La fabrique sociale de la violence Par Xavier Crettiez, professeur de science politique et chercheur. Article publié dans LE MONDE le 26.03.2012

dimanche 1er avril 2012
par  Lydia COESSENS

La fabrique sociale de la violence

Par Xavier Crettiez, professeur de science politique et chercheur

La tache est difficile de vouloir expliquer l’acte terrifiant de ce jeune Toulousain, responsable de la mort de sept personnes abattues froidement, à l’arme de poing. Au-delà de l’émotion qui emporte toutes les tentatives d’explication souvent lues comme de vaines tentations de justification : la question demeure : comment comprendre le surgissement de cette violence brutale dans nos paisibles démocraties ?

Comment interpréter cette banalité outrageante du mal qui s’exprime derrière le visage rieur du jeune tueur ? Monstre ou bourreau ordinaire ? Psychopathe sadique ou paumé endoctriné ? Jeune désoeuvré fasciné par un mythe révolutionnaire djihadiste ou simple exécutant instrumentalisé d’un combat qui le dépasse ? La mort du principal intéressé ne permettra pas d’apporter les réponses attendues et il faudra du temps pour que les enquêteurs se fassent une idée précise du cheminement qui a pu conduire à ce geste fou. Au-delà des cas d’espèce, essayons de poser quelques jalons pour une réflexion plus générale sur cette fabrique terrifiante de la violence.

Plusieurs registres explicatifs peuvent être mobilisés. Certains, les plus avancés, ne sont pas toujours satisfaisants. Le premier consiste à psychologiser à outrance une geste criminelle peu lisible. On aurait à faire à un psychopathe, un fou, au mieux, en guise d’explication, un sadique, prenant plaisir à tuer comme l’attesterait un comportement distant et sans empathie pour ses victimes. Ce type d’explication est le reflet d’une pensée limitée qui dépolitise l’événement, le discours est pratique : enfermons les fous, nous n’aurons plus de violents ! Il ne permet pas non plus de dire pourquoi tous les dérangés, dépressifs ou schizophrènes ne finissent pas tueurs de masse. Or l’histoire a montré que des hommes ordinaires pouvaient se muer en criminels de guerre sans que une santé mentale altérée.

L’autre explication, plus sociologique, fait état des déterminismes lourds qui permettraient de "profiler" un portrait de tueur : l’origine familiale, l’appartenance genrée, les choix sexuels, les lieux de vie, le rapport à l’institution scolaire, la précarisation sociale etc. permettraient de tracer des portraits types d’acteurs violents. Si on peut trouver des similitudes biographiques chez les criminels étudiés, comment comprendre que des millions d’autres individus aux caractéristiques semblables ne versent pas dans une carrière criminelle ?

Il nous semble important d’évacuer les déterminismes faciles, les explications causales simplistes pour préférer une approche compréhensive plurielle qui tente de saisir les raisons de l’action. On fera intervenir quatre grands registres explicatifs dépendants les uns des autres. On insistera d’abord sur les effets de la socialisation qui structure à la fois la personnalité des acteurs combattants et leur offre les moyens pratiques du passage à l’acte violent. Le cadre familial, l’environnement amical ou certains acteurs institutionnels pourvus d’une forte autorité et légitimité (religieuse par exemple) ont un rôle déterminant sur la construction intellectuelle du jeune, lui offrant des modèles de référence, des encouragements tacites à l’usage de la violence, un cadre de confort à l’expression belliqueuse.

Plus encore lorsque, comme Mohamed Merah, on évolue, à l’occasion de ses séjours en Afghanistan et au Pakistan, dans un univers où l’affirmation de la haine du juif et du croisé relève de l’évidence, où l’usage des armes paraît normal, voire valorisé, où l’affirmation d’une culture violente est partagée par tous, le choix du crime pensé comme politique semble presque naturel.

La deuxième variable explicative du basculement dans la haine est celle du cadre cognitif, c’est-à-dire l’environnement intellectuel, idéologique, doctrinal, voire affectuel, dans lequel baigne le jeune "militant". S’il ne faut pas exagérer la cohérence idéologique des acteurs violents et surtout le passage mécaniste entre idéologie et action, il faut s’intéresser aux "traducteurs de sens", ces organisations ou institutions qui vont offrir à un jeune sans repères une lecture simplifiée de son environnement, lui "bricoler" une boussole cognitive séduisante et pas trop complexe à manipuler.

