Le cours d’Alfio (assistant d’italien) sur le chapitre 18 du Prince de Machiavel : reconstitution à partir des notes, successivement de Judicaëlle Tantale (TES) et de Dorine Ponsi (TL) que je remercie vivement ainsi qu’Alfio pour ces cours si riches, intéressants , rigoureux et vivants.

dimanche 10 avril 2011
par  Lydia COESSENS

Machiavel est de la fin du XV :important pour comprendre Machiavel (noté M par la suite) : habite l’Italie de la Renaissance. L’Italie était fractionnée en petits États : Milan, Florence, Venise , Rome et le Royaume de Sicile (Naples + Sicile ) et autres petites principautés
Œuvre de M répond à 1 nécessité réelle : début de la philosophie po : surtout du réalisme politique (Realpolitique)

Écrit ce traité non pour le publier, texte écrit pour le donner à Laurent de Médicis : son Prince idéal
L’on trouve sa philosophie politique surtout dans le Discours sur la première Décade de Tite- Live ou dans art de la guerre. On y trouve
Ppes de philo po : alternance monarchie, démon aristo ; les 3 deviennent mauvaises monar devient dictature ; tjs c’est un cercle. Dans le Traité sur l’art de la guerre, il va dire que l’important est que la Rép ait possi d’avoir armées propres et non des mercenaires ; sinon gagne guerre avec armée d’1 autre État on est à leur merci.

Chap 18 Du Prince
Non pas 1 lect po mais hum
1er extrait : Cela renvoie au prince qui est un être monstrueux ( mi homme mi bête, qui n’est pas qu’une seule bête ; lion et renard )
Pose qu’il y a 2 possibilités : loi ou force : « Vous devez savoir qu’il y a deux manières de combattre : l’une avec les lois, l’autre avec la force »
Force : état de nature originelle de l’homme  point de départ de Machiavel : Via ça, on va voir les conseils qu’il donne au prince et à tous les hommes, de ce fait, le prince = projection du peuple. Lecture privilégiée ici (d’autres sont possibles)

Symbolisme avec la bête, l’homme à l’origine est comme la bête (la force, la puissance) et Machiavel nous donne deux exemples : lion(force) & renard(ruse). Il faut être mi-lion, mi-renard .Pour prendre le pouvoir ,on doit être lion (la force, la violence), pour le garder (c’est l’un des objets essentiels de ce texte : comment conserver le pouvoir) on doit être renard pour faire semblant (on a plein d’exemples aujourd’hui d’hommes politiques qui ne respectent pas leur promesses) : de ce fait, Machiavel est vu comme un philosophe très actuel !
Il a voulu réunir l’Italie, Machiavel a prévu ce qu’il allait se passer(mais il faudra attendre 4 siècles pour l’union de l’Italie). Même si l’Italie était divisée en 5 États, une seule chose les unissait : la langue + culture. C’est grâce à ça que Machiavel va prévoir une Italie unie, grâce à leur culture. Certes de multiples dialectiques mais déjà une culture unifiée et M croit en cette culture. Culture qui est au centre de la vie culturelle européenne.La Renaissance est surtout une période italienne.
Grande référence :Dante

Pragmatisme de Machiavel se voit dans cet extrait, il va nous donner des moyens de se comporter, de se rapporter à autrui, notamment en faisant semblant : lecture du second extrait.

