Φ - Le mythe de Prométhée/Epiméthée [01] Origine de la technique pour compenser la faiblesse de la nature humaine et l’oubli du politique.

mercredi 18 mai 2011
par  Lydia COESSENS

Φ - Le mythe de Prométhée/Epiméthée [01] Origine de la technique pour compenser la faiblesse de la nature humaine et l’oubli du politique.

« Il fut un temps où les dieux existaient déjà, mais où les races mortelles n’existaient pas. Lorsque [320d] fut venu le temps de leur naissance, fixé par le destin, les dieux les façonnent à l’intérieur de la terre, en réalisant un mélange de terre, de feu et de tout ce qui se mêle au feu et à la terre. Puis, lorsque vint le moment de les produire à la lumière, ils char­gèrent Prométhée et Épiméthée[1] de répartir les capacités entre chacune d’entre elles, en bon ordre, comme il convient. Épiméthée demande alors avec insistance à Prométhée de le laisser seul opérer la répartition : « Quand elle sera faite, dit-il, tu viendras la contrôler. » L’ayant convaincu de la sorte, il opère la répartition. Et dans sa répartition, il dotait les uns de force sans vitesse et [320e] donnait la vitesse aux plus faibles ; il armait les uns et, pour ceux qu’il dotait d’une nature sans armes, il leur ménageait [2] une autre capacité de survie. A ceux qu’il revêtait de petitesse, il donnait des ailes pour qu’ils puissent s’enfuir ou bien un repaire souterrain ; ceux dont il augmentait la taille [321a] voyaient par là même leur sauvegarde assurée ; et dans sa répartition, il compensait les autres capacités de la même façon. Il opérait de la sorte pour éviter qu’aucune race ne soit anéantie ; après leur avoir assuré des moyens d’échapper par la fuite aux destructions mutuelles, il s’arrangea pour les prémunir contre les saisons de Zeus : il les recouvrit de pelages denses et de peaux épaisses, protections suffisantes pour l’hiver, mais susceptibles aussi de les protéger des grandes cha­leurs, et constituant, lorsqu’ils vont dormir, une couche adaptée et naturelle pour chacun ; il chaussa les uns [321b] de sabots, les autres de peaux épaisses et vides de sang. Ensuite, il leur procura à chacun une nourriture distincte, aux uns l’herbe de la terre, aux autres les fruits des arbres, à d’autres encore les racines ; il y en a à qui il donna pour nour­riture la chair d’autres animaux ; à ceux-là, il accorda une progéniture peu nombreuse, alors qu’à leurs proies il accorda une progéniture abondante, assu­rant par là la sauvegarde de leur espèce.

Cependant, comme il n’était pas précisément sage [3], Épiméthée, [321c] sans y prendre garde, avait dépensé toutes les capacités pour les bêtes, qui ne parlent pas [4] ; il restait encore la race humaine, qui n’avait rien reçu, et il ne savait pas quoi faire.

Alors qu’il était dans l’embarras, Prométhée arrive pour inspecter la répartition, et il voit tous les vivants harmonieusement pourvus en tout, mais l’homme nu, sans chaussures, sans couverture, sans armes. Et c’était déjà le jour fixé par le destin, où l’homme devait sortir de terre et paraître à la lumière. Face à cet embarras, ne sachant pas comment il pouvait pré­server [321d] l’homme, Prométhée dérobe le savoir technique d’Héphaïstos et d’Athéna, ainsi que le feu - car, sans feu, il n’y avait pas moyen de l’acqué­rir ni de s’en servir -, et c’est ainsi qu’il en fait présent à l’homme. De cette manière, l’homme était donc en possession du savoir qui concerne la vie, mais il n’avait pas le savoir politique[5] ; en effet, celui-ci se trouvait chez Zeus. Or Prométhée n’avait plus le temps d’entrer dans l’acropole où habite Zeus, et il y avait en plus les gardiens de Zeus, qui étaient redoutables ; mais il parvient à [321e] s’intro­duire sans être vu dans le logis commun d’Héphaïs­tos et d’Athéna, où ils aimaient à pratiquer leurs arts, il dérobe l’art du feu, qui appartient à Héphaïstos, ainsi que l’art d’Athéna, et il en fait présent à l’homme. C’est ainsi que l’homme se retrouva bien pourvu pour sa vie, et que, par la suite, à cause d’Épi­méthée, [322a] Prométhée, dit-on, fut accusé de vol.[6]