Le rôle de certains passeurs de message, qu’ils prennent la forme d’organisations structurées à l’image des groupes terroristes ou d’individualités déterminées pourvues d’une assise institutionnelle, est central. Mais l’idéologie ne fonctionnera que si elle rentre en résonance avec l’expérience vécue du jeune, que si elle vient confirmer aux yeux de l’apprenti militant une situation d’injustice ou d’oppression ressentie, permettant d’alimenter des émotions négatives comme la haine, le dégoût, la colère. Cette connexion entre idéologie et ressenti affectif passe par la confrontation avec un "choc moral", une expérience vécue comme insupportable et suscitant une répulsion telle qu’elle transforme ce qui relève du possible (devenir violent) en un quasi-devoir (sacré).

Le rôle de films ou de récits collectifs, de photos ou d’images va s’avérer déterminant en confrontant un jeune endoctriné à une réalité vécue et insoutenable. C’est ici que la propagande sur le Net ou au sein de réseaux militants acquiert toute sa dimension formatrice, présentant un monde binaire fait d’ennemis absolus résolus à venir à bout de croyants méritants. Le sentiment d’injustice parfois ressenti (échec à l’intégration dans l’armée, condamnation jugée "injuste" à une peine de prison) peut participer à la construction de ce choc moral.

Troisième élément du puzzle compréhensif de la radicalisation violente, on évoquera les aléas de la biographie de l’acteur meurtrier, quitte à parler de la progressive construction d’une carrière criminelle. Rares sont en fait les tueurs isolés, sans soutien, agissant pour leur seule gloire ou pour "laisser une trace" noire de leur passage sur terre (les fameux "loups solitaires" évoqués par les criminologues anglo-saxons).

De la même façon, rares sont les basculements soudains et inexpliqués dans la violence la plus froide, sous l’emprise d’une colère immédiate et irraisonnée. On pénètre progressivement dans la violence, on s’y acclimate, on la domestique grâce à des rencontres-clés, des interactions décisives. La jonction entre une organisation et un acteur disponible à un moment donné est déterminante. Souvent jeunes, sans enfants, peu insérés professionnellement, les militants djihadistes sont de fait disponibles et deviennent d’autant plus facilement des recrues de choix qu’ils évoluent dans des univers sociaux où la rencontre avec des organisations politiques est possible (banlieue communautarisée, réseau religieux radical, fondamentalisme en prison).

Le rôle du tuteur (un caïd de prison, un imam ou... un frère), qui met en contact l’acteur novice, le forme, est important non seulement parce qu’il offre un pied d’entrée dans la violence mais aussi parce qu’il magnifie l’acteur violent en devenir, qui prend confiance en lui, renforce sa radicalité dans l’entraînement avec ses frères d’arme. C’est en "jouant" à devenir violent (dans des camps d’entraînement) qu’on le devient, désireux de ne pas faillir, de mériter son statut d’élu, une fois la commande du meurtre passée. Le rôle fascine celui-là même qui l’endosse, attaché à son double identitaire guerrier, devenu au bout d’un moment incapable de faire machine arrière et persuadé de sa pleine légitimité.

Enfin, on ne saurait passer sous silence ce que les sociologues appellent les incitations à l’activisme. Bien sûr, dans le cas présent, on n’évoquera pas des incitations matérielles, réelles dans des pratiques meurtrières politiques en apparence désintéressées ou extrêmes. Mais parler de rétributions symboliques n’est pas exagéré, du point de vue de l’acteur violent. Celui-ci ne l’affiche pas, mais le narcissisme de son geste parle pour lui (l’usage de la caméra, destinée à jouir de son propre spectacle ou/et à alimenter la filmographie islamiste). Devenir Dieu, c’est-à-dire juger seul et sans entrave du devenir de sa victime, relève d’un délicieux sentiment de toute-puissance ressenti par le tueur solitaire.

L’incitation s’exprime aussi dans la notoriété dont bénéficie le meurtrier, devenu ennemi public numéro un. Vertige narcissique prodigieux que de voir son nom affiché partout, mobilisant les plus hautes sphères de l’Etat honni, par son seul activisme, ancré dans sa certitude de combattre une masse hostile. Enfin, on pourrait prendre au sérieux les croyances du criminel et penser que le statut de martyr relève d’une incitation à l’activisme violent. La promesse d’une vie éternelle dans l’au-delà et d’une notoriété ici-bas peut satisfaire celui qui possède peu de perspectives d’épanouissement.

Xavier Crettiez est professeur de science politique à l’université de Versailles-Saint-Quentin et chercheur au Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales. Spécialiste des phénomènes de violence politique, il codirige le master "Analyse des conflits et de la violence" à l’UVSQ. Ce texte s’inspire d’un récent article : High Risk Activism. Essai sur le processus de radicalisation violente, Pôle sud, nos 34 et 35.


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