2ème extrait : Il donne ses consignes au Prince, mais c’est la manière de se comporter de chacun , de tout homme. On prend comme point de départ que tous les hommes sont méchants et là on va réfléchir sur un mot : « la morale ».
Ce que M nous donne à lire, le comportement du Prince ou de l’homme est-il moral, ou immoral ? Réponse de Sihème : il n’est ni amoral ni immoral puisqu’il sépare la morale et la politique.Toute cette partie est entre « immorale et amorale » ; le prince va se créer une morale car ça lui est nécessaire sinon il ne peut pas prendre le pouvoir et en plus , il ne peut le garder et en même temps, il ne peut pas la garder parce qu’il se rappelle que tous les hommes sont méchants, il doit s’en méfier, adopter l’attitude d’un renard ; d’où la nécessité de paraître et non être. Il utilise l’immoralité pour justifier l’amoralité. Amoral pour Machiavel c’est agir sans se préoccuper de la morale.
Exemple : si une personne meurt de faim et de ce fait, vole une baguette, alors il agit de façon immorale ; mais la personne qui se fait voler la baguette et qui prend conscience en le voyant que cette personne meurt de faim « ferme les yeux » pour faire comme si rien ne s’était passé  création de morale, parce qu’il a voulu agir de façon clémente.
Idée : je fais une morale pour moi.
Le Prince a une autre morale, la morale politique : elle est au dessus des autres. Le prince doit faire sa propre morale pour gouverner, et de ce fait, ne va pas utiliser la morale normale, commune sinon il ne pourra pas garder le pouvoir : le prince est hors morale. C’est une morale originelle ou plutôt, c’est l’état de nature. On revient donc à l’homme pareil à la bête.
Peut-on tout de même encore parler d’hypocrisie ? On peut trouver cette façon de penser chez Pirandello et chez Vico. Ces manières de penser ont rendu possibles le fascisme en Italie : la patrie, l’image du chef, du Prince .On retrouve la nécessité d’avoir des anti a priori. En politique, on a toujours quelque chose de prêt(une idéologie) que l’on va devoir respecter, et l’anti-apriorisme c’est la possibilité de ne pas respecter cela, c’est s’adapter à la possibilité réelle (= pragmatisme) ce qu’on retrouve avec Machiavel : On va voir ce dont on a besoin, on fera semblant de l’avoir, etc.
Fascisme se réfère à Dieu mais afin de faire alliance avec le Vatican puis avec l’Allemagne : le vrai Dieu est le Chef : le Duce, Mussolini. Toutes les dictatures sont athées : mettre un chef à la place de Dieu.
La pensée de Machiavel & Vico, on la retrouve dans l’Italie fasciste du XXè siècle.
Le mot « fortuna » qu’utilise Machiavel au XVème siècle désigne la chance, le sort, le destin, quelque chose que l’on ne peut pas maitriser, ni contrôler. La qualité la plus importante pour le prince, c’est la vertu (du latin vir). C’est là que l’on saisit si l’on a affaire à un bon Prince ou non : il sait saisir l’occasion, s’adapter aux circonstances.

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TL

Le texte de Machiavel est une lecture politique. Sa philosophie se retrouve dans la politique.
Italien, de Florence (ville de la Toscane), période de la Renaissance, fin XVeme, toute la pensée de Machiavel est une pensée liée au réel et à la réalité (réalisme politique, adaptation à la réalité). L’Italie du 15eme n’est pas la même qu’ajd, elle est séparée, fractionnée en plusieurs parties. Il veut réunifier l’Italie, qui ne le sera qu’au 19eme en 1861. Mais il en a la volonté, et c’est toute sa pensée. Pq a-t-il cet espoir ? La culture est son espoir, ce qui peut réunifier l’Italie c’est l’espoir. A partir du Moyen - Age en Italie, on parle le latin qui se transformera en italien. (le néo-latin)
références : Dante, Pétrarque, Bocace
Le processus culturel c’est l’espoir de Machiavel, mais pas seulement, de Dante également(envoyé en exil ).
Au 19 è siècle, mouvement politique : la Jeune Italie pour le processus d’unification de l’Italie (Mazzini)
L’espoir de M est de réunifier toute l’Italie, le pouvoir qui se trouve à Milan, etc. Préfère faire des alliances avec d’autres qu’avec l’Italie même. Sa pensée politique est une pensée réelle. Il ne dit pas qu’il est le meilleur prince, ni chef d’état. Il dit qu’on prend le pouvoir et qu’il s’agit ensuite de le garder.Philosophie politique dans L’Art de la Guerre et Discours sur la première décade de Tite-Live (1531, texte posthume). Il ne l’a pas publié mais l’a écrit pour Laurent Médicis pour la conseiller pour prendre le pouvoir et le conserver. Les deux autres ouvrages parlent de philo politique , mvt cyclique entre monarchie, république et démocratie ( qui se transformera en dictature aussi ). Il est important d’avoir armée nationale, une armée propre pour ne pas avoir pb avec étranger, plutôt qu’armée étrangère ou mercenaire, c’est l’idéal d’avoir une armée nationale.