Puisque l’homme avait sa part du lot divin, il fut tout d’abord, du fait de sa parenté avec le dieu, le seul de tous les vivants à reconnaître des dieux, et il entreprit d’ériger des autels et des statues de dieux ; ensuite, grâce à l’art [7], il ne tarda pas à émettre des sons articulés et des mots, et il inventa les habita­tions, les vêtements, les chaussures, les couvertures et les aliments qui viennent de la terre. Ainsi équipés, les hommes vivaient à l’origine dispersés, et [322b] il n’y avait pas de cités ; ils succombaient donc sous les coups des bêtes féroces, car ils étaient en tout plus faibles qu’elles, et leur art d’artisans, qui consti­tuait une aide suffisante pour assurer leur nourriture, s’avérait insuffisant dans la guerre qu’ils menaient contre les bêtes sauvages. En effet, ils ne possédaient pas encore l’art politique, dont l’art de la guerre est une partie. Ils cherchaient bien sûr à se rassembler pour assurer leur sauvegarde en fondant des cités. Mais à chaque fois qu’ils étaient rassemblés, ils se comportaient d’une manière injuste les uns envers les autres, parce qu’ils ne possédaient pas l’art politique, de sorte que, toujours, ils se dispersaient à nouveau et périssaient. Aussi Zeus, de peur que [322c] notre espèce n’en vînt à périr tout entière, envoie Hermès apporter à l’humanité la Vergogne et la Justice[8] , pour constituer l’ordre des cités et les liens d’ami­tié qui rassemblent les hommes. Hermès demande alors à Zeus de quelle façon il doit faire don aux hommes de la Justice et de la Vergogne : « Dois-je les répartir de la manière dont les arts l’ont été ? Leur répartition a été opérée comme suit : un seul homme qui possède l’art de la médecine suffit pour un grand nombre de profanes, et il en est de même pour les autres artisans. Dois-je répartir ainsi la Justice et la Vergogne entre les hommes, ou dois-je les répartir entre tous ? » Zeus répondit : [322d] « Répartis-les entre tous, et que tous y prennent part ; car il ne pourrait y avoir de cités, si seul un petit nombre d’hommes y prenaient part, comme c’est le cas pour les autres arts ; et instaure en mon nom la loi sui­vante : qu’on mette à mort, comme un fléau de la cité, l’homme qui se montre incapable de prendre part à la Vergogne et à la justice. »

C’est ainsi, Socrate, et c’est pour ces raisons, que les Athéniens comme tous les autres hommes, lorsque la discussion porte sur l’excellence en matière d’architecture ou dans n’importe quel autre métier, ne reconnaissent qu’à peu de gens le droit de parti­ciper au conseil, et ne [322e] tolèrent pas, comme tu le dis, que quelqu’un tente d’y participer sans faire partie de ce petit nombre ; ce qui est tout à fait nor­mal, comme je le dis, moi ; lorsqu’en revanche, il s’agit de [323a] chercher conseil en matière d’excellence politique, chose qui exige toujours sagesse et justice, il est tout à fait normal qu’ils acceptent que tout homme prenne la parole, puisqu’il convient à chacun de prendre part à cette excellence - sinon, il n’y aurait pas de cités. Voilà donc, Socrate, la cause de ce fait. »

[Platon, Protagoras, 320c-323a Trad. Frédérique Ildefonsse, GF p.84-87]

[1] Gaia [la terre] et Ouranos [le ciel] ont pour enfants Japet et Cronos [le temps]. Japet et Clymène engendrent Epiméthée, le maladroit, oublieux, [« celui qui comprend après coup »] et Prométhée, l’habile, prévoyant [« celui qui réfléchit à l’avance »]

[2] Le verbe grec « emekhanato » peut se rendre par « machiner » ou « bricoler »

[3] Un euphémisme qui témoigne de l’humour de Platon…

[4] « a-loga » : qui ne possèdent pas le « logos »

[5] [sophia politike], savoir ou « sagesse » politique qui sera un don supplémentaire accordé par Zeus, ce qui en marque l’importance.

[6] Remarquer que cette version du mythe ne fait pas allusion au châtiment du voleur, contrairement à Eschyle, Prométhée enchaîné, ou Zeus le fait enchaîner sur une montagne du Caucase, un aigle lui dévorant éternellement le foie.

[7] Cette technique de la parole-logos dont il a été gratifié.

[8] Vergogne = aidos, justice = dikê. Remarquer qu’il ne s’agit pas du don de l’art politique, mais simplement de ce qui le rend possible. Le terme d’aidos comme la plupart des maîtres mots, mots témoins, est intraduisible directement. Agir « sans vergogne » c’est agir sans retenue, sans scrupule, sans égard à l’attente des autres, ou a l’estime de soi. On peut suggérer : « comme quelqu’un qui n’a honte de rien », qui n’a aucune pudeur. Il s’agit d’un affect social, d’un sentiment, alors que la dikê, -justice – se manifeste dans un jugement qui condamneou approuve. On ne peut séparer ces deux notions de la troisième qui suit : la « philia » traduite par liens d’amitiés ou de parenté ou de communauté dans ce contexte.


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