il n’y a rien d’autre que les corps et le vide. Les assemblages et les liaisons aboutissent à la formation de corps composés à partir de corps simples (les atomes). La disparition est le passage du composé au simple. Ces corps simples sont les atomes définis par trois caractères : forme, grandeur, poids. L’atome a une grandeur telle qu’elle reste inférieure au seuil de perceptibilité. Il est un corps insécable mais composé de parties minimales. Il est composé de parties qui ne sont pas sans l’atome, qui sont nécessairement liées. Lucrèce associe grandeur et forme. Le nombre des atomes est infini.
Point faible : les atomes vont de haut en bas. Il y a un flot illimité d’atomes, il n’y a pas de conditions qui permettent de rendre intelligible les associations. D’où l’introduction de la notion de clinamen : unité d’écart (l’écart minimal). La déclinaison rend possible le passage des corps simples aux corps composés. Le vide est un lieu nécessaire pour que la pluie d’atomes s’effectue. Le vide est illimité ; s’il était limité, il serait limité par, or rien n’est extérieur au vide. Illimitation du nombre des atomes, du vide, du temps.
Autre point faible : la déperdition.
Qu’est-ce que les combinaisons ? Elles se constituent par les chocs d’atomes. Leur principe est l’écart (déclinaison). Ce qui préside aux chocs : le hasard. Il n’y a pas d’instance organisatrice, de démiurge. Le moteur est la différence. Mais qu’est-ce qui organise l’écart ? Pas de réponse de la part de lucrèce.
Conjonction de l’illimitation du nombre des éléments, du lieu des combinaisons, du temps des combinaisons.
Qu’est-ce qu’un corps composé (groupement réussi), un corps visible ? C’est un corps qui acquiert la stabilité. Stabilité hasardeuse car elle est le résultat de tentatives. Les foedera naturas interdisent la modification qui ne peut plus être que la
Critère de la stabilité : nous la voyons, nous la percevons. Les foedera sont des pactes conclus entre la nature et les agrégats, entre la nature et elle-même. La nature est un mécanisme aveugle.
La capacité de combinaison, d’organisation s’épuise-t-elle ? A terme, les groupements cesseront-ils ? 2è faiblesse : sur le point de l’épuisement, de la perte, Lucrèce ne tient pas compte du visible (car manifestement les corps s’usent. Mais quand les agrégats se dissolvent, comme rien ne retourne au néant, les atomes vont accroître d’autres agrégats : l’ensemble des choses se renouvelle sans cesse). L’irréversibilité du temps n’est pas prise en compte par Lucrèce. L’agrégat est une exception. L’habitude : choc est séparation.
Problèmes :
Peut-on comprendre de manière homogène la formation de la nature inanimée et celle de la nature vivante ?
Ne faut-il pas présupposer des règles de combinaisons plus fortes dans le cas des espèces ?
Pour Lucrèce, seul le résultat est différent. Pour les espèces vivantes, il faut tout de même des conditions favorables : chaleur, humidité.
Mais suffit-il de conditions physico-chimiques favorables pour l’apparition du vivant ? Est-ce qu’il ne faut pas penser une différence de nature entre animé et inanimé ?
Une instance préside-t-elle à la combinaison, transformation, constitution de la nature ? Problème du plan naturel.
Est-il possible de connaître la nature ?
Distinction depuis l’Antiquité entre êtres naturels et nature des êtres. Mais quel type d’investigation peut procurer une compréhension de la nature ? Une philosophie de la nature ou des hypothèses scientifiques ?

« Si tu me dis : je veux une figue, je te répondrai : il faut du temps ; laisse d’abord le figuier fleurir pour produire son fruit puis le fait mûrir. Ce n’est pas subitement et en une heure que le fruit du figuier est à point ; veux-tu donc acquérir si vite et si facilement le fruit de la raison humaine ? »
Epictète, Entretiens, I, 15

« La nature est un principe et une cause du mouvement et de repos pour la chose en quoi elle réside immédiatement »

Aristote, Physique, II,1

« Au lieu de cette philosophie spéculative qu’on enseigne dans les écoles, on en peut trouver une pratique par laquelle, connaissant la force et les actions du feu, de l’eau, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature »
Descartes, Discours de la méthode, 6 è partie

« Et sachant que la Nature agit toujours par les moyens qui sont les plus faciles de tous et les plus simples, vous ne jugerez peut-être pas qu’il soit possible d’en trouver [des artifices] de plus semblables à ceux dont elle se sert que ceux qui sont ici proposés »
Descartes, Traité de l’homme

Citation d’Epictète : la nature efficiente est maturation. La nature nous donne quelque chose à comprendre : le mûrir. La nature est une règle, une norme, un modèle. Ordre du devoir-faire. La nature apprend que pour l’homme aussi le mûrir a un sens.


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le sommeil de la raison engendre des monstres
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