Une remarquable réflexion sur "L’idée de premier homme a-t-elle un sens ?" par Léa GUYON SERRAN TS1, avec son aimable autorisation ; qu’elle en soit remerciée.

vendredi 20 avril 2012
par  Lydia COESSENS

GUYON SERRAN Léa TS1

L’idée de premier Homme a-t-elle un sens ?

S’interroger sur l’origine de toutes choses est une des questions directrices de la philosophie. « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? », de cette question fondamentale posée par Leibniz en 1704, en découlent bien d’autres, sur le sens de la vie, la compréhension du monde, et parmi elles, celle de l’origine de l’Homme.

Les Hommes ont émis l’idée « de premier Homme » et tenté de savoir, de comprendre d’où ils venaient. Cette interrogation essentielle a incité la réflexion de nombreux penseurs et la rédaction de tous types de discours visant à définir ce que serait le premier Homme. Mais a-t-elle lieu d’être ? La religion ne s’est-elle pas évertuée tout au long de l’Histoire à nous démontrer que le premier Homme était bien réel ? Les sciences, quant à elles, ne nous prouvent-elles pas jour après jours que cette question n’a aucun sens ? Et la philosophie, l’art de se questionner sur toutes choses, n’a-t-elle pas déjà plusieurs théories à ce sujet ?

Parmi les textes fondateurs de notre civilisation actuelle, beaucoup appartiennent au domaine religieux. Il est donc évident que l’on retrouve dans toute théologie, une réponse à la question du premier Homme. On peut justifier le besoin de l’Homme de se chercher un point de départ, par le caractère rassurant que cela procure. En effet, l’idée de premier Homme n’a de sens que parce que l’Homme veut se définir une origine.
C’est là que la religion trouve tout son sens, car elle peut être comprise comme la recherche de réponses aux questions les plus profondes de l’humanité. A toutes ces interrogations, qui sont plus vastes que l’intelligence humaine, le rôle de la religion a été - est toujours - de donner différentes sortes de réponses. Elle permet à l’Homme, sur le plan philosophique, de ne plus être en proie au doute, d’accepter l’idée de la mort, de se sentir comme être à part entière, munis d’un « destin » unique, au sein d’une gigantesque galaxie… Les Hommes peuvent ainsi vivre dans la sérénité, sans devoir se préoccuper de questions métaphysiques, de devoir se demander si leurs existences ont un but, car la religion leur fourni les réponses à toutes ces questions, des solutions à tous ces mystères.
Sigmund Freud explique la croyance en un ou des dieux par la continuation d’un désir « infantile ». A l’origine, l’enfant est dans une situation d’impuissance, le « désaide », qui lui fait rechercher la protection de ses parents, dont il dépend entièrement. Or, l’Homme adulte confronté à ses angoisses existentielles se retrouve dans une situation similaire. C’est ce qui le pousse à croire en une divinité que l’on peut voir comme un « père » plus puissant : Dieu.

De la même manière, Adam, dans la religion chrétienne, que l’on rencontre dans la Genèse, est une des premières manifestations de l’idée de premier Homme. Cette création de Dieu à son image apparaît comme le père de l’Humanité : Adam est à l’origine de tous les Hommes qui peuplent aujourd’hui la Terre. Il est une référence, un point de départ pour tout Homme. En effet, étymologiquement, « adam » signifie en langue ougaritique « humanité », et de ce fait « premier Homme », par définition Adam est le premier Homme à avoir existé.

Cependant, si l’on se penche de plus près sur le texte biblique même, certaines ambigüités apparaissent. Ainsi, on note dans l’extrait qui décrit la création d’Adam un passage du singulier au pluriel : « Yahweh créa Adam à Son image, à l’image de Yahwhé, Il le créa, mâle et femelle, Il les créa ». Les diverses traductions de ce texte hébreu ont engendré des multitudes interprétations, mais la signification de cette phrase reste énigmatique…Elle supposerait que Dieu n’a pas créé Adam en tant qu’homme seulement, mais en tant qu’homme et femme. Adam est donc exposé, dès le premier abord, comme un être de dualité : il est homme et femme, il est deux à lui seul. Au vu de cette analyse, comment qualifier Adam de « premier Homme » ? Comment peut-il être le premier Homme, si lors de sa création il n’existe pas comme être unique ? Adam ne serait donc pas seulement le premier Homme, mais également le deuxième. Il est le premier et le deuxième Homme, et ne peut donc fondamentalement pas être désigné comme le véritable premier Homme.

