Mort du sociologue Robert Castel , spécialiste du monde du travail et du salariat.

mercredi 13 mars 2013
par  Lydia COESSENS

A lire : http://www.alternatives-economiques.fr/robert-castel_fr_art_222_27578.html

Robert Castel, capteur des fragilités

Article paru dans l’édition du 10.11.11 du journal Le Monde

portrait | A 78 ans, le sociologue, spécialiste de la psychiatrie et de la condition salariale, continue à observer les populations les plus vulnérables. Ses travaux récents décrivent le basculement du salariat au « précariat »

La folie et le travail, la maladie mentale et la question sociale : les objets d’étude dont Robert Castel est devenu l’un des sociologues les plus reconnus sont aussi les sujets de sa vie. A Brest, sa ville natale, il aurait dû être ouvrier au port de l’Arsenal. Mais il devint l’un des plus fins connaisseurs de la question salariale. Une façon de rester fidèle à ses origines ouvrières tout en assumant son statut de transfuge social.

Fils d’un employé des Ponts et Chaussées, il obtient son « certificat d’aptitude professionnel » d’ajusteur-mécanicien - « comme Pierre Bérégovoy », relève-t-il -, puis un brevet d’enseignement industriel. Le destin de ce fils d’ouvrier semblait tout tracé. Sans compter que la tragédie se saisit de lui. En 1943, sa mère meurt d’un cancer. Robert Castel a 10 ans. Et son père se suicide deux ans plus tard. Un trou noir de l’enfance qui scellera sa sensibilité « aux gens vulnérables, aux trajectoires incertaines et tremblées ». Cette traversée de la nuit fera de lui l’un des plus fins observateurs de la psychiatrie et du traitement de la folie.

Au collège technique de Brest, un professeur de mathématiques, autant raillé que redouté, le révèle à lui-même : « Castel, tu peux faire autre chose, ne reste pas ici, tu vas te planter. Dans la vie, il faut aimer la liberté et prendre des risques », lui dit-il. Les élèves appelaient ce professeur triste et sévère « Buchenwald », comme le camp de la mort de la banlieue de Weimar. Un ex-déporté, à n’en pas douter. Un maître en liberté qu’il n’a jamais revu et qui est mort aujourd’hui. Mais un rescapé qui lui a sans doute permis de transcender sa classe, d’effectuer sa trajectoire de « miraculé scolaire », pour reprendre un terme de la sociologie bourdieusienne, d’aller au lycée en boursier, d’être reçu à l’agrégation de philosophie, d’enseigner dans le secondaire puis à l’université. Et, enfin, d’être adoubé par une figure importante de la philosophie comme Eric Weil, qui en fera son assistant à la faculté de Lille.

Compagnon de route du Parti communiste, Robert Castel suscitera l’admiration du grand intellectuel libéral Raymond Aron, son directeur de thèse, auprès de qui il s’initiera à la philosophie et à la sociologie et qui déclarera un jour à son propos : « Castel, c’est un sociologue ! » Un hommage à sa recherche de scientificité et d’objectivité, que ses orientations idéologiques ou partis pris politiques n’ont guère altérée. En 1966-1967, après sa formation philosophique, il rejoint Pierre Bourdieu au Centre de sociologie européenne et se livre à quelques exercices sociologiques, dans le sillage méthodologique du « constructivisme structuraliste » du maître des lieux. Mais Robert Castel fait rapidement part à Pierre Bourdieu de son souhait de « faire [son] truc » en dehors de la sociologie de l’éducation, un terrain un peu trop balisé, notamment par le coauteur des Héritiers.

Hormis les travaux de Michel Foucault, il n’y avait pas à l’époque, en France, de réflexions d’ampleur sur l’institution psychiatrique. Robert Castel s’y plonge. Avec une femme psychiatre et une enfance meurtrie, il sait de près ce qu’est « la connaissance par les gouffres », pour reprendre le mot du poète Henri Michaux. Toutefois, le jeune sociologue est peu sensible aux « gauchistes échevelés » qui prônaient « la libération par la folie », bien peu fasciné par le mythe d’Antonin Artaud ou encore par les exaltations romantico-politiques de la marge et de la déraison. Pris dans le tourbillon de Mai 68, il se lie pourtant avec certains courants de l’antipsychiatrie, notamment incarnés par son ami Franco Basaglia, qui obtint la fermeture des terribles hôpitaux psychiatriques italiens.