Lecture du 1er extrait, chapitre 18
Deux manières de combattre : par les lois( = propre de l’homme) ou par la force (= propre de la bête) Le prince doit user des deux natures
Lecture po de l’ouvrage de M, surtout du Prince. Première partie du texte la plus intéressante. M nous renvoie lois de nature , à l’état de nature, M dit que l’H est encore presque pareil que la bête. L’H est un animal politique, politique en grec = plusieurs à vivre dans une polis. L’H n’est pas seul et va se rapprocher des autres, capacité de vivre ensemble, nous sommes des pers qui parlent, se confrontent… Diff entre H et animal, et la loi a donné H possibilité de sortir de la nature. Qqch qui met en commum H, qui donne la capacité aux hommes de vivre ensemble.. M est le premier qui va penser ça dans la pensée moderne, après, il y a Hobbes, Rousseau, etc.
Période de M, pas bcp diff avec la notre. On retrouve cette situation de nos jours encore. La manière qu’a le prince de prendre le pouvoir, à côté de la violence, il y a la nécessité d’avoir l’accord du peuple. Il faut que le peuple soit d’accord, sinon révolution. Capacité du Prince de rester sensible, attentif aux désirs du peuple (doit être renard) Le prince peut acheter le peuple en lui donnant des cadeaux pour dire qu’il pense à lui. Peuple va trouver bonnes motivations pour donner pvr aux H. Pour dictature, en Libye, Kadhafi a le pvr depuis 40 ans et le peuple s’énerve maintenant. Pour garder le pouvoir , il faut être mi-lion, mi-pouvoir.

Lecture txt : Les H pol font des promesses avant d’ê élus. Ils vont donner des chiffres. Ils utilisent démagogie. Place essentiel du langage : le Prince promet et réalise : je promets 50000 emplois.... mais pour trois mois (cela il ne l’a pas dit...)
On utilise prince, car monarchie souhaité pour réunifier Italie, mais il dit ensuite que République était mieux. Machiavélique vient de Machiavel= c’est la lecture politique que l’on a fait de M.
Lorsque M dit que ts les H sont méchants, c’est une prise de conscience. Il nous tend un miroir. De même il veut conseiller Laurent de Médicis : ne soit pas dans l’illusion, dans une vision idéale des hommes.
Les qualités (clément, fidèle, humain, intègre, pieux) sont des qualités que tous les H peuvent avoir. Sauf qu’on peut les perdre et revenir à l’état de nature.Ce qu’il dit dans le txt est valable pour tout le monde.
Les philo ne donnent pas des solutions mais posent encore des questions.
Peut- on encore parler d’hypocrisie ? Oui. (selon Cheyenne) On peut considérer que« chacun peut voir ce qu’il veut ». Une manière humaine, trop humaine (Nietzsche) de s’approcher dans des relations intersubjectives. L’hypocrisie existe mais cela peut être plus complexe. Dans criminologie, on peut dire que victime a même responsabilité que meurtrier. L’on doit être attentif, prévoir. Responsabilité partagée.
Dans les relations intersubjectives les responsabilités sont toujours partagées.

(pendant la récréation, discussion sur les qualités : la piété est-elle encore valable ici ? (Question d’Arthur) Réponse d’Alfio : en France, la piété c’est celle envers la laïcité..(= religion)
Philo pol concerne plusieurs personnes donc c’est pol’. Politique au sens de ce qui concerne la communauté.On peut trouver ce que dit M dans l’Italie actuelle.
Ex de la mauvaise lecture que l ’on a fait de M : le fascisme
En Italie, au XX, fascisme avec Mussolini, le Duce, culte du chef d’Etat, presque fétichisme de la manière de s’attacher à la po, la patrie, l’Etat. Dieu mais comme nécessité (pragmatisme ; réalisme politique)Capacité de faire face aux nécessités. Italie sortie de la1e en difficulté, victoire mutilée, n’a pas eu reconnaissance des alliés à la 2nd GM. Nécessité de réveiller sens patrie. Italie devient état militaire (marche sur Rome). Mauvaise interprétation de M ou de Georges Sorel. Monarchie qui devient dictature. M était un visionnaire. Le fascisme est l’exemple réel de ce que disait M. La prise du pouvoir par l’armée ;Garder le pouvoir en faisant semblant avec la pop ou avec violence. Tout le monde peut faire semblant. Capacité d’être renard : le nazisme.
Donc essayer de lire M sans trop de préjugés.
M est immoral, amoral ou moral ? ( ajout : surmoral ou transmoral ) ? -débat-
Cheyenne : immoral, car il trompe le peuple. On ment, pas de vérité. On a le droit à la vérité.
Selon Alfio, il est amoral car au-dessus de la morale
Selon Mme Coessens, si l’on est immoral on se réfère toujours à la morale ; si l’on affirme la nécessité de transcender la morale, l’on s’y réfère ; l’amoralité c’est l’absence de référence à la morale, l’absence de conscience morale.