Parallèlement, on retrouve cette dualité de la personnalité d’Adam et d’Eve dans la Genèse 2, 3, lorsque ceux-ci consomment le fruit défendu. Alors que Dieu leur avait interdit de manger le fruit de l’arbre au milieu du jardin « de peur que vous ne mourriez », le serpent révèle à Eve que cet arbre est en réalité l’arbre de la connaissance : « Le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront, et vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal », et en effet, lorsqu’ils en mangent, « les yeux de l’un et de l’autre s’ouvrirent, ils connurent qu’ils étaient nus ». On s’aperçoit ici, qu’après avoir cédé à la tentation ils sont différents, changés, métamorphosés : ils ne sont plus les Hommes qu’ils étaient auparavant. Alors qu’ils baignaient tout deux dans l’innocence, l’ignorance du bien et du mal, le fruit de l’arbre de la connaissance leur a fait connaître la vérité, leur a imposé une conscience morale. Par conséquent, l’Adam chassé par Dieu du jardin d’Eden serait un Adam nouveau, un Adam doté d’une conscience, c’est-à-dire « complété » d’un « pour-soi », d’une conscience de soi et de ce qui l’entoure. De ce fait, Adam ne peut être seulement le premier Homme puisqu’il est premier Homme deux fois : premier Homme lorsque Dieu le crée : son « en-soi », et premier Homme lorsqu’il acquiert la conscience : son « pour-soi ». Ainsi, on peut à nouveau affirmer que le premier Homme est le deuxième Homme, et donc réitérer la précédente hypothèse : Adam n’est pas réellement, pas uniquement le premier Homme.

De façon similaire, la signification de l’idée de premier Homme perd quelque peu son sens lorsque que l’on porte attention à la création d’Eve, à partir de la côte d’Adam. Effectivement, le verset « voir quelqu’un devant lui » nous indique que la conception d’Eve n’a lieu que pour créer une sorte d’équivalent à Adam, afin qu’il puisse s’identifier a elle. On suppose alors que l’accomplissement d’Adam en tant qu’Homme ne peut se réaliser que lorsqu’il se reconnaît au travers d’Eve : L’Homme n’est Homme que lorsque l’autre le reconnaît en tant qu’Homme. Aussi, Adam ne peut être Homme, ne peut se nommer, ne peut se savoir Homme avant d’avoir été « confronté » à Eve, à son alter ego. Finalement, Adam ne peut être Homme sans Eve, et ne peut ainsi être le premier Homme à lui seul : il ne s’agit donc pas là de premier Homme, mais plutôt des premiers Hommes ; des deux premiers Hommes.

En ce qui concerne le domaine scientifique, l’idée de premier Homme se voit abordée au cours de l’Histoire, par les biologistes qui essaient de dater la première apparition de l’Homme, afin de pouvoir le situer au sein de l’Histoire de la Vie. Scientifiquement parlant, il aurait été commode de connaître la date de l’arrivée du premier de tous les Hommes, et de ce fait, depuis quand les Hommes peuplent la Terre. Toutefois, cet état d’esprit est révolutionné avec notamment Darwin, le père de la théorie de l’Evolution : l’Homme ne serait pas apparu il y a quelques millions d’années, tels que nous le sommes aujourd’hui. Il serait en réalité, comme tous les êtres vivants qui composent le monde, le fruit d’une évolution lente et progressive, caractérisée par l’apparition d’innovations évolutives.
Il a été établi au fil des recherches menées par ces scientifiques, que le plus proche parent de l’Homme était le chimpanzé, avec qui il partage 98% de patrimoine génétique. Tout deux ont un ancêtre commun récent, à partir duquel ils ont évolué. Ainsi, l’Homme n’a pas évolué à partir d’un état chimpanzé, mais se sont les chimpanzés et les Hommes qui ont tous deux évolué depuis l’ancêtre commun. C’est la comparaison entre Homme et chimpanzé qui permet d’établir les critères d’appartenance à la lignée humaine, qui correspondent aux caractères liés à la station bipède, au développement du volume crânien, à la régression de la face et aux traces fossiles d’une activité culturelle.

L’ancêtre commun ne possédait pas encore tous les critères d’appartenance à la lignée humaine et avait encore les caractères proches de ceux du chimpanzé. Alors comment les caractères humains sont-ils apparus au cours du temps ?
Lors de fouilles, les scientifiques ont retrouvé plusieurs fossiles présentant des degrés différents d’évolution : il s’avère que plusieurs espèces d’homininés ont vécu à l’époque où apparaissent les Homos sapiens (l’Homme actuel). En effet, différentes sortes d’homininés ont coexistés durant une certaine période : Homo Habilis, Homo erectus, l’Homme de Neandertal…et toutes ces espèces ne se sont pas succédées selon une évolution linéaire ; elles ont coexistés formant ainsi différents rameaux parallèles : c’est le caractère buissonnant de la lignée humaine.
Aussi, si l’on en croît les scientifiques, l’idée de premier Homme n’a pas lieu d’être puisque, le caractère buissonnant de l’histoire évolutive des homininés nous montre que plusieurs espèces appartenant à la lignée humaine ont vécu en même temps, découverte qui s’oppose ainsi à l’idée de l’apparition spontanée et hasardeuse de l’Homme au cours de l’Histoire de la Vie : l’Homme ne s’est pas formé dans l’unicité, mais dans la pluralité. Il n’est donc pas question de premier Homme, mais des premiers Hommes.
Sans compter que d’un point de vue biologique, il est évident que l’idée de premier Homme n’a pas de sens, et qu’il a fallu impérativement plusieurs premiers Hommes pour que l’Humanité ait vu le jour, du fait de la nécessité de la reproduction sexuée pour pallier à la survie et au développement de l’espèce.