Durant ces années, Robert Castel fait une sociologie non pas de la folie, mais de sa prise en charge. Ses études mettent au jour la contrainte sociale qu’exercent tous ces lieux de contrôle, toutes ces « institutions totales et totalitaires » que sont le camp, l’asile ou la prison, en empruntant les pas du sociologue américain Erving Goffman (1922-1982), dont il introduit l’œuvre en France. Entre proximité et distance, Castel analyse le traitement social de la folie (L’Ordre psychiatrique, Éditions de Minuit, 1977) et montre comment les individus « bricolent, se débrouillent, inventent des noyaux de résistance » au sein d’institutions qui gèrent des populations à risque (La Gestion des risqueso, Minuit, 1981). Incapable d’articuler le mental au social, la psychanalyse le déçoit et lui apparaît même comme une pratique qui ne cesse de ramener le sujet à lui-même (Le Psychanalysme, Maspero, 1973). Aujourd’hui, il considère encore plus la « culture psy » comme l’emblème d’une société néolibérale qui exalte le « management de soi » et qui enjoint à l’homme de devenir un « entrepreneur de lui-même ».

Après une quinzaine d’années passées dans les institutions psychiatriques, Robert Castel investit la question sociale de manière frontale. Fruit d’un travail de recherche colossal, Les Métamorphoses de la question sociale (Fayard, 1995) montre, à la manière d’un roman policier, comment le salariat, autrefois indigne et détesté, est peu à peu devenu une condition de travail recherchée. « La question sociale commence en 1349 », avait déjà écrit Robert Castel en 1989 avec un certain sens de la provocation.

Après la grande peste, la société féodale se défait et les anciens serfs se mettent à errer, entre vagabondage, délinquance et travail glané au petit bonheur la chance. Mais, à cette époque, le salarié est un aliéné. Il n’a rien d’autre à vendre que sa force de travail, dont dispose l’entrepreneur. Sur la place de Grève, c’est-à-dire de l’actuel Hôtel de Ville de Paris, « les gens venaient le matin et attendaient que leurs employeurs leur proposent un labeur ». Jusqu’à la Révolution, le salariat était une condition misérable. Puis les choses ont changé.

Bien sûr, les « classes laborieuses » sont restées des « classes dangereuses ». Mais « la société salariale » parvint à s’imposer. D’un côté la prospérité des entreprises était garantie, de l’autre les travailleurs étaient globalement protégés (droit du travail, retraites, sécurité sociale). Après l’apogée des fameuses « trente glorieuses » (1953-1970), le modèle n’a cessé de s’effriter. Au point que nous sommes passés du salariat au « précariat », d’un monde de collectifs solidaires à une société d’individus précaires, explique Robert Castel dans L’Insécurité sociale (Seuil, 2003). Hégémonie du capitalisme financier, emplois fragmentés, contrats à durée déterminée, stages de longue durée : nous vivons le temps de « la montée des incertitudes », celui d’une modernité désenchantée.

Cependant, Robert Castel n’est pas résigné : « L’avenir est incertain. Mais le pire n’est pas forcément devant nous. Car lui aussi est incertain. L’avenir, c’est l’imprévu. » Réformiste, il pense qu’il faut « domestiquer le marché ». Horripilé par une certaine droite qui fustige les « immigrés » et les « assistés », il cherche à aider la gauche et le Parti socialiste à protéger les individus plongés dans les sombres temps du « précariat », à inventer de nouvelles protections et de nouveaux droits. La brutalité de notre modernité, « où l’on demande plus à ceux qui ont moins » et où l’individu peut être frappé de « mort sociale » ne cesse de l’inquiéter, comme il le remarquait déjà dans La Montée des incertitudes (Seuil, 2009).

Dans un beau texte autobiographique publié dans la revue Esprit, où Robert Castel rend hommage à « Buchenwald », son professeur de mathématiques et de liberté, le sociologue rappelle jusqu’où les discriminations peuvent nous mener. A l’occasion d’une conférence à Iéna, il visita le camp de Buchenwald, imaginant près de « la grande table en marbre blanc où l’on arrachait les dents en or et la peau de certains cadavres » ce que put faire son professeur pour survivre dans cet enfer. Là se trouvent son Graal sociologique : montrer « comment les petits individus que nous sommes avec leurs petites histoires sont traversés par une grande histoire qui les façonne ». Relier, en un mot, l’objectif et le subjectif. Car « les soi-disant déterminismes objectifs sont aussi les clefs qui ouvrent la compréhension de l’intimité du sujet, de ses amours comme de ses deuils, de ses audaces comme de ses lâchetés, de ses choix politiques comme de ses rejets ». Qu’il se rassure, son rêve est déjà réalisé. Par une oeuvre-vie qu’il a patiemment élaborée et qui apparaît comme unanimement respectée.
Nicolas Truong


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