Propositions : transmoral : référence nietzschéenne( Par delà Bien et Mal)
ou surmoral.
M : le Prince va créer sa morale. Capacité de faire face à la réalité,la nécessité, de se renouveler, de s’adapter. C’est la morale du prince. Il faut savoir être un monstre, ici un lionard.
Quelle est la morale du Prince ?
Deux termes essentiels dans la pensée de M : fortuna et virtu
M a cru que l’H dit qu’il doit faire face à la fortune. Fortuna peut dire « destin » ou « Fortune ». Le peuple n’est qu’une partie du destin. La morale du prince est la capacité de faire face tjr, de faire face aux nécessités, de se renouveler…Il ne peut pas prendre que le Peuple en compte. Pour le prince, c’est pas le bien être du peuple, alors que ça devrait, mais il veut quand même garder le pvr. « La fin justifie les moyens » , le bien être du peuple et le moyen de garder le pvr. Le moyen est devenu la fin. On a dit que M avait dit ça, mais c’est faux. Il n’a jamais écrit cela. C’est une lecture politique de M. Le Prince n’est pas commun, il a qqch en plus, sinon il ne pourrait pas être prince. Si on prend littéralement l’expression de M, on comprend pas justement. Capacité de créer une morale, on dit : vertu.
Vertu en italien est contraire au vice. La vertu est capacité d’ê puissant. La transmorale de M devient morale pol’. Le premier but c’est pas le pvr pour M, mais l’unité de l’Italie. Si on veut prendre littéralement « la fin justifie les moyens », on ne s’en sort jamais : on peut tout justifier ; on devient un monstre. Le chef d’Etat capable de faire ça : ex : Napoléon. Il est l’expression de la Révolution mais ensuite devient quasiment un dictateur.L’action de Napoléon n’a pas été inspirée par M. Mais M. avait prévu tout cela, ce que devait être le réalisme politique. M. n’a pas donné de solutions. Le meilleur chef d’Etat n’est pas celui capable de faire ça. On ne doit pas prendre le pvr pour faire n’importe quoi. Mais faire croire au peuple s’il le faut.

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Le Prince/Chapitre 18

Comment les princes doivent tenir leur parole

Chacun comprend combien il est louable pour un prince d’être fidèle à sa parole et d’agir toujours franchement et sans artifice. De notre temps, néanmoins, nous avons vu de grandes choses exécutées par des princes qui faisaient peu de cas de cette fidélité et qui savaient en imposer aux hommes par la ruse. Nous avons vu ces princes l’emporter enfin sur ceux qui prenaient la loyauté pour base de toute leur conduite.

On peut combattre de deux manières : ou avec les lois, ou avec la force. La première est propre à l’homme, la seconde est celle des bêtes ; mais comme souvent celle-là ne suffit point, on est obligé de recourir à l’autre : il faut donc qu’un prince sache agir à propos, et en bête et en homme. C’est ce que les anciens écrivains ont enseigné allégoriquement, en racontant qu’Achille et plusieurs autres héros de l’antiquité avaient été confiés au centaure Chiron, pour qu’il les nourrît et les élevât.

Par là, en effet, et par cet instituteur moitié homme et moitié bête, ils ont voulu signifier qu’un prince doit avoir en quelque sorte ces deux natures, et que l’une a besoin d’être soutenue par l’autre. Le prince devant donc agir en bête, tâchera d’être tout à la fois renard et lion : car, s’il n’est que lion, il n’apercevra point les pièges ; s’il n’est que renard, il ne se défendra point contre les loups ; et il a également besoin d’être renard pour connaître les pièges, et lion pour épouvanter les loups. Ceux qui s’en tiennent tout simplement à être lions sont très malhabiles.