D’autre part, les degrés d’évolution des différents composants de la lignée humaine, attestent que quelque soit nombre de caractères dérivés possédés par un individu, celui-ci est considéré comme appartenant à la lignée humaine, il suffit qu’il n’en possède qu’un seul. Ainsi, malgré la constante évolution de l’espèce humaine, malgré tous les changements physiologiques, psychiques et sociaux qu’ont subit nos ancêtres homos, ils sont Hommes. De même que, l’Homme actuel qui connaîtra plusieurs transformations au fils du temps sera toujours Homme. En effet, si dans quelques milliards d’années, les humains ont des ailes, ils seront toujours des Hommes. Quelque soit les mutations qui vont nous modifier, comme c’est le cas actuellement avec les dents de sagesses qui commencent à disparaître, notre « statut » d’Homme restera inchangé. Par conséquent, on peut affirmer que l’Homme restera toujours un Homme, et donc que le premier Homme est le dernier Homme. Le dernier et le premier ne font qu’un : l’idée de premier Homme perd donc son sens.

Les penseurs, bien évidemment, se sont penchés sur cette idée de premier Homme, et beaucoup de sujets philosophiques ont abordé ce thème au cours de l’Histoire. Il est vrai que savoir quand le premier Homme serait apparu, autrement dit, savoir quand est advenue la « pensée », est un sujet d’une importance capitale pour tous philosophes.

La spécificité humaine, selon Hegel, est le caractère fondamental de l’essence d’un individu. L’Homme doit nécessairement prendre conscience de lui-même, c’est en cela qu’il se différencie des animaux et des choses : il pense, et sait qu’il pense. Hegel distingue donc chez l’Homme, deux plans quasiment opposés, une sorte de dualité : « l’en-soi », qui caractérise son état de nature, c’est-à-dire les mécanismes biologiques qui le font vivre en tant qu’être vivant ; et le « pour-soi » qui constitue sa conscience réflexive, c’est sa capacité à « être » qui accomplit son essence, ce qu’il devient. Et c’est ce « pour-soi » qui permet au sujet d’être Homme, car sans lui, il n’y aurait que « l’en-soi », qui constitue l’entière personnalité des animaux. On peut alors s’apercevoir que « l’en-soi » est « immédiat », c’est-à-dire qu’il n’existe que parce qu’il « est là », tandis que l’Homme, constitué également de « pour-soi », existe parce qu’il pense, ce qui n’est pas immédiat, mais réflexif. Il s’extirpe de cette manière de l’immédiate passivité. L’Homme existe parce qu’il « est là » et parce qu’il à conscience « d’être », et « d’être là », et surtout d’agir sur ce qui est là. Effectivement, la conscience est une spécificité humaine : seul l’être humain semble capable d’un tel dédoublement allant jusqu’à l’introspection, lui seul peut se contempler en se questionnant sur ce qu’il est, en cherchant à se connaître, en se posant à lui même la question. C’est cette réflexion, cette conscience de soi qui permet à l’Homme d’acquérir une liberté, et donc d’accéder à son humanité, progressivement, par étapes. D’une certaine manière, « on ne naît pas Homme on le devient », comme le disait Érasme : le premier Homme serait celui qui aurait accompli toutes les étapes le menant à son Humanité, qui aurait entièrement pris conscience de lui-même. Nous essayons d’être Homme, de devenir Homme, de compléter notre « pour-soi ». Tout au long de notre vie, nous tentons d’accéder à notre Humanité, chaque pas, chaque choix que nous faisons nous mène petit à petit à notre conscience et à notre statut d’Homme.

Le premier Homme n’est donc en réalité pas encore advenu.
Mais l’Homme n’est-il définit que par ce qui le constitue lui-même, que par sa conscience ? N’est-il pas également Homme d’un point de vue social et culturel ?
Pour Kant, le « je pense » qui fait toute la dignité et la valeur de l’Homme, lui procure le statut de « personne ». Il ne peut se défaire de ses propres états en disant « ce n’est pas moi », « ce n’est pas à moi », il doit répondre de lui-même. Il doit prendre en charge ses pensées, ses sentiments, ses actions, ses paroles…c’est en ce sens qu’il devient un sujet moral. De plus, comment ne pas penser à la dimension sociale qui se rattache à l’Homme ? Ayant besoin d’autrui pour se constituer, les relations sociales de l’Homme sollicitent impérativement une conscience morale, qui permet à tous les individus de vivre en communauté. C’est dans ce but que Kant définit une morale de l’autonomie, rationnelle, c’est-à-dire qui peut se passer de référence à Dieu. Selon lui, l’exigence morale doit être une exigence universelle : c’est se poser la question « que dois-je faire ? » d’où la proposition d’une morale du devoir et de l’intention. Ainsi, l’individu ayant un sens moral, est celui qui fait simplement son devoir. Devoir, qui ne dépend d’aucune condition et ne varie pas en fonction des occasions. Notre devoir est, en théorie, d’exécuter l’impératif catégorique : « agis de telle sorte que la maxime de ton action puisse être érigée en loi universelle ». Cet impératif catégorique, expression de la loi morale, vient contraindre la partie sensible de chaque Homme (être de dualité constitué de l’ordre sensible et intelligible), et ce serait, dans l’idéal, notre volonté bonne, c’est-à-dire, une volonté apathique, autonome, libre, autrement dit, une volonté pure, qui devrait guider chacun de nos actes.
Les individus cherchent à construire leur humanité, et cela ne peut se faire sans suivre cette morale Kantienne. Ainsi, d’après Kant, l’idée de l’Homme est indissociable de l’idée de morale. Pour lui, l’Homme n’existe pas, tant qu’il n’a pas acquis une conscience morale, dénuée de tout empirisme et d’intérêt. Le premier Homme, ici encore, n’est pas advenu.

La manière dont Camus aborde cette notion est totalement différente, et l’idée de premier Homme trouve, avec lui, sons sens. Dans son ouvrage Le premier Homme, roman autobiographique inachevé, Camus nous livre son idée sur le premier Homme : « en réalité, chacun de nous y compris moi, est d’une certaine façon le premier homme, l’Adam de sa propre histoire ». Effectivement, l’Homme naît, donc il est le premier Homme de sa vie. Puis il change, il évolue, il fait des choix, il devient un autre Homme, il n’est donc jamais le même Homme. Il est l’Adam de sa propre vie, l’origine de tous les « moi » le constituant qui vont suivre. A chaque choix que nous faisons, nous devenons le premier Homme du reste de notre vie.

En revanche, pour Platon, l’idée de premier Homme est absurde et inconcevable, dans la mesure où, il définit le monde selon deux ordres : l’intelligible et le sensible. Le premier contient toutes les Idées, et le second correspond au monde matériel, celui dans lequel nous vivons. C’est deux mondes sont comme « imperméables » l’un à l’autre, l’Homme du monde sensible ne peut accéder aux Idées du monde intelligible. De ce fait, l’Homme ne peut concevoir l’Idée de premier Homme en elle-même, dans le monde où il se situe. Il faudrait, pour y parvenir, qu’il quitte le monde sensible, en abandonnant son enveloppe corporelle, pour aboutir à un état d’esprit libre, libéré de toutes les obligations matérielles, de toutes les passions et les sentiments qui constituent l’Homme, et pénétrer dans le monde Intelligible afin d’y percevoir les Idées. Par définition l’Homme, par son statut d’Homme, ne peut concevoir l’Idée de premier Homme, et ce questionnement n’a finalement aucun sens pour l’être humain.

Au terme de cette analyse, on peut se rendre compte que globalement, et malgré la grande diversité des domaines qui abordent ce sujet, l’idée de premier Homme n’a pas de réel sens. Les penseurs, scientifiques et autres experts qui se sont penchés sur ce thème n’ont pas réussi à démontrer l’intérêt de ce questionnement. Mais l’idée de premier Homme n’a pas de sens… dans l’absolu. Car, il est important de se rendre compte que se poser cette question est nécessaire à tout individu, afin qu’il se constitue une identité propre. Il faut qu’il s’interroge sur ses origines pour pouvoir avancer vers son futur. En réalité, chaque Hommes doit, a le devoir, a besoin, de s’interroger sur l’idée de premier Homme, pour devenir Homme. Ainsi, l’idée de premier Homme n’a pas de sens en elle-même, mais elle en a si l’on considère qu’un individu doit s’y intéresser pour pouvoir ensuite s’en détacher et continuer sa vie. L’idée de premier Homme est donc un besoin pour l’Homme, et c’est pourquoi elle a un sens. Un sens primordial pour l’Humanité.


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