Un prince bien avisé ne doit point accomplir sa promesse lorsque cet accomplissement lui serait nuisible, et que les raisons qui l’ont déterminé à promettre n’existent plus : tel est le précepte à donner. Il ne serait pas bon sans doute, si les hommes étaient tous gens de bien ; mais comme ils sont méchants, et qu’assurément ils ne vous tiendraient point leur parole, pourquoi devriez-vous leur tenir la vôtre ? Et d’ailleurs, un prince peut-il manquer de raisons légitimes pour colorer l’inexécution de ce qu’il a promis ?

À ce propos on peut citer une infinité d’exemples modernes, et alléguer un très grand nombre de traités de paix, d’accords de toute espèce, devenus vains et inutiles par l’infidélité des princes qui les avaient conclus. On peut faire voir que ceux qui ont su le mieux agir en renard sont ceux qui ont le plus prospéré.

Mais pour cela, ce qui est absolument nécessaire, c’est de savoir bien déguiser cette nature de renard, et de posséder parfaitement l’art et de simuler et de dissimuler. Les hommes sont si aveugles, si entraînés par le besoin du moment, qu’un trompeur trouve toujours quelqu’un qui se laisse tromper.

Parmi les exemples récents, il en est un que je ne veux point passer sous silence.

Alexandre VI ne fit jamais que tromper ; il ne pensait pas à autre chose, et il en eut toujours l’occasion et le moyen. Il n’y eut jamais d’homme qui affirmât une chose avec plus d’assurance, qui appuyât sa parole sur plus de serments, et qui les tint avec moins de scrupule : ses tromperies cependant lui réussirent toujours, parce qu’il en connaissait parfaitement l’art.

Ainsi donc, pour en revenir aux bonnes qualités énoncées ci-dessus, il n’est pas bien nécessaire qu’un prince les possède toutes ; mais il l’est qu’il paraisse les avoir. J’ose même dire que s’il les avait effectivement, et s’il les montrait toujours dans sa conduite, elles pourraient lui nuire, au lieu qu’il lui est toujours utile d’en avoir l’apparence. Il lui est toujours bon, par exemple, de paraître clément, fidèle, humain, religieux, sincère ; il l’est même d’être tout cela en réalité : mais il faut en même temps qu’il soit assez maître de lui pour pouvoir et savoir au besoin montrer les qualités opposées.

On doit bien comprendre qu’il n’est pas possible à un prince, et surtout à un prince nouveau, d’observer dans sa conduite tout ce qui fait que les hommes sont réputés gens de bien, et qu’il est souvent obligé, pour maintenir l’État, d’agir contre l’humanité, contre la charité, contre la religion même. Il faut donc qu’il ait l’esprit assez flexible pour se tourner à toutes choses, selon que le vent et les accidents de la fortune le commandent ; il faut, comme je l’ai dit, que tant qu’il le peut il ne s’écarte pas de la voie du bien, mais qu’au besoin il sache entrer dans celle du mal.

Il doit aussi prendre grand soin de ne pas laisser échapper une seule parole qui ne respire les cinq qualités que je viens de nommer ; en sorte qu’à le voir et à l’entendre on le croie tout plein de douceur, de sincérité, d’humanité, d’honneur, et principalement de religion, qui est encore ce dont il importe le plus d’avoir l’apparence : car les hommes, en général, jugent plus par leurs yeux que par leurs mains, tous étant à portée de voir, et peu de toucher. Tout le monde voit ce que vous paraissez ; peu connaissent à fond ce que vous êtes, et ce petit nombre n’osera point s’élever contre l’opinion de la majorité, soutenue encore par la majesté du pouvoir souverain.

Au surplus, dans les actions des hommes, et surtout des princes, qui ne peuvent être scrutées devant un tribunal, ce que l’on considère, c’est le résultat. Que le prince songe donc uniquement à conserver sa vie et son État : s’il y réussit, tous les moyens qu’il aura pris seront jugés honorables et loués par tout le monde. Le vulgaire est toujours séduit par l’apparence et par l’événement : et le vulgaire ne fait-il pas le monde ? Le petit nombre n’est écouté que lorsque le plus grand ne sait quel parti prendre ni sur quoi asseoir son jugement.

De notre temps, nous avons vu un prince qu’il ne convient pas de nommer, qui jamais ne prêcha que paix et bonne foi, mais qui, s’il avait toujours respecté l’une et l’autre, n’aurait pas sans doute conservé ses États et sa réputation